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L’école des droits de tous les enfants

Photo Sylvain Connac
La ville de Luxembourg comporte en son sein une école fondamentale (élèves de 3 à 12 ans) publique atypique : Eis Schoul (Notre école). J’ai eu la chance de la découvrir et d’en étudier le fonctionnement. L’équipe d’adultes a mis en place depuis une loi de mai 2008 un important projet pédagogique d’école inclusive pour tous et de véritable accessibilité. Beaucoup de dispositifs ont été introduits de manière articulée les uns aux autres, notamment grâce à Jean Le Gal1, en référence à la Convention internationale des droits des enfants.
Cet article tente d’en présenter quelques-uns, en espérant que cela puisse donner des idées ailleurs.
Commençons par les responsabilités confiées aux enfants volontaires (on les appelle aussi des métiers).
Les élèves créent et choisissent des responsabilités à l’échelle de la classe et de l’école. L’attribution des métiers se fait lors des conseils coopératifs (hebdomadaires). S’il y a plusieurs candidats pour un même métier, la présidence du conseil organise un tirage au sort. Ensuite, les enfants conservent leur métier pendant une durée déterminée à l’avance, qui peut varier en fonction du cycle dans lequel ils se trouvent (par exemple, six semaines pour le cycle 4 et douze semaines pour le cycle 3).
Voici les métiers pour la classe : présidence du conseil de classe, assistant (responsable du temps et de la discipline au sein du conseil de classe), secrétariat (note les décisions prises en conseil), Miro (gestion des inscriptions pour les ateliers Paradiso), plantes (les arroser), distribution (de livres, de cahiers ou de matériel), calendrier (présente la date et les évènements de la classe), restauration (pour le gouter), serrurerie (gestion de la clé des vestiaires), rangement et éclairage (du matériel et de la bibliothèque), ventilation (ouverture et fermeture des fenêtres), informatique (utilisation des ordinateurs et tablettes), représentation (d’un enfant qui ne peut pas être présent), facteur (transmet les informations entre les classes), objets trouvés (les objets perdus et trouvés sont restitués aux enfants contre des minutes libres), etc.
Pour l’école : petit déjeuner (respect des règles et du rangement), partenaire (à disposition des enfants en besoin d’aide), service de bus (aide les adultes à accompagner les élèves), déplacements (aide les adultes lors des sorties), lecture (dans des classes intéressées), aide aux élèves de maternelle (pour les temps de repos), excursions (pour les sorties en forêt), recyclage (du papier et du carton), aide au Paradiso (pour les inscriptions sur le tableau général), ping-pong (gestion de la table dans la cour), chaises (rangement en fin de journée), etc.
Un deuxième dispositif pédagogique étudié à l’école s’appelle Paradiso. Ce sont les ateliers proposés aux enfants sur les temps hors la classe. Pendant les temps de Paradiso, les enfants s’inscrivent à des ateliers créatifs, psychomoteurs, cour de récréation, construction (Lego, Kapla), déguisement, sciences, bibliothèque, argile, etc.
Un adulte est présent dans chaque atelier : il a accès au tableau général via l’application Miro (qui remplace un ancien système d’échanges par talkie-walkie) qui permet de savoir à tout moment où se trouve chaque enfant.
Les enfants peuvent changer librement d’atelier s’ils possèdent leur permis de circulation. Les ateliers Paradiso sont une alternative pédagogique aux temps périéducatifs pendant lesquels des enfants s’ennuient et profitent assez peu de leur présence à l’école.
Troisième dispositif pédagogique observé à l’école Eis Schoul de Luxembourg : les projets d’élèves. Dès le cycle 1, les élèves sont aidés pour conduire des projets, par exemple en apprenant à terminer tout ce qu’ils débutent grâce au fonctionnement de « parkings » : espaces de dépôt des projets non achevés, pour les continuer plus tard.
À partir du deuxième cycle, les élèves réalisent des projets, d’abord en classe, puis à partir du cycle 3 et jusqu’au cycle 4, en petits groupes de trois ou deux. Au cours de la dernière année à Eis Schoul, chaque élève planifie son propre chef-d’œuvre afin de le présenter à l’ensemble de la communauté scolaire à la fin de l’année scolaire. Le chef-d’œuvre est un projet interdisciplinaire dans lequel l’élève peut montrer tout ce qu’il ou elle a appris ces dernières années et est capable de mettre en pratique, fidèle au leitmotiv de l’école : « tous capables ».
