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École dehors : une année au crassier
L’école du dehors, ce n’est pas forcément dans le cadre d’une belle forêt ou d’un espace naturel plein de charme. Cela peut se pratiquer dans un cadre à priori peu accueillant, mais qui peut se révéler chantier passionnant et stimulant, dès lors que se conjuguent rigueur didactique, inventivité interdisciplinaire et pédagogie du projet. La preuve avec ces cours de sciences donnés en plein cœur de l’ancienne zone de dépôt des forges de Trignac, en Loire-Atlantique.Notre collège est engagé depuis 2010 dans une démarche d’éducation au développement durable (EDD). C’est un axe fort de notre projet d’établissement et il a fait naitre de la mobilité douce et de nombreuses activités pédagogiques autour de la liaison école-collège (rallye Brière, jeux atlantiques) ou dans le cadre du défi Ma Petite Planète… Nous étions d’ailleurs deux enseignantes à être formatrices dans le réseau académique EDD. Alors, quand nous avons entendu parler des aires éducatives, nous avons tout de suite eu envie de tenter l’aventure.
C’était en 2021-2022. Nous avons choisi une classe de 5e pour porter la mise en place de ce projet. Les élèves ont été accompagnés par le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement pour choisir parmi trois sites « naturels » celui qui allait devenir notre aire terrestre éducative. C’est le crassier qui a retenu immédiatement leur attention. Cette ancienne zone de dépôt des forges de Trignac, laissée à l’abandon, dégage en effet une atmosphère très mystérieuse et captivante. Chargé d’histoire et voué à accueillir une centrale solaire, ce site a été le candidat idéal ! Et à sept minutes du collège, on ne pouvait pas espérer mieux…
D’abord ponctuelles, les premières sorties ont eu lieu en cours de sciences. Une façon d’élargir la zone de travail sur des éléments naturels et concrets comme nous pouvions le faire habituellement dans la cour du collège. Nous touchions déjà à l’essence de la classe du dehors : ne pas se contenter de faire classe dehors, mais utiliser l’espace de nature comme objet d’étude en lui-même.
Rapidement, pour une question d’organisation, deux enseignants, l’un de sciences (moi-même) et l’autre de maths, se sont associés pour bénéficier d’un créneau de deux heures consécutives. Chacun a pu travailler, pour les différentes sorties, dans sa matière pour traiter une partie du programme. En fin d’année, des temps forts ont été mis en place pour partager le travail mené avec les élèves dans le cadre de la liaison école-collège : un grand jeu en équipes mixtes CM-6e, constitué par des ateliers à réaliser, dispersés sur le site, avec un temps d’exploration façon parcours d’orientation.
En 2023-2024, j’ai vraiment senti un très fort intérêt des élèves, qui dépassait le cadre scolaire. Près des deux tiers des élèves s’étaient rendus sur le site en dehors du temps de classe, avec parents ou amis. Les plus grands venaient souvent nous solliciter pour savoir s’ils allaient encore travailler sur le site. Alors, pendant l’été 2024, je me suis lancée dans la conception d’une programmation annuelle de sciences en sixième entièrement basée sur le site.
Ce projet « Une année au crassier » me permet de travailler l’ensemble du programme de sciences avec un temps de problématisation systématiquement lié au crassier. Parfois les liens ont été évidents (étude des besoins des végétaux ou du fonctionnement des écosystèmes), d’autres fois il m’a fallu un peu d’imagination et de créativité (pour la partie alimentation, pour le changement climatique ou pour « Signal et information » par exemple). On peut retrouver l’ensemble du découpage du Bulletin officiel et les contenus des chapitres dans l’article dédié sur mon blog.

Plan dessiné du crassier avec les 12 étapes du projet, de « Découvrir le crassier » (étape 1) à « Communiquer, émettre un signal » (étape 12), en passant par « Favoriser la biodiversité animale » ou « Et avant, c’était comment ? ».
Les enseignants engagés dans le projet ont tous et toutes ressenti l’effet sur l’engagement des élèves. Travailler sous forme de projet en est une des explications. Les élèves donnent du sens aux apprentissages, car ils sont nécessaires pour comprendre ce site qu’ils apprécient. L’aspect concret est aussi un très bon levier, notamment pour nos élèves peu scolaires. Faire, manipuler, toucher et voir sont des aides précieuses pour comprendre et retenir.
Mais l’école du dehors, c’est aussi beaucoup de bienfaits physiologiques et psychologiques : pouvoir s’installer comme on le veut, avoir de l’espace pour courir, ne pas se sentir enfermé, être apaisé par la nature et par la marche. Ce sont des besoins que nos adolescents ne comblent pas assez dans leur quotidien d’élève assis sur une chaise.
L’un des enjeux que ma collègue et moi avions identifiés était de réussir à ce que les élèves puissent travailler sur le site dans différentes matières et étendre l’engagement à de nouveaux et nouvelles collègues. D’abord, nous avons organisé des piqueniques pédagogiques sur le site afin de le faire découvrir. Regroupant des enseignants du collège et des écoles, nous avons évoqué les différentes activités menées sur le site. Une façon de donner envie de s’en saisir et de faire émerger des idées d’exploitations pédagogiques.
Le succès a été mitigé. Les collègues voyaient un peu mieux de quoi il retournait, mais sans que cela ne se concrétise sur des sorties avec les élèves, ni même que cela se traduise par de nombreuses activités traitées en classe mais tout de même liées au site.
Un bon levier a été d’associer des collègues à des sorties que j’avais organisées sur une demi-journée avec un repas sur place (« piquenique au crassier »). J’ai proposé que les collègues accompagnateurs puissent profiter d’un temps de travail dans leur discipline de quarante-cinq minutes. Une façon un peu plus légère de mettre le pied à l’étrier, car tout le reste de la sortie était géré par mes soins.
De jolies propositions ont été faites : une lecture de paysage et un travail de repérage sur les cartes du secteur en géographie, la rédaction de petits dialogues entre des animaux du crassier après un petit temps de présentation des règles en français, une écoute de fables suivie d’échanges, là aussi en français, mais avec une autre enseignante.
Cette année, plusieurs nouveaux projets sont lancés : en histoire, à partir des forges et de leur lien avec les guerres, en géographie, sur l’aménagement du territoire de la zone industrialo-portuaire que l’on peut voir depuis la butte centrale. En maths, la fabrication d’une table d’orientation pour travailler sur les angles… Plusieurs exemples de ce qui a été fait sont consultables dans ce diaporama.
Les réticences des collègues à se lancer résident aussi dans le fait qu’il n’est pas toujours aisé de faire l’école du dehors… Cela demande une certaine organisation, mais aussi de faire face à des contraintes qu’on ne maitrise pas. Quelques conseils tirés de mon expérience :
- Ne pas consacrer trop de temps ni dépasser le temps prévu par le travail d’une notion. Vous ne pouvez pas justifier un projet pédagogique qui ne permet pas de traiter le programme. Profiter de l’école du dehors pour travailler les notions, et non pas comme des sorties « en plus » ;
- S’adapter en cas de pluie. Ne pas sortir en cas de pluie, car c’est une mauvaise expérience pour tout le monde dans ce cas-là. Commencer par des sorties à des périodes où la météo est plus favorable.
- Y aller progressivement. Vos élèves (et vous aussi, d’ailleurs, les premiers temps), ont besoin de s’approprier ce nouveau fonctionnement, d’appréhender cette liberté et le cadre différent. Commencez par une première sortie pour découvrir le site et insistez sur les règles que vous souhaitez mettre en place. Répétez-les systématiquement lors des sorties suivantes, jusqu’à ce que vos élèves les intègrent.
- S’équiper avec du matériel de base. Si vous ne pouvez pas obtenir de vos élèves d’avoir une paire de bottes, il serait bien d’en faire acquérir des lots par votre établissement. Un appel aux dons peut aussi être une bonne option. Nous avons choisi une couleur par taille de bottes, un vrai gain de temps ! Avoir aussi deux grandes bâches permet de se protéger en cas d’averse, mais aussi de les poser au sol comme tapis pour éviter de s’asseoir directement dans l’herbe ou sur la terre (ce qui est compliqué avec certains élèves).

- Planifier les séances. Prévoir un emploi du temps adapté dans le secondaire pour sortir avec un collègue en faisant suivre vos deux cours et en veillant à ce que le professeur qui n’a pas la classe soit libéré.
- Associer les parents. Ils pourront être des aides précieuses pour vérifier que les élèves partent bien équipés contre les éléments, mais aussi pour accompagner les sorties et résoudre ainsi le casse-tête du deuxième accompagnateur. Ils sont d’ailleurs souvent en demande de participer à des projets du collège, comme cela se faisait quand leurs enfants étaient à l’école primaire.
- Créer pour devenir créatif. Les idées viennent en créant. Commencez petit et étoffez vos activités pédagogiques au fil de vos inspirations.
Si cet article vous a donné envie de vous lancer, commencez par identifier une zone de nature proche de votre établissement et listez les activités pédagogiques qui vous viennent à l’esprit. Voilà, vous avez la première brique de votre projet ! Et on sait bien que le plus difficile, c’est le premier pas…
Pour contacter l’autrice, en savoir plus sur les aspects les plus pratiques avec un guide d’accompagnement : voir son blog.
Voir aussi le site du collège pour les projets cités.
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