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« La littérature doit occuper une place centrale dans la formation des jeunes, dès le plus jeune âge »

Couverture du numéro 601 : « Faire vivre la littérature »

D’après les chiffres, les jeunes ont perdu le gout des belles-lettres. Certes, la tentation de l’écran est grande, mais il existe encore des personnages, des sagas et des genres qui résistent encore et toujours à l’envahisseur. Pour les défendre auprès des élèves de tout âge, une armée de passeurs passionnés se bat sans jamais se résigner. La preuve : les témoignages ont afflué pour raconter comment faire aimer la littérature aux enfants sans l’imposer, comment la rendre vivante et sensible. Entretien avec le coordonnateur et la coordonnatrice du dossier, Jacques Crinon et Charlotte Michaux.
Pourquoi faire ce dossier sur la littérature, alors que diverses enquêtes ou études alertent sur le fait que les jeunes ne lisent plus ? Pour que les enseignants, les bibliothécaires, les parents ne se résignent pas ?

Assurément, le temps de lecture de littérature des enfants, des ados, et aussi des adultes, est concurrencé par celui passé sur les écrans. Cela ne veut pas dire que nos élèves ne lisent pas de romans ou de BD, mais la concurrence est rude, et plutôt déloyale, car la littérature, elle, ne happe pas l’individu dans le circuit de la récompense – à la différence des réseaux sociaux et des jeux vidéo. La situation actuelle est néanmoins pleine de paradoxes : les éditeurs publient beaucoup, le foisonnement artistique est bien réel dans ce secteur. On constate un enthousiasme pour tel héros (Harry Potter, Percy Jackson, Mortelle Adèle, etc.), pour tel genre (les mangas, la romance). Les textes du patrimoine sont eux aussi bien présents dans notre environnement culturel à travers leurs adaptations, les parodies, les allusions…

Donc, chez les coordonnateurs de ce numéro des Cahiers, pas de découragement ! On a envisagé ce dossier comme un défi à relever. D’autant plus que nous croyons profondément que la littérature crée toutes sortes de plaisirs, de celui, immédiat, de l’immersion dans la fiction, le plaisir de rire ou de pleurer, à un plaisir plus esthétique ou plus cultivé (reconnaitre le même dans le différent). Et puis la littérature (ou la fiction ?) permet aussi de réfléchir et de mettre à distance son quotidien ou les problèmes du monde. Sans compter la construction de références communes. Ce dossier sur la littérature est d’abord un acte de foi sur sa vitalité toujours renouvelée, sur ses pouvoirs et sur sa nécessité dans la vie de tous. Elle doit donc occuper une place centrale dans la formation des jeunes, dès le plus jeune âge.

L’école est-elle un bon vecteur pour faire aimer les livres, ou la prescription de lectures dans un cadre scolaire est-elle contreproductive ?

Il arrive, hélas, trop souvent que des élèves se montrent indifférents, ou hostiles à la lecture des pages de littérature qui leur sont proposées à l’école, au collège, au lycée. Souvent des textes trop difficiles, donnés à lire trop tôt, et surtout sans l’accompagnement qui permettrait aux élèves de surmonter les obstacles et de comprendre en quoi le texte proposé peut leur parler.

Pour que la littérature entre en résonance avec ses jeunes lecteurs, en particulier les plus jeunes, il faut éviter l’approche exclusivement analytique et distanciée des textes. On peut aussi appréhender un texte par la rêverie, la voix, les sensations, la mise en mouvement – autant de façons de l’incorporer et de se laisser gagner par sa vitalité. Un certain nombre de nos articles mettent l’accent sur cet autre chemin vers la littérature, souvent minoré par les habitudes scolaires du questionnaire et du commentaire.

Par ailleurs, les livres ont besoin de passeurs et les enseignants en sont des médiateurs privilégiés, dans la classe aussi bien que par les rencontres qu’ils peuvent organiser avec d’autres acteurs culturels (auteurs, bibliothécaires, médiatrices dans des musées, etc.). Nous avons aussi tenté de montrer cela dans ce dossier à travers des témoignages sur différentes manières de s’y prendre, car tous les textes n’appellent pas les mêmes approches et n’ouvrent pas les mêmes portes.

Si vous deviez trouver un fil conducteur entre les propositions du dossier, un dénominateur commun pour faire aimer la littérature, quel serait-il ?

Faut-il faire aimer la littérature ? Aime-t-on la littérature en général ? Ou bien aime-t-on tel roman, tel poème, tel album, tel texte de théâtre, telle BD ? Pour le savoir, encore faut-il lire, régulièrement, de tout, pour se construire une large palette d’expériences de lecture. Un objectif de l’éducation littéraire promue par l’école pourrait être celle-ci : que les élèves deviennent de plus en plus capables d’exprimer leurs gouts et dégouts en matière de littérature, de les justifier, et de les confronter à ceux d’autres personnes. Sans que les refus soient simplement l’effet de difficultés insurmontables à lire, à entrer dans le texte. Et sans disqualifier d’autres lectures, non littéraires celles-ci, celle d’un magazine scientifique, d’un journal sportif ou d’un blog d’actualités par exemple. Mais ce dernier aspect pourrait être le sujet d’un autre dossier des Cahiers.

À titre personnel, que retenez-vous l’une et l’autre de ce travail de coordination ?

L’actualité du sujet, si on en croit le vif intérêt qu’il a suscité chez les lecteurs des Cahiers ! Nombreuses ont été en effet les contributions proposées, si nombreuses qu’il n’y avait pas la place pour les mettre toutes dans ce dossier. Plusieurs ont donc déjà été publiées ou vont l’être, soit dans la rubrique Faits & Idées de la revue, soit dans L’actualité sur le site des Cahiers. Nous retenons aussi l’enthousiasme des contributeurs et contributrices, pas seulement à transmettre des savoirs scolaires fondamentaux ou éclairer un champ culturel majeur, mais à faire vivre une expérience de la littérature à leurs élèves, faite de questionnements et d’émerveillements, quel que soit l’âge et le profil de ceux-ci.

Propos recueillis par Cécile Blanchard

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