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Chanter la laïcité

Arbre de la laïcité.

Arbre de la laïcité.Un projet d’écoles, collectif, fédérateur autour de la promotion et de la compréhension partagée du principe de laïcité, dans un lieu où il est essentiel d’affirmer celui-ci. Récompensée par plusieurs prix au niveau national, cette initiative montre comment, dans des territoires fragilisés après les attentats de 2015, l’école peut retisser du lien et faire de la laïcité un sujet de concorde plutôt que de crispation.

Ce projet autour de la laïcité, je le porte depuis quelques années au sein du REP (réseau d’éducation prioritaire) et de la ville de Lunel. Après un premier prix départemental en 2024, il vient d’être récompensé en décembre dernier d’une « seconde mention » au grand prix de la Vigie de la Laïcité et du Prix 2025 de la laïcité de la République française.

C’est dans l’actualité post-attentats de 2015 que l’idée prend racine, avec cette conviction forte qu’à Lunel comme ailleurs, et vite, il faut rendre explicite ce que porte l’école publique et refaire de la laïcité un sujet de concorde. La ville, tragiquement marquée par les premiers attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015, avec le départ d’une vingtaine de jeunes lunellois pour le djihad en Syrie et la mort de huit d’entre eux, peine à s’extraire d’une certaine stigmatisation médiatique1.

Puis les attentats du 13 novembre… Une jeunesse décimée pour sa liberté à vivre et fêter l’art et la culture. Certains vont accuser l’école de la République de divers renoncements, d’autres insinuer qu’« expliquer, c’est excuser ». À l’école, nous avons alors le choix de multiplier et durcir les sanctions, ou celui de transmettre mieux, plus tôt et plus justement pour animer les forces qui travailleront à ce que ça ne se reproduise plus.

Combler mes lacunes

Je vais devoir, pour ce faire, combler mes lacunes. Car, bien qu’exerçant déjà dans l’école publique depuis plus de dix-sept ans, je ne sais pourtant pas définir précisément ce qu’est la laïcité et ce qu’elle apporte en bénéfices au quotidien. Traversée par l’actualité, je me sens alors comme d’autres tendre vers un rejet fort du religieux. Face au danger des discours simplistes qui se banalisent, cette mèche de l’intolérance aurait pu prendre sans la force des mots d’Abdennour Bidar dans son Plaidoyer pour la fraternité (Albin Michel, 2015).

Je choisis donc de lire et d’apprendre, me formant en autodidacte, passant mon Cafipemf (certificat d’aptitude aux fonctions de professeur des écoles maitres formateurs) puis me portant volontaire pour intégrer le vivier des formateurs académiques Laïcité et Valeurs de la République.

L’assassinat de nos deux collègues, Samuel Paty en 2020, Dominique Bernard en 2023, va accentuer l’urgence du travail à engager et préciser la manière de faire. Pour qu’il n’y ait pas de cible, il faut éviter tout isolement, et donc s’en emparer tous et en même temps. Dans le premier comme dans le second degré, de la maternelle au lycée, il faut prendre chacun à notre niveau une part dans cette transmission et rendre cet enseignement explicite.

Tricoter des liens

Beaucoup d’initiatives existent déjà qui portent sur le vivre ensemble et la citoyenneté. Partons donc de ce qui se fait déjà et occupons les terrains scolaires insuffisamment investis par l’institution. Tricotons des liens entre les initiatives citoyennes scolaires, nombreuses, et leur rapport à la laïcité, en impliquant les différents acteurs de la communauté éducative. Voilà l’idée…

Mais les obstacles sont nombreux pour s’y engager. Car si l’école doit évidemment prendre sa part dans la responsabilité collective, bien des maux qui lui sont reprochés relèvent de logiques séparatistes qui compromettent la promesse républicaine en même temps que l’adhésion aux valeurs de la devise. À Lunel, le manque de mixité socioculturelle de certaines écoles complique tout.

Le chant fédérateur

Par où commencer ? L’art, et les possibles qu’il ouvre en tant que langage alternatif et universel, le chant et la chorale m’apparaissent alors comme un vecteur pertinent pour dépasser les appréhensions et aborder le sujet d’une manière positive. D’autant que ma fille a la chance de fréquenter le collège de secteur, en REP, et de profiter d’un atelier chorale dont elle ressort particulièrement enthousiaste.

En deux appels téléphoniques et un rendez-vous au collège, le partenariat est acté. D’un projet de classe en 2021, puis d’école en 2022, il prend sa dimension interdegrés en 2023 grâce à l’audace et l’enthousiasme de deux collègues professeurs de musique du collège Frédéric-Mistral et du principal, qui acceptent de s’associer à mon école maternelle pour fêter et chanter la laïcité un jour d’anniversaire de la loi de 1905.

