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L’après-attentats

« Je leur ai conseillé de bien recouper leurs sources »

Témoignages d’enseignants

17 novembre 2015

Lundi 16 novembre, c’était le premier jour d’après. Pour les enseignants, après un week-end difficile comme pour toute la population, il s’agissait d’accueillir les élèves, leurs paroles, leurs angoisses ou leur révolte suite aux attentats de Paris et Saint-Denis le vendredi 13. Avec la crainte de ne pas savoir s’y prendre, de se confronter à des refus, à des refus. Voici les premiers témoignages qui nous sont arrivés. Plutôt positifs, parfois heureusement surpris. Et vous, comment ça s’est passé avec vos élèves ?


En élémentaire

Mes CP avaient des choses à dire eux aussi. Il était nécessaire de bien resituer les choses dans le temps (c’était vendredi soir, maintenant c’est terminé même si on voit encore des images à la télé) et dans l’espace (c’était à Paris - même si une petite fille a affirmé avoir vu des morts de sa fenêtre, puis sur la plage...). Un petit garçon a vu sa maman pleurer, d’autres ont entendu leurs parents téléphoner à des amis parisiens. Plusieurs avaient regardé la télé mais sans pouvoir en parler avec un adulte.

Leurs remarques ont permis de faire émerger des idées importantes :

  • des personnes ont tué beaucoup d’autres personnes,
  • il y a de la peur, et de la tristesse (nous travaillons actuellement sur les émotions, ils ont su faire le lien),
  • il y a des gens très courageux qui en ont sauvé d’autres,
  • cela concerne tout le monde en France, tous les Français, même si on est « à moitié Français et à moitié d’un autre pays », comme beaucoup d’enfants de la classe.

J’ai ajouté que la minute de silence était respectée par de très nombreuses personnes, dans les autres classes de notre école, mais aussi dans toutes les écoles, les collèges, etc. Nous l’avons partagée en restant assis finalement plusieurs minutes sans parler, ceux qui le souhaitaient pouvaient dessiner, sur ce sujet ou sur un autre. Il y a eu un silence très respectueux.

Armelle

Pour les plus jeunes : CP-CE1 beaucoup de confusions avec des images regardées sans explication, un mélange des faits : attentats et accident du TGV. Pour les grands (cycle 3), la peur de l’amalgame, l’incompréhension concernant les suicides et un grand besoin de reparler de démocratie.

Une belle minute de silence enfants et enseignants main dans la main dans une grande ronde au milieu de la cour. Un vrai respect, résultat de beaux et constructifs échanges.

Corinne

Toutes les ressources nous ont aidés à établir un premier message à destination des écoles de nos circonscriptions et nous serviront demain à élaborer un document plus consistant pour aider les collègues dans les discussions qui vont avoir lieu ces prochains jours et prochaines semaines.

Chez nous aussi, après la lecture de l’article 3 de la Charte de la laïcité, minute de silence main dans la main, inspectrices, conseillères et conseillers pédagogiques, et secrétaires des trois circonscriptions qui occupent les mêmes locaux. Très émouvant...

Jérôme

En collège

Je ne savais pas trop comment les choses allaient se passer dans mon collège ce matin, on n’avait pas eu de nouvelles de la direction. C’est une toute petite structure : 4 classes le matin, 4 l’après-midi. On n’est donc jamais nombreux en salle des profs. Du coup, à part la minute de silence prévue à midi, chacun en était réduit à se débrouiller. J’ai juste expliqué à mes collègue que je comptais laisser les élèves parler et m’adapter à leurs demandes.

Dans ce collège parisien, très peu d’angoisses visibles ce matin, mais beaucoup de questions. Les élèves sont déjà très informés. Même si certains habitent le 11e, je n’ai entendu aucun témoignage personnel. Peut-être sont-ils restés en retrait pour l’instant.

Même déroulement avec mes deux classes du matin (5e et 3e) : je les laisse poser leurs questions, je laisse répondre ceux qui veulent y répondre, j’apporte des éclaircissement.
Plus factuels, les 5e veulent surtout mieux comprendre ce qui s’est passé au Bataclan (ils n’ont pas du tout évoqué le Stade de France ou les autres fusillades). Ils se demandent qui peut faire ça, qu’est-ce qu’un djihadiste.
Les 3e sont plus « légalistes », ils veulent savoir précisément en quoi consiste l’état d’urgence et pourquoi on parle de guerre. J’ai insisté sur le fait que nous ne sommes pas en guerre, ce qui m’a bien semblé être aussi l’opinion majoritaire de cette classe, très mûre et informée. Dans les deux classes j’ai insisté sur la nécessité de prendre toutes les nouvelles avec prudence et de ne pas relayer sans vérifier.

