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Devenir lecteur en participant à un prix littéraire

Des élèves de première deviennent les jurés du prix Renaudot des lycéens : ce projet modifie leur rapport à la littérature mais développe aussi bien d’autres compétences. Retour sur une expérience enrichissante pour élèves, enseignants et partenaires locaux.

Enseigner la littérature en lycée dans un petit établissement de campagne nécessite de trouver des trésors de pédagogie, non pas tellement pour faire travailler les élèves issus de « catégories socioprofessionnelles défavorisées », mais pour ouvrir leur curiosité et la nourrir, pour faire de l’élève un sujet lecteur. Il n’y a pas de fatalité, on peut faire entrer dans la littérature les élèves qui, au départ, en sont éloignés.

J’ai toujours pensé que mon métier d’enseignante ne s’arrêtait pas à préparer les élèves à l’épreuve anticipée du baccalauréat – en donnant un autre sens que celui du chien savant qui exhibe ses capacités les jours de l’épreuve – mais qu’il était l’occasion de leur donner des clés pour lire pour le plaisir, découvrir des auteurs contemporains, faire de l’objet-livre un objet culturel.

Une autre image de la littérature

C’est pour cela que j’ai inscrit mes classes de 1re générale ou technologique à différents concours et prix, comme le prix Renaudot des lycéens (PRL). Il s’agit ainsi de donner une autre image de la littérature, en proposant des lectures en dehors des œuvres obligatoires au lycée et, pourquoi pas, offrir « une autre manière de lire » à des élèves qui nous avouent, pour certains, qu’ils n’avaient jamais lu un livre en entier avant les romans du prix Renaudot des lycéens. Pris par l’aventure, certains d’entre eux allient le plaisir au « travail » et présentent l’un des romans à l’épreuve orale du baccalauréat.

Une des raisons qui m’ont fait choisir le PRL tient aux objectifs du prix, inscrits dans son ADN dès sa création à Loudun en 1992 par l’association Les Amis de Théophraste Renaudot. Ce prix s’est donné comme première mission de faire connaître et éclairer de façon plus actuelle l’héritage humaniste de Théophraste Renaudot : il s’agit de favoriser la lecture d’œuvres contemporaines chez les jeunes, en valorisant les lycéens dans leurs lectures, leurs apprentissages et en leur permettant de rencontrer l’auteur lauréat. Les ouvrages sont sélectionnés à partir des livres retenus pour le prix Renaudot par un comité sensible à cette mission. Les livres sont payés par l’association et envoyés dans chaque lycée participant par les libraires indépendants partenaires.

D’autres prix proposent de faire lire des jeunes et de leur donner la possibilité de choisir un lauréat, mais le PRL est le seul à « obliger » (via la signature d’une charte par les lycées concernés) tous les jeunes inscrits à rencontrer le lauréat et à converser avec lui. Ce sont donc 400 lycéens – jauge maximale que peut accueillir l’espace culturel René-Monory de Loudun – qui se rassemblent mi-décembre à cet effet. C’est toujours un moment d’émotion et de fierté pour les lecteurs, mais aussi pour les adultes qui les encadrent et pour les organisateurs.

Quatre cents élèves ont rencontré la lauréate du prix Renaudot à l’espace culturel René-Monory de Loudun. © Agence de communication @Visuellement.

 

Lire et créer

Ce que j’aime aussi dans ce prix, c’est l’entière liberté pédagogique laissée à l’enseignant qui encadre le projet. Cela permet de jongler entre la lecture « pure » en classe ou chez les élèves et l’usage d’outils contemporains comme le numérique et les réseaux sociaux.

On peut ainsi travailler avec le corps, avec des lectures à voix haute en classe mais aussi pendant les récréations, dans le quart d’heure lecture, avec un micro devant les autres camarades, ou encore s’adonner à une lecture théâtralisée avec la compagnie de théâtre locale, etc.

Passer par l’image est une autre possibilité, avec la création de clips vidéo pour présenter les romans qui sont ensuite postés sur les réseaux sociaux ou sur un mur virtuel.

Les clips vidéos présentant les romans sont affichés sur un mur virtuel créé par l’enseignante. © Élisabeth Beyrie-Soulassol.

Le passage par le son est rendu possible par des interventions dans des émissions de webradio dans les lycées ou par les élèves de l’option CAV (Cinéma-audiovisuel), ou encore à la télévision sur France 3 Poitou-Charentes. Je pense à Micha, transfiguré de joie – alors qu’il ne se sentait pas « digne » de parler d’un livre –, lors du visionnage de sa prestation télévisée, sous les applaudissements nourris de ses camarades.