Les enfants sont accompagnés par des adultes référents (tuteurs) pour ne pas trop bloquer et abandonner. Ils peuvent aussi s’entraider, selon la règle « 1, 2, 3 » :
- « Je demande à mon voisin ou mon partenaire de la semaine » ;
- « Je demande à un enfant-expert » ;
- « Je demande à un adulte ».
L’ensemble de cette démarche de projet est accompagné par les enseignants et les éducateurs de l’école selon des logiques inclusives non séparatives : tous les enfants sont considérés comme semblables et capables.
Quatrième dispositif pédagogique observé à l’école, les plans de travail. Les élèves disposent d’un plan de semaine pour effectuer les exercices d’entrainement. Des métiers sont assurés par des élèves volontaires pour faire vivre la classe, par exemple le responsable du calme et celui du début et de la fin du temps personnalisé (qui utilise un gong à cet effet).
Certains élèves sont très libres et choisissent leurs travaux parmi les disciplines enseignées, pour la durée d’une semaine, ce qui est rendu possible par un système libre d’échange de devoirs qui valorise les élèves qui ont beaucoup de suggestions de modifications du plan de travail et qui proposent leurs propres idées de travaux et de responsabilités.
D’autres sont plus accompagnés et reçoivent un plan de journée avec les exercices à réaliser chaque jour. Ce sont les élèves et les adultes qui orientent vers tel ou tel plan.
Ensuite, chaque élève choisit la modalité de travail qui lui correspond le mieux sur le moment : seul, avec d’autres (selon la règle « 1, 2, 3 ») ou avec un adulte. C’est l’un des leviers des pédagogies personnalisées et de la conception universelle des apprentissages.
Des permis de circulation sont également présents dans le quotidien des enfants. Chacun reçoit, en début d’année, le droit de circuler librement dans la classe (et dans l’école pour les plus âgés). Il ou elle s’engage alors à veiller aux règles élémentaires demandées par les adultes :
- respect : ne pas provoquer les camarades, ne pas pousser ni bousculer les autres, ne se moquer de personne, respecter la règle « stop » et les consignes des adultes, prendre soin du matériel et le ranger ;
- attention : travailler de manière équitable avec les camarades, dire bonjour et au revoir, s’excuser, aider des camarades qui le demandent, n’exclure personne ;
- discipline : demander la permission pour sortir de la classe, résoudre ses conflits avec des camarades sans violence, demander de l’aide aux adultes en cas de besoin, assumer ses responsabilités et ses tâches.
S’il n’y a pas de problème, les élèves conservent leur permis aussi longtemps que possible. Ils peuvent alors se déplacer dans la classe, entre les salles ouvertes de l’école, se rendre par eux-mêmes aux ateliers et dans la cour de récréation, rester en classe pendant les récréations, aller aux toilettes sans demander l’autorisation, etc.
En cas de problème, le permis de circulation est retiré. Ces élèves reçoivent alors un « mini-permis » (plan de renforcement) : chacun doit faire valider sa journée par les enseignants (à l’aide de smileys). Le permis de circulation est alors récupéré au bout de quatre semaines sans problème.
C’est un dispositif qui s’inscrit dans plusieurs articles de la Convention internationale des droits de l’enfant, qui postule l’intérêt supérieur de l’enfant et engage à prévenir les accidents par une éducation aux gestes de prudence et de mesures de protection contre toutes formes de dangers (notamment en les aidant à réfléchir à leurs comportements).
En fin de chaque semaine, tous les enfants font un bilan réflexif individuel et commun de leurs apprentissages.
Au début de ce moment, les élèves se mettent en groupe autour d’un think-pair-share (un placemat, voir photo) pour échanger avec leurs camarades sur ce qu’ils ont appris pendant la semaine écoulée, leurs « tops » de la semaine (activités ou moments préférés) et les conseils qu’ils se donnent pour la semaine suivante (les « tipps »).
Ce temps se termine par un moment collectif où chaque groupe présente la synthèse des idées de bilan (la partie centrale). L’enseignant en profite pour donner son avis aux enfants, en particulier sur leurs conseils et les stratégies qu’ils souhaitent utiliser pour les mettre en œuvre.
À la fin, chaque élève sort son carnet de bord pour rédiger son propre bilan de semaine : ce qu’il ou elle a appris, son « top » de la semaine et son conseil pour la semaine suivante, toujours dans le but de s’améliorer et de progresser.
J’en termine ici avec la présentation d’une partie de la pédagogie introduite par l’équipe de cette école fondamentale, grâce aux talents et à la mobilisation de tous. J’ai eu la chance d’observer une pédagogie bien évidemment imparfaite, mais cohérente entre le dire et le faire, construite par les enseignants et éducateurs et inclusive sans séparer les enfants.
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