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L’après attentats

Wadèlse ?

Gwenael Le Guevel

22 novembre 2015

Coup de colère d’un enseignant de SEGPA sur la mise à l’écart que ses élèves ont à vivre symboliquement, physiquement et socialement. Même dans la période immédiatement après les attentats.


Dans ma salle des profs strictement interdite aux élèves, nous utilisons une cafetière Wadèlse. Chacun sa boîte de capsules dans son casier. Samedi, dimanche, aucun échange par mail entre collègues ou peut-être des échanges persos avec celui-ou-celle-qu’est-ma-copine. J’envoie à tous les personnels les ressources mises en partage par le CRAP-Cahiers pédagogiques (on ne sait jamais... peut-être que des AED, la gestion et les gens qui balayent se sont aussi rendu compte qu’il y avait eu des attentats et qu’ils croiseront des élèves). Trois ou quatre merci en retours privés mais pas d’échanges.

Lundi matin, vers 9h30, nous recevons un message laconique du principal, nous invitant à discuter des événements puis à faire une minute de silence en fonction de notre feeling, chacun(e) dans sa classe. A la récré, il vient en discuter avec nous et une majorité semble se dégager pour que la minute de silence se passe dans la cour avec tout le monde à 10h45. Amazing : une envie de faire ensemble ? Pas tout à fait : une collègue avance l’argument que certains ont vécu des moments difficiles en janvier en organisant la minute de silence tous seuls dans leur classe. Faisons donc appel à "la police" (autrement appelée vie scolaire ou direction) afin qu’elle puisse repérer les fauteurs de trouble et intervenir plus rapidement. Le chef ne semble pas chaud mais face à 40 enseignants, il s’incline.

Je retrouve ensuite les élèves de la sixième de la Sexion d’EGPA en cours de maths. Abdulay, Dylan, Ladji, Victoire, Dayara, Farid, Mevlut, Hassan, Mohamed, Rosalie et Eric ont été triés sur le volet. On rentre pas comme ça en SEGPA, y a des sélections ! Et comme on a mis là tous les « cassosses » qui n’ont « pas le niveau pour suivre » (« Attention ! Ils n’ont pas le niveau intellectuel pour comprendre ces événements » nous avait écrit un collègue en janvier dernier), on les tient à l’œil.

Dans leur quartier, ils vivent ensemble

Et pourtant, eux, dans leur quartier, ils vivent ensemble. Plus que leurs profs en tout cas... Des enseignants qui vont donc pouvoir projeter leurs peurs sur ces élèves pour qui le respect de chaque religion est pourtant une évidence au quotidien (pas forcément dans leurs familles mais pour eux, c’est encore évident).

Comme nous avons mis en place une heure de vie de classe par semaine, ils n’ont pas été surpris que nous les réunissions. Nous les avons donc accueillis avec deux de mes collègues en conseil extraordinaire (fais péter le taux d’encadrement !) et nous leur avons demandé : « Comment, par quel média vous l’avez appris ? » et « Qu’est-ce que vous avez appris ? Comment vous le raconteriez ? ». Nous avons alors tout remis en ordre chronologique et nous avons situé les scènes à Paris grâce à une infographie. Nous avons noté les questions auxquelles nous n’avions pas de réponses et les faits dont nous n’étions pas sûrs.

Mardi, Farid est arrivé en nous disant que tout ça, en fait, c’était faux. Il l’avait vu sur Facebook. Farid est arrivé du Maroc il y a 4 ans et il a du mal à trouver ses mots mais nous lui avons laissé le temps de préciser sa pensée. Il a donc pu nous expliquer que ce qu’il voulait dire, c’était que c’étaient pas des vrais musulmans qui avaient fait ça. Tout le monde est d’accord : « ça se fait pas ». J’avoue...

Entre nous, entre-soi

De beaux moments donc, mais entre nous, entre gogols. J’aurais trouvé ça pas mal que les noirs, les arabes, les roms, les kurdes, les turcs et Eric de la SEGPA puissent mettre des mots sur tout ça avec les enfants de profs et de cadres des classes bilangues mais bon... On l’a fait entre nous, c’est déjà pas mal... Pendant ce temps-là, les classes « normales » pourront préparer leurs séjours linguistiques pour partir à la rencontre d’autres cultures, sans nous, en toute co-errance avec nos valeurs.

Je termine d’écrire en recevant ce matin le courriel d’un syndicat me fournissant des outils pour ne pas respecter les lois et ne surtout pas changer notre système si performant pour le haut du panier. Continuons l’onanisme sur la disparition du latin, nous pourrons ainsi continuer à alimenter le vivier des jeunes qui sortent de l’école républicaine bien persuadés qu’ils ne valent rien. D’autres seront là pour récupérer les morceaux... Pour mieux les éparpiller ensuite dans les rues de Paris.

Wesh la République !!! Mais t’es où ?

Gwenael Le Guevel
Professeur des écoles en SEGPA

Le dessin « Peace for Paris » est de Jean Jullien, @jean_jullien sur Twitter.

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