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Violences sexuelles sur les enfants : l’Evars peut-il changer la donne ?
L’immense émotion liée à l’assassinat de la petite Lyhanna en juin 2026 est un peu retombée, poussée par d’autres actualités plus « brulantes ». Mais il ne faut pas se voiler la face sur le caractère systémique des violences sexuelles sur les enfants, et il faut poursuivre la réflexion sur les solutions à y apporter. L’Evars suffira-t-elle ? On ouvre le débat.L’école française a l’habitude de générer un nouvel enseignement par problème de société. Radicalisation islamiste d’une poignée de jeunes gens ? Renforcement de l’enseignement moral et civique (EMC) et sur la laïcité. Harcèlement scolaire et numérique ? Introduction de cours d’empathie.
Alors, naturellement, lorsque le drame de la jeune Lyhanna invite si douloureusement à l’agenda les violences sexuelles sur les enfants, revient sur la table l’exigence de rendre enfin effective la loi de 2001 sur l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars).
Mais au risque de décevoir celles et ceux qui la présentent comme une mesure phare, et, peut-être, de choquer celles et ceux qui s’opposent à ce que l’école s’immisce dans un domaine qui relève de l’intime, l’Evars ne mérite pas les attentes et craintes que son déploiement suscite.
Si, lors de son introduction en 2001, il avait été imaginé comme un enseignement sur la sexualité, l’Evars, dans sa version la plus récente (programmes de 2025), est conçu pour éveiller les enfants, à raison de trois séances par an, à des sujets qui, en grande partie, n’ont qu’un rapport très indirect avec ce thème (harcèlement, stéréotypes de genre, etc.).
Dans certaines classes, d’ailleurs (en 6e et 5e notamment), les objectifs du programme officiel d’Evars ne mentionnent pas du tout la sexualité. Et quand le sujet est évoqué, on peut compter sur l’absence de formation spécifique des enseignants, sur la taille du groupe et le climat de la classe pour empêcher d’aborder explicitement les sujets les plus essentiels mais aussi les plus tabous.
Cela ne signifie pas que l’Evars serait une mauvaise initiative. Ce n’est juste pas celle qui permettra de faire reculer le fléau des violences sexuelles contre les enfants. Parce que ce n’est pas son objet, d’abord. Mais aussi parce que les violences sexuelles contre les enfants sont d’une toute autre nature que celles commises envers les femmes.
La pédocriminalité prospère dans la sphère familiale (80 % des violences sexuelles sur les enfants ont lieu dans la famille) grâce à l’accord tacite de tous sur le principe d’obéissance : les enfants obéissent à leurs parents, qui disposent de l’autorité parentale.
Le Code civil le rappelle : l’enfant, à tout âge, doit honneur et respect à ses père et mère. Et même si, depuis 2019, le législateur a précisé qu’elle doit s’exercer sans violences physiques ou psychologiques, l’autorité parentale est cet ensemble de droits et devoirs à l’égard des enfants qui explique qu’un enfant, habitué à ce que le parent exerce ses droits sur lui, ne songera pas à y résister.
En leur absence, ce sont les adultes à qui sont confiés les enfants qui ont autorité sur eux : enseignants, animateurs du périscolaire, grands-parents, accueillants et professionnels de l’aide sociale à l’enfance, parents des copains et copines… Et le scandale du périscolaire parisien comme les nombreuses affaires d’abus rencontrées dans les foyers rappellent que, partout où se déploie la domination de l’adulte sur l’enfant, se reproduisent les violences sexuelles sur les enfants.
Si un enseignement spécifique doit être introduit à l’école, alors l’enjeu est moins d’enseigner la notion de consentement que d’apprendre aux enfants à désobéir à leurs parents ; la question n’est pas seulement de repérer les situations de violences intrafamiliales mais avant tout de donner des conseils concrets aux enfants pour se défendre contre les caresses, alors qu’on ne parle que de violences sexuelles.
En résumé, la question s’organise autour du paradoxe suivant : comment éduquer les enfants à se protéger de ceux qui les aiment forcément, puisque ce sont leurs parents ?
On le voit, le sujet des violences sexuelles sur mineurs est distinct de celui des violences sexuelles commises sur les femmes.
Leur point commun est le système de domination qui l’autorise. Mais il s’en distingue fondamentalement par le fait que les femmes subissent une domination masculine culturellement construite, quand les enfants sont victimes d’une inégalité à la fois naturelle (les humains n’ont pas les mêmes capacités à tous les âges de la vie) mais aussi juridique, la minorité. Et cette discrimination légale facilite toutes les formes d’abus et complexifie la lutte contre le phénomène incestueux.
Les travaux de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) ont estimé le nombre de victimes d’inceste à deux à trois enfants par classe. Présenter ces chiffres revient à les appréhender comme des événements (au sens probabiliste) certes trop fréquents au vu de leur gravité, mais singuliers. 160 000 auteurs d’actes pédocriminels par an : le caractère massif du phénomène permet d’en saisir l’aspect systémique.
Ce ne sont pas seulement deux ou trois enfants par classe qu’il s’agit de protéger ; c’est une société toute entière, qui fabrique, tolère et reproduit 160 000 agresseurs sexuels d’enfants, une société malade de l’infantisme1 (comme elle l’est du sexisme et du racisme), qu’il convient de soigner.
Alors que faire ? Il s’agit d’abord de prendre conscience que cette réalité n’est pas le fait de quelques individus détraqués ; elle est consubstantielle au pouvoir adulte, comme l’expliquent les associations et auteurices enfantistes2, à la suite de la précurseure américaine Elisabeth Young-Bruehl3.