Un sentiment d’appartenance

Ce prix induit aussi des échanges avec d’autres élèves du lycée. Il permet le développement de l’argumentation et de l’écoute des idées des autres, et a pu déboucher sur un concours d’éloquence. La rencontre avec le lectorat adulte à la médiathèque est un moment très attendu. En cela, le PRL emporte également avec lui toute une communauté de lecteurs et de lectrices qui se passionnent pour le choix de ces jeunes jurés et débattent avec eux. L’afterwork proposé dans un autre lycée est également un des atouts particuliers de ce prix.

Dès la présentation de la sélection dans tous les lycées, le dynamisme de l’équipe de la médiathèque, des membres de l’association, de tous les acteurs du PRL contribue à créer une sorte de « famille », un sentiment d’appartenance à quelque chose qui unit, selon les dires des élèves, qui sont fiers « d’avoir fait le PRL ». Je peux témoigner de bien d’autres moments d’émotion partagée avec une jeunesse pleine de doutes mais aussi d’enthousiasme.

Le PRL favorise le développement de la citoyenneté, avec l’élection des deux représentants par lycée, qui deviennent de véritables jurés littéraires. Lors de la matinée des débats, ils doivent défendre le choix de leur lycée, écouter les autres et voter pour le lauréat avec lequel ils déjeunent le jour de sa venue à Loudun (mi-décembre).

Deux élèves par lycée viennent défendre le choix retenu par leur établissement dans la salle des débats du jury. © Agence de communication @Visuellement.

Seul le jury du lycée Guy-Chauvet, berceau du prix, proclame devant de nombreux médias le résultat du vote. En 2018, les deux jurés ont eu la chance d’être reçus aux éditions L’Iconoclaste à Paris, à l’occasion de la remise du prix à Adeline Dieudonné pour La Vraie Vie.

À l’issue des délibérations, la présidente du jury du prix Renaudot des lycéens est interviewée par France 3. © Agence de communication @Visuellement.

Des effets durables

Nous savons par expérience combien cet honneur peut marquer la vie de ce jury d’élèves. Plusieurs d’entre eux – que je rencontre de temps à autre grâce à ce lien créé – m’ont avoué qu’ils se sont révélés à eux-mêmes, ont pris confiance en eux. Tant d’immenses sourires et d’yeux brillants de fierté des présidents et vice-présidents de jurys après l’annonce du lauréat ! Certains ont fait des études de lettres, sont devenus enseignants et l’une d’entre eux participe au PRL avec ses élèves !

Voici ce que me disait Jason, en 2012, pour les 30 ans du prix : « Les souvenirs sont ancrés et encrés. C’est une expérience unique dont je tire beaucoup de satisfaction personnelle et de fierté. J’en tire les bienfaits encore aujourd’hui. J’y ai trouvé l’opportunité de sortir de mon manque d’assurance en me concentrant sur quelque chose de spécifique. Je peux dire que j’en suis sorti grandi. Désormais professeur, le fait d’être seul devant une classe ne m’a jamais inquiété. »

Une autre facette de ce prix réside dans son ouverture à des lycées étrangers, favorisant des échanges culturels et amicaux avec des camarades qui viennent à Loudun. Cela renforce la citoyenneté européenne : depuis deux ans, la participation au PRL du lycée roumain Costache-Negri de Galati a débouché sur un programme Erasmus+. De plus, la visite du musée Théophraste-Renaudot, qui retrace la vie et l’œuvre de cet illustre personnage, est proposée à tous les élèves inscrits au prix. Des enseignants d’autres matières (histoire, cinéma) participent également à cette dynamique. Bien d’autres idées que celles que j’ai pu développer dans ma propre pratique fleurissent chez les enseignants et sont partagées dans un moment privilégié entre collègues, le matin de la proclamation du lauréat (mi-novembre).

Les romans sélectionnés pour ce prix permettent donc aux jeunes lycéens de lire et rencontrer des auteurs contemporains, d’approfondir leurs connaissances académiques en débattant de sujets qui les touchent, et de leur donner envie de lire. Quelle que soit la forme que cela peut prendre, l’essentiel est d’entrer dans le monde littéraire… et d’y rester !

Élisabeth Beyrie-Soulassol
Enseignante retraitée en lettres modernes au lycée Guy Chauvet (Académie de Poitiers)

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Couverture du numéro 601 : « Faire vivre la littérature »