Engageant des familles communes à notre école et établissement respectifs, ce projet touche nécessairement les membres d’une même fratrie, grands, petits, frères et sœurs.

Les ainés ont souvent des responsabilités invisibles vis-à-vis des cadets. Je les rencontre lorsqu’ils emmènent ou viennent chercher les plus jeunes à l’école. Je les invite aussi quelquefois à venir accompagner les parents lors de bilans pour les féliciter du rôle qu’ils tiennent dans la réussite de mes élèves de grande section. Nombreux sont ceux qui lisent des histoires, accompagnent à la médiathèque ou au parc municipal. Reconnaitre et donner place aide à engager.

Près de trois-cents élèves réunis

Il n’y a pas de recette miracle, mais le travail conjoint, les échanges, le lien avec les parents et cette approche fédératrice, travaillent à « faire adhérer » la majorité des familles et faire de la laïcité un sujet dont on peut parler sans craintes.

Le jour de la fête, dans la cour de l’école maternelle ornée de peintures et collages républicains, près de trois-cents élèves sont réunis pour chanter la fraternité : l’ensemble des élèves de maternelle, six classes d’élémentaire (écoles Le Parc et Marie-Curie) et une trentaine de collégiens de la chorale et de l’ULIS. En dispositif pédagogique collectif qui vise à chanter ensemble sur des notes et des accords communs, et où chaque voix compte, la chorale multiâges n’est-elle pas une métaphore formidable donnant consistance à la laïcité ?

Chorale dans la cour de l'école maternelle.

Chorale dans la cour de l’école maternelle.

Pour l’occasion, et avec mon collègue professeur de collège et compositeur, nous créons une chanson adaptée à la diversité en âge de nos élèves et dont le refrain permet de définir le principe de laïcité en rythme et avec des mots simples. Les collégiens de la chorale l’ont enregistrée dans un studio montpelliérain en avril 2025.

Avec les familles, des impasses aux perspectives

Mais pour adhérer dans la durée, le chant et la fête ne suffisent pas. Il faut comprendre, avec le moins de dissonances possibles. Comment discerner ce qu’est la laïcité de ce qu’elle n’est pas ? Il se dit tant de choses et son contraire à son propos dans le débat public !

Après les réserves des débuts, les remarques des parents d’élèves vont peu à peu faire surface. Certains vont oser s’exprimer, aux heures de sorties, devant un café : « Oui mais c’est bien mieux en Angleterre, là-bas on respecte tout le monde. » « La laïcité, on en parle comme si c’était le remède à tout. » « Si la laïcité est une liberté, pourquoi interdit-elle de porter un signe religieux ? » « Nous, les musulmans… » « Nous, les chrétiens… » « Pourquoi ce manque de mixité ? »

Rien ne se perd, on capture, on transcrit, on collecte et on conserve les paroles dans une « boite à blablas » pour s’en servir plus tard dans l’année. En avril 2025, nous allons offrir aux familles une « soirée laïcité » dans le CDI du collège, les invitant à un nouvel échange à la hauteur des questions qui ont été relevées, en les éclairant par l’expertise et le professionnalisme d’un historien, Benoit Falaize, et d’un juriste, Nicolas Cadène.

Intervention de Nicolas Cadène et Benoit Falaize devant les familles.

Intervention de Nicolas Cadène et Benoit Falaize devant les familles.

Ce n’est pas anodin. Car donner du temps et de l’ambition à la coéducation dans ce rapport aux valeurs de la République, à l’école et au principe de laïcité, c’est reconnaitre chaque élève et chaque famille comme membre de la communauté éducative. C’est faire vivre la citoyenneté en la rendant lisible et accessible à tous. Dans des territoires ni perdus ni hostiles, mais qui souffrent d’un manque de mixité sociale et culturelle, c’est transformer les impasses en perspectives. Travail indispensable, dynamique lancée, mais qui reste fragile et qui demande à être soutenue pour pouvoir être poursuivie.

Fanny Gomez
Professeure des écoles, chargée de mission Laïcité sur la circonscription de Lunel (Hérault)

À lire également sur notre site

Les rappels utiles de l’Observatoire national de la laïcité, par Françoise Lorcerie

« Je dois dire que la laïcité m’est presque familiale », entretien avec Nicolas Cadène

La laïcité à l’école, pour un apaisement nécessaire, recension du livre de Paul Devin et interview de l’auteur

Antidotes, saison 2, épisode 6 – La laïcité, une valeur menacée ?, par Valentine Zuber

« Parfois, engager parents et élèves dans un projet apaise un quartier tout entier », entretien avec Benoit Falaize


Sur la librairie

Couverture du n° 596, « Citoyenneté(s) »

Notes
  1. Jean-Michel Decugis, Marc Leplongeon, Le chaudron français. Ces villes que l’État abandonne, Grasset, 2017.