Concrètement, de multiples pistes méritent d’être explorées :
Doter les enfants d’outils d’autodéfense intellectuelle contre la violence des adultes pour leur apprendre à repérer les risques, abus, situations dangereuses, de façon adaptée à leur âge mais également suffisamment explicites et pertinents pour être efficaces (le théâtre forum, les jeux de rôle, la fiction littéraire et le cinéma constituent par exemple des supports de discussion appropriés).
Former des groupes d’enfants de soutien mutuel, basés sur la coopération et l’autogestion, contre les perversions adultes, pour permettre l’empouvoirement des enfants constitués en groupe social partageant un certain nombre de caractéristiques communes et notamment une expérience partagée de la domination adulte.
Offrir des shelters (abris) d’urgence aux enfants qui le demandent, basés sur la confiance inconditionnelle en la parole de l’enfant (« on vous croit ») et l’absence de prérequis comme de validation à priori, afin de garantir une mise à l’abri immédiate, avant même toute intervention du juge (qui pourrait avoir lieu dans le cadre d’une future ordonnance de sureté de l’enfant, telle que proposée par la coalition féministe pour une loi cadre intégrale sur les violences sexuelles).
Imposer des formations obligatoires aux adultes sur la domination adulte et la domination masculine, à des moments charnières (la majorité, la naissance d’un enfant, l’élection à un mandat représentatif, périodiquement pour les parents et les adultes en contact avec des enfants). Car si l’inceste est commis par un homme de la famille (le plus souvent), tous les adultes qui l’entourent en sont complices, par leur silence et leur non-ingérence, convaincus qu’ils sont de la moindre valence différentielle de l’enfant4.
Créer un réseau de sentinelles amies des enfants, points d’entrée des signalements de toute nature contre les abus exercés par les adultes sur les enfants, responsables de la mise à l’abri d’urgence et de la saisine des autorités compétentes, pour faire en sorte que plus aucun enfant ne se retrouve « isolé, sans défense ni soutien face au pouvoir tyrannique qu’il subit5 ».
À l’évidence, aussi nécessaires soient-elles, ce ne sont donc pas trois heures de cours par an sur la vie affective qui provoqueront ce qui devrait aujourd’hui constituer notre priorité collective : initier un véritable changement paradigmatique sur la place de l’enfant dans notre société, dans nos familles et à l’école, un nouveau regard sur les relations entre enfants et adultes.
L’EVAR ou EVARS ne peut pas tout, mais elle peut un peu…
L’article de Prune Helfter-Noah développe des réflexions, analyses et propositions intéressantes. Si nous sommes d’accord sur l’essentiel, nous sommes mal à l’aise sur quelques points.
Nous sommes tout à fait d’accord avec l’idée que limiter l’action aux victimes est très insuffisant, nous constatons aussi sur le terrain que le lien que fait l’autrice entre les situations d’inceste, et plus largement les agressions sexuelles d’enfant, et la place des enfants dans la société, est très pertinent.
Cependant, l’article formule la question suivante : « Comment éduquer les enfants à se protéger de ceux qui les aiment forcément, puisque ce sont leurs parents ? » Or nous pensons précisément que l’EVAR telle que pratiquée à l’école primaire est en grande partie faite pour ça. Les séances visent à aider les enfants à identifier des situations problématiques et à savoir les nommer.
La difficulté d’identifier certains actes comme interdits, en particulier lorsqu’ils sont commis par une personne proche et aimée, est bien repérée par les différents outils proposés aux enseignants. Citons à titre d’exemples les petites vidéos « Tu dis, tu stoppes », par exemple celle intitulée « Les caresses », que l’on trouve sur Lumni, ou le livre C’est mon corps, parmi d’autres outils mis à disposition des enseignants, qui abordent explicitement cette question délicate.
Certes, tous les enseignants ne sont pas à l’aise pour réaliser ces séances, et elles sont très diversement mises en œuvre d’une école à l’autre, d’une classe à l’autre. Mais nous pensons qu’il faut continuer à accompagner, former, équiper les enseignants pour réaliser ces séances qui jouent un rôle important, et aboutissent régulièrement à des révélations de faits par des enfants.
Ce rôle de prévention des violences sexuelles est aussi un argument efficace à opposer aux personnes qui s’affolent des séances EVAR en imaginant qu’on va apprendre aux enfants à se masturber, ou les encourager à devenir transgenres : en réalité, on va surtout chercher à protéger les enfants contre des dangers qui existent effectivement autour d’eux.
Si elles ne suffiront pas à changer la société, ces séances contribuent au moins à aider les enfants à reconnaitre une agression et à savoir quoi faire si elle arrive…
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- L’infantisme est, selon Laelia Benoit, pédopsychiatre, « cette discrimination à l’encontre des mineurs, fondée sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes et qu’ils peuvent, voire qu’ils doivent, être contrôlés » (Laelia Benoit, Infantisme, Seuil Libelle, 2023).
- Selon le site internet du Collectif enfantiste, « l’enfantisme est un mouvement social, culturel et politique qui vise l’égalité en matière de respect de droits, de dignité et d’intégrité entre les adultes et les jeunes personnes ».
- Elisabeth Young-Bruehl, Childism. Confronting prejudice against children, Yale University Presse, 2012.
- Françoise Héritier, Hommes, femmes, la construction de la différence, Le Pommier-Cité des Sciences et de l’Industrie, 2005.
- Yves Bonnardel, La domination adulte. L’oppression des mineurs, Le Hêtre Myriadis, 2020.