Et au moment de sortir, deux élèves m’annoncent un nouvel attentat qui se serait produit pendant la minute de silence… « Je leur ai conseillé de bien recouper leurs sources. »

La minute de silence a été faite dans les classes, et dans le préau pour les élèves arrivant à midi.

J’ai été un peu étonnée de voir mes élèves finalement très sereins, calmes, curieux sans voyeurisme. Je m’attendais à plus d’angoisses.

Je vois mes 4e demain, mes 6e demain et jeudi, je verrai si l’ambiance évolue.

Alexandra

Avec tous nos échanges du week-end j’étais prête ce matin et je me suis sentie personne-ressource au collège pour essayer d’imaginer l’accueil à 8h et la minute de silence.

Finalement ce qui a été fait par la plupart c’est un écrit préalable (ressentis, questions, opinions, infos dont on est sûr ou dont on doute... émotions - nous sommes près de
Paris, certains ont des proches qui ont vécu les attentats - suivi de la minute de silence (à 11h) et annonce d’autres moments de recherches et de discussions qui suivront.

Nous voilà avec 600 écrits d’élèves, de très courts à très longs et d’un extrême variété de contenus. Une équipe continue à bâtir la suite, au vu de ces écrits, cet après-midi.
Bref, un travail collectif.

Ceux qui ne se sentaient pas à l’aise dans la classe de cette heure-là ont pu vivre ce moment avec un(e) autre collègue qui n’avait pas cours et qui venait en renfort.

Florence

Ce matin, plusieurs profs étaient là en renfort pour accompagner les collègues qui ne se sentaient pas d’y aller tout seuls.

Je retiens trois mots de mes élèves de 3e : peur (parce quand même...), solidarité (celle du vendredi soir et celle du monde entier) et victimes (celles d’ailleurs aussi).

Pour les 5e, c’est le tri dans l’avalanche d’infos et de rumeurs dont ils ont exprimé le besoin et les ramener toujours vers la communauté que nous formons, c’est pas eux d’un côté et d’autres de l’autre mais nous tous ensemble, on a quand même débouché sur la parole contre la violence et sur le mot démocratie... Des moments forts !

Une image encore : la minute de silence (appelée moment de recueillement) dans la cour, précédées de paroles de notre Principale, sans micro, écoutées dans un grand calme et cette Marseillaise qu’elle lance ensuite et qui prend de plus en plus d’ampleur, reprise par nos jeunes après quelques ricanements de certains (ce sont des ados quand même !) qui se taisent vite.

Anne-Marie

Je suis arrivé ce matin, inquiet, mais au clair avec non pas ce que je voulais faire, mais avec ce que je ne voulais pas faire ! Dès l’arrivée, je suis tombée sur une jeune collègue, en larmes : « Tu sais, pour Charlie, j’étais à Bordeaux, c’était loin. Là, c’est tout proche ! » Elle pleurait dans mes bras. Son seul souhait, c’était d’être avec moi pendant la première heure de cours (qui était libre pour elle). « Bienvenue, viens, tout est fini maintenant, cet attentat est terminé. »

Ensuite, une jeune stagiaire de lettres, toute pâle. Il y a 8 ans, elle était encore mon élève. Quelques mots, « merci pour les documents que tu m’as envoyés, ça va aller ».

Dans la classe, en première heure, les premiers mots furent difficiles. Ma gorge s’est nouée, les larmes sont venues, je me suis tu, j’ai respiré, et je me suis lancé. Les élèves étaient silencieux, attentifs, calmes. Peu de questions, nous devions organiser le temps de paroles en troisième heure, pour que toutes les classes soient au collège, ce n’était pas le moment.

Ma collègue était dans ma classe, elle notait avidement ce que je disais, ce que je faisais. J’espère qu’elle a entendu que l’émotion se gère aussi avec la voix : ralentir le débit, la faire résonner, calmement.
A la récréation, une collègue est venue me voir, urgente. « Tu as les 5D ? ils étaient sur Paris vendredi, pas loin des attentats. Ils n’ont rien entendu, mais on vu le déploiement de force, les voiture de police dont les sirènes hurlait, les ambulances, et aussi les voitures qui fuyaient. Dans le train, ils ont été prévenus. Appelez vos parents ! Ils ont vécu la terreur des parents qui appelaient et qui attendaient. »

La classe a été exceptionnelle. Je leur ai dit que c’était un honneur et un bonheur d’avoir de tels élèves : ils ont parