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Laure Saint-Raymond : « L’objectif est de décider ensemble quelle société on veut construire »
Laure Saint-Raymond, membre de l’Académie des sciences, mène un projet citoyen d’envergure : « L’école dont nous rêvons ». Après près de trois années de consultations, auprès d’institutions et d’acteurs de terrain, un rapport, rendu public lundi 28 septembre 2026, synthétisera les réflexions issues de ces rencontres, avec cinq grands leviers pour transformer le système éducatif. En outre, à son initiative et celle du CRAP-Cahiers pédagogiques, un collectif d’acteurs institutionnels et associatifs prépare un questionnaire aux candidates et candidats aux élections de 2027 pour que chacun prenne position sur l’avenir de l’école. Laure Saint-Raymond nous en dit plus dans cet entretien.C’est un projet qui a commencé il y a presque trois ans, en partant du constat que l’École est à bout de souffle. Il y a urgence, car chaque année que l’on perd pour transformer le système, il se défait un peu plus. Mais cette transformation, si elle est urgente à amorcer, doit être traitée sur le temps long.
Il y a eu d’abord un colloque au printemps 2024 rassemblant des personnes d’horizons très divers, pour mettre en route la réflexion sur les défis auxquels l’école d’aujourd’hui est confrontée. À l’issue de ce brainstorming, nous avons publié un premier livre : Si on vous dit école, de quoi rêvez-vous ?
L’idée n’était pas de fournir des réponses, mais de servir de base à une consultation, combinant en parallèle des auditions institutionnelles (dans et hors de l’Éducation nationale) et des rencontres en régions, où l’on a essayé de mettre tous les acteurs autour d’une même table. Nous avons particulièrement veillé à recueillir des paroles de jeunes. Cela nous a permis d’évoquer les questions éducatives de manière très transversale. Il y a eu aussi une consultation libre en ligne, mais nous n’avons eu que très peu de réponses.
Cinq commissions regroupant divers acteurs de l’éducation (collectivités territoriales, acteurs du secteur médico-social et du secteur associatif, enseignants, spécialistes de sciences de l’éducation, etc.) ont ensuite travaillé à partir du matériel issu de cette consultation, ainsi que des nombreux rapports sur les systèmes éducatifs en France et à l’étranger. Chaque commission a élaboré un prérapport et nous rendons maintenant public le rapport global.
Nous sommes partis des principes et des missions fondamentales de l’école de la République pour aller vers des éléments de plus en plus concrets. Nous avons en effet voulu suivre une approche scientifique, en explicitant ce sur quoi nous fondions notre réflexion et qui n’était pas versé à la discussion : nous parlons de l’école républicaine, qui est un service public, avec ce que ça implique à la fois en matière d’égalité et d’adaptabilité. Dans un monde en mutation rapide, il y a un véritable enjeu de robustesse.
Nous avons identifié cinq leviers de transformation : respecter la singularité de chacun, favoriser l’émergence de collectifs, donner plus de responsabilités et de pouvoir d’agir à chacun à son niveau, diversifier les compétences, et relâcher les contraintes de temps. Chacun de ces leviers est décliné pour les élèves, les enseignants et les établissements. Nous proposons ainsi un cap de transformation avec des mesures concrètes, et une feuille de route comprenant un calendrier et un budget.
La déprise démographique peut faciliter cette réorganisation du système scolaire, à condition de ne pas diminuer en proportion les effectifs des enseignants. Sur le plan budgétaire, les investissements supplémentaires les plus importants sont l’intégration des activités périscolaires dans le temps commun de l’école pour que tous les jeunes en bénéficient, l’augmentation des salaires des enseignants – indispensable pour prendre en compte la diversification des missions et conserver l’attractivité du métier –, la rénovation du bâti, ainsi que le recrutement de personnel médicosocial. Pour le bâti, on parle de rénovation climatique, bien sûr, mais aussi antisismique et anticyclonique dans les outremers, et de l’adaptation des espaces aux changements d’usage, notamment au travail collectif, pour les élèves comme pour les équipes. Pour ces chiffrages, nous avons travaillé avec la Cour des comptes et la Direction générale des collectivités locales.
