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De belles planches pour la science au féminin

Redonner visibilité à des femmes scientifiques qui en ont été privées tout en mettant la science à l’honneur, l’ambition d’Arnaud Leroc, enseignant de sciences de la vie et de la Terre en Provence, se concrétise par la réalisation d’un album de bande dessinée, qui paraitra fin 2026. S’il se charge de l’écriture, il a choisi de travailler avec une dessinatrice pour la partie graphique, tandis que des scientifiques apportent leur caution pour ce qui concerne le fond. Une BD destinée au grand public, qui offre également de nombreuses possibilités pédagogiques.

Devenu professeur de sciences de la vie et de la Terre (SVT) en 2002, Arnaud Leroc enseigne depuis huit ans au lycée L’Empéri de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône). Il est également formateur et accompagnateur académique, avec comme spécialités les géosciences et la sismologie, et comme thème de prédilection la ludopédagogie, dont les escape games, et plus globalement « enseigner autrement ».

Depuis deux ans, il travaille sur un projet de bande dessinée « accessible à tous, plaisante à l’œil et qui mène à la science par hasard, avec des personnages de fiction qui enquêtent ». En tant qu’amateur de BD, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’Arnaud Leroc choisisse ce support, « plutôt qu’un roman graphique », pour raconter l’histoire de la biologiste moléculaire Rosalind Franklin.

Il envisage cet album comme le premier d’une série qu’il souhaite développer sur les femmes scientifiques invisibilisées. Le cas de la chercheuse britannique est emblématique, avec des découvertes fondamentales, dont la structure hélicoïdale de l’ADN, non reconnues ou appropriées par des scientifiques masculins.

Dessin de Heather Avazeri pour la bande dessinée à paraitre chez Kalopsia.

Rosalind Franklin dans l’ADN des élèves

Cette place des femmes dans la science l’interroge sur la question de l’orientation des filles vers la filière scientifique, mais pas seulement. « Chaque année pour la Fête de la science, nous faisons venir des intervenants extérieurs, dont des intervenantes. Je suis chaque fois interpellé, car ces dernières nous remercient de les avoir invitées en expliquant que c’est plus difficile de l’être pour des femmes. »

Lors de cet évènement, une collègue de maths intervient sur les stéréotypes de genre en sciences. Elle demande à la centaine d’élèves présents de lui donner le nom d’une scientifique. Le nom de Marie Curie est quasiment à chaque fois cité. Elle y voit l’expression de l’invisibilisation des chercheuses, mais les choses changent petit à petit. « Cette année, d’autres noms sont sortis, car nous travaillons là-dessus. »

Parmi les victimes de cette invisibilisation, le choix de Rosalind Franklin s’est imposé. « On m’a demandé pourquoi pas Marie Curie. Mais elle représente plutôt une exception, une héroïne impossible à atteindre. Alors qu’avec Rosalind Franklin, on peut montrer ses faiblesses et voir que réussir n’est pas impossible. » Il souhaite aussi qu’on la connaisse mieux, pour son travail sur la cristallographie, ses découvertes sur l’ADN, et plus largement pour ses découvertes qui ont irrigué les mathématiques et d’autres sciences.

Exclue du prix Nobel de médecine

Son histoire est celle d’une chercheuse dont le résultat des travaux a été approprié par des collègues hommes pour enrichir leurs propres recherches, avec à la clé un prix Nobel de médecine dont son nom a été totalement exclu. La bande dessinée racontera tout cela en empruntant le chemin de la fiction pour aller à la rencontre de Rosalind Franklin, de ses découvertes, des personnages qui ont gravité autour d’elle dont Watson, Crick et Wilkins, les récipiendaires du prix Nobel en 1962, le tout « sans être moralisateur ».

« On part avec des personnages fictifs, une chercheuse de la BNF, un médecin et un homme qui arrive à visualiser le passé lorsqu’il touche des objets. Ils vont enquêter et montrer comment elle est allée au bout de ses recherches sur la double hélice de l’ADN. » Le récit joue sur les couleurs avec, pour les scènes du passé, l’usage du sépia.

Il sera le premier volume de la série « Archives » avec, pour chaque album, une femme scientifique mise en lumière, une enquête pour mieux la connaître, un graphisme plaisant, et chaque fois, une discipline et une époque différentes.

Une dessinatrice et des scientifiques

La beauté du dessin est essentielle dans ce projet, pour amener à se questionner, y compris sur le volet scientifique. Après une année consacrée à la recherche bibliographique et à l’écriture du scénario, Arnaud Leroc travaille depuis un an avec l’illustratrice Heather Avazeri. Il l’a contactée parce qu’il appréciait son travail et qu’il recherchait un talent féminin. « Heather joue beaucoup sur les couleurs et elle est précise dans son dessin, dans les éléments de fond. »

Sans rémunération possible avant la publication, l’artiste s’est investie par conviction et par gout pour le sujet. « L’idée d’égalité, de parité, de parler des femmes oubliées… elle était prête à s’engager pour cela. »

Le duo fonctionne à merveille, construisant ensemble la BD, s’accordant sur les partis pris graphiques et de mise en page. « On discute des dispositions des cases. Je n’avais pas envie de pages linéaires et présentées de façon identique mais plutôt que le lectorat se retrouve dans une autre situation, un autre endroit d’une page à l’autre, comme dans les séries. » Le travail se fait aussi avec des scientifiques qui vérifient et cautionnent les contenus.

Intéresser le grand public à l’histoire des sciences

L’ouvrage, destiné au grand public, soigne à la fois les aspects formels et le fond de connaissances. Sur les quatre-vingt pages prévues, une dizaine seront consacrées à des apports sur les sciences et l’histoire. Les thèmes précis sont définis par un groupe de travail encadré par l’IRES-IREM (Institut de recherche pour l’enseignement des sciences – Institut de recherche sur l’enseignement des mathématiques). La bande dessinée sera préfacée par Éric Westhof, biochimiste, académicien des sciences.

« Enseignant et pédagogue avant tout », Arnaud Leroc expérimente déjà l’utilisation de quelques planches avec ses élèves, y réfléchit avec des collègues, notamment de SVT, de physique-chimie et d’EMC (enseignement moral et civique). « L’idée n’est pas de travailler avec l’album entier mais d’utiliser une planche, ou une vignette. Par exemple, à partir de la planche avec les principaux personnages historiques, de retracer les liens entre Rosalind Franklin et les hommes représentés, de faire la relation entre ses découvertes à elle et les leurs. »

Là, c’est l’histoire des sciences qui est explorée, en regardant comment le savoir se construit et comment la chercheuse a été invisibilisée. Les pistes pédagogiques sont multiples, à partir d’une vignette ou d’une page, en mobilisant différentes disciplines.

L’éditeur belge Kalopsia a adhéré à ce projet protéiforme mêlant réalité et fiction, grand public tout en proposant des ouvertures pédagogiques. Un financement participatif sera lancé fin avril avec comme contrepartie la précommande de l’ouvrage qui devrait être publié en fin d’année.

Monique Royer

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