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Au château de Saché, Balzac s’ouvre à tous les élèves
Nous recevons principalement des professeurs de français, en particulier des classes de niveau 4e et des classes de lycéens. Nous travaillons avec une enseignante missionnée pour faire du lien avec les programmes scolaires et les attentes des enseignants. Depuis une quinzaine d’années, nos propositions de médiation sortent de la traditionnelle visite guidée pour s’ouvrir à des formats plus variés : visites sensorielles, temps de création plastique ou littéraire, des randonnées balzaciennes, des ateliers théâtraux.
Pour vous donner un exemple : comme La Peau de Chagrin est au programme du bac, nous avons conçu une activité de médiation, très ludique, pour faciliter l’approche de l’œuvre. Le musée a reconstitué dans ses murs le boudoir de Feodora, en recherchant auprès du Mobilier national un ameublement aussi proche que possible de ce que décrit Balzac dans le roman. Nous avons rassemblé aussi des objets du magasin d’antiquités, nous sommes même allés jusqu’à faire fabriquer une vraie peau de chagrin pour la montrer aux visiteurs élèves !
Le parcours est ponctué par l’utilisation d’objets par les élèves, et par la diffusion d’extraits du roman lus par un comédien. Cela permet ainsi de retracer l’histoire, pour ceux qui l’ont mal comprise (ou ne l’ont pas lue…), et de repartir avec des images en tête, des souvenirs, qui faciliteront l’appropriation de l’œuvre. Nous avons eu des retours enthousiastes de cette visite, qui désacralise l’œuvre.
Soyons honnêtes, Balzac est un auteur qui pose difficulté aux élèves. Beaucoup d’enseignants de lycée nous disent venir ici pour « laisser à leurs élèves un bon souvenir de Balzac ».
On y va par étapes, en partant de l’âge du public, de ses possibilités, de ses besoins. Avec les tout-petits, nous avons créé et mis en image le personnage de Mistigris, le chat du château, qui côtoie M. de Balzac et qui nous sert de guide dans les salles du musée. Avec des classes d’élémentaire, on peut se glisser dans la peau du Balzac éditeur-imprimeur et utiliser les machines de l’imprimerie qui a été reconstituée au rez-de-chaussée du château. Ou alors on va travailler sur les représentations de Balzac : à quoi il ressemble, comment il s’habille, les photographies, les illustrations, les caricatures, les sculptures qui le représentent (le musée comporte une salle sur les représentations artistiques de l’écrivain), notamment des sculptures d’Auguste Rodin. On termine la séance en demandant aux élèves de modeler dans de la terre leur Balzac à eux : ils expriment alors tout ce qu’ils ont perçu au cours de la visite. On crée ainsi une familiarité culturelle avec Balzac. Le terrain aura été préparé pour entrer dans son œuvre quelques années plus tard.
En maternelle et primaire, Balzac est compliqué à lire, même en courts extraits. On rentre par quelques histoires de Balzac, ou des personnages fameux. On raconte mais avec nos mots.
On peut vraiment commencer à entrer dans le texte avec les collégiens. On passe souvent par l’écriture pour leur faire comprendre les mécanismes de travail de l’écrivain. Des ateliers d’écriture in situ sont prévus à cet effet : décrire un lieu du château et y créer un personnage qui va avec, en s’inspirant d’extraits de Balzac, ou bien se nourrir d’extraits de la correspondance de Balzac sur ses voyages à Saché pour produire son propre carnet de voyage pendant la visite.
On a aussi eu l’idée récemment d’utiliser l’oralité pour mieux faire comprendre l’œuvre. On installe les élèves dans des transats, on commence par une « sieste balzacienne » dans le parc, où les médiateurs font la lecture d’extraits de Balzac à haute voix. Le texte prend une toute autre dimension quand on le lit à voix haute, dehors sous les arbres, dans les lieux où il a parfois été écrit. Puis on travaille avec les classes sur la lecture à haute voix, sur la respiration, la posture. Dans un autre atelier, on travaille aussi à partir de personnages balzaciens pour écrire et jouer des saynètes dans la grange. Là encore, le passage par le corps, le fait de se mettre dans la peau des personnages, facilite grandement l’entrée dans le texte.
Enfin, une autre idée récente est de spatialiser la compréhension d’une œuvre. Autour du musée, on peut faire une randonnée littéraire sur Le Lys dans la Vallée : on prend le sac à dos, on part avec les élèves et on raconte l’histoire sur les lieux, à l’aide d’une sélection d’extraits. Le corps en mouvement est un bon moyen d’entrer dans la littérature.
D’abord il y a le lieu. À Saché, on les met devant des décors. Et puis c’est un lieu qui a inspiré un grand écrivain avant eux. Cela les aide à se projeter quand il s’agit d’écrire. J’en vois parfois qui s’installent à plat ventre dans une salle, sur des coussins, ou dans le parc. Ils se sentent libres d’écrire. Les collégiens ont surtout besoin d’être mis en confiance pour écrire, pour ouvrir les vannes. Certains élèves ont un petit temps de blocage : « Moi j’sais pas écrire. » Je leur réponds : « Fais comme Balzac : regarde autour de toi, capte des détails et écris sans te poser trop de questions. » Quand ils voient qu’on leur fait confiance et qu’on les laisse un peu tranquilles, ils se lancent.
On leur montre des épreuves corrigées par Balzac, et là on peut constater avec eux que Balzac est le champion de la modification, qu’il écrit, barre, réécrit, rature, reprend pour que le texte soit réussi. Ça les déculpabilise face à leurs propres brouillons.
Nous, les médiateurs et médiatrices, nous efforçons de partir de leurs mondes, de leurs codes à eux et de les amener vers Balzac. Par exemple, un panneau présente la liste des 137 récits prévus pour La Comédie humaine. Je fais souvent le parallèle avec les séries que les ados regardent, avec un univers foisonnant, des actions en cascade, des personnages récurrents. Et ils sont assez épatés. On déboulonne, et on reboulonne ensuite pour montrer le travail de l’auteur.
D’un point de vue accessibilité, le manoir n’est hélas pas adapté pour les personnes en fauteuil ou qui marchent avec difficulté. Mais nous avons fait réaliser une visite virtuelle qui peut être proposée sur tablette.
Ensuite, la journée à Saché est suffisamment variée, active, sensorielle, pour être très inclusive : on n’a jamais eu le sentiment de laisser un enfant sur le côté. On pense large pour nos actions de médiation. Il y a quelques années on s’est formés pour concevoir des visites destinées à des adultes en situation de handicap mental. C’est de là que sont nées nos premières visites sensorielles.
Puis on s’est dit : « Mais il faut qu’on étende ça à tous les publics ! » Pour tous, intégrer des objets, des extraits sonores, solliciter le corps, les sens, les émotions, parfois l’imaginaire, dans la visite. Je garde en mémoire une classe un peu difficile en début de visite, pas très habituée à fréquenter des lieux de culture, qui a fini assise dans le Grand salon, émerveillée par ses meubles, ses objets, sa lumière. Notre rôle, c’est d’écarquiller les yeux.