Mais tous les obstacles à cette évolution profonde ne sont pas budgétaires. La question cruciale, c’est celle de la temporalité d’une telle transformation : il faut au moins dix ans pour planifier, expérimenter, évaluer, consolider (nous convergeons sur ce point avec les rapports du Haut Commissariat à la Stratégie et au Plan et du Conseil d’analyse économique), ce qui pose la question de la mise en place d’une politique de long terme en France, sur au moins deux quinquennats, sans changement de cap… Dépasser les alternances politiques est un défi majeur dans un pays où le pilotage du système éducatif est aussi concentré, prescriptif et lié au pouvoir politique.
L’élaboration de cette vision stratégique à dix ans ne peut pas être l’affaire uniquement d’experts.
Oui, nous avons accompagné ce rapport d’un livret destiné au grand public, qui pose quelques questions de base sur les finalités de l’école, avec pour objectif de décider ensemble de quelle société on veut construire. Notre idée dans ce livret est de donner des pistes de réflexions en s’inspirant de ce qui se fait déjà sur le terrain, à l’initiative d’acteurs locaux. Cela permet de leur rendre hommage : c’est un cercle vertueux de reconnaitre et de valoriser ces projets qui font grandir les élèves et sont transformateurs pour l’école.
Cela dit, nous sommes convaincus qu’une même solution ne convient pas partout. Il y a une grande diversité de contextes, il faut donc donner des marges aux individus et surtout aux équipes pour s’adapter aux situations. Il n’y a pas de recette miracle, ce qui passe avec un élève ne convient pas à un autre, des méthodes différentes sont à mettre en place selon les endroits. Il faut en finir avec cette logique en France, qui veut que c’est toujours à l’élève de s’adapter au système et pas au système de s’adapter à l’élève.
Le livret va être diffusé en même temps que le rapport, ainsi qu’un questionnaire à l’intention des candidats et candidates à l’élection présidentielle et aux élections législatives. Le CRAP-Cahiers pédagogiques est à l’initiative avec nous d’un collectif d’acteurs institutionnels et associatifs qui veulent réunir leurs efforts pour qu’une politique éducative digne de ce nom puisse être mise en œuvre. Nous voulons donc interpeler les candidats pour qu’ils présentent leur vision à long terme pour l’éducation et l’organisation qu’ils entendent mettre en place en termes administratifs et budgétaires pour tenir ce cap. Cette organisation n’est pas de notre ressort, mais de celui du politique.
Le questionnaire sera envoyé au gouvernement et à tous les parlementaires avec le rapport de l’Académie et le livret grand public. Par ailleurs, une tribune, dont sont signataires les organisations qui ont participé à l’élaboration du questionnaire doit paraitre dans la foulée.
Nous voulons mettre les médias devant leurs responsabilités. Ce sont eux qui informent et animent le débat public. S’il y a eu énormément de réactions aux résultats de l’enquête PISA, c’est parce que les médias l’ont voulu. J’espère qu’ils saisiront l’opportunité de porter et d’accompagner une réflexion de long terme.
Le débat ne se fera pas sans tensions : d’une part, chacun vient avec sa sensibilité, son expérience, son ressenti. Et, d’autre part, on n’apprend pas à débattre à l’école, ce qui est un problème pour une école qui est censée former à la démocratie. Cela demande bien sûr de maitriser un minimum la langue, mais aussi de pouvoir travailler sur les nuances, de ne pas céder à la facilité de la polarisation.
Et puis, il faut être conscient que, par essence, l’école est construite sur des tensions. Éduquer, c’est être en tension entre la prise en compte des aspirations d’un être humain et la nécessité de le faire sortir de sa zone de confort, parce que sinon, on ne grandit pas. L’école inclusive est en tension entre le respect de la singularité de chacun et la volonté de construire du commun. Nier ces contradictions, c’est passer à côté de ce qu’est l’éducation.
On ne doit pas faire semblant qu’il n’y a pas de tensions et qu’on peut tout résoudre avec un coup de baguette magique et une solution unique ! Ce serait un manque de respect vis-à-vis de ceux qui jour après jour, en fonction des réalités du terrain, cherchent à concilier au mieux ces différentes exigences.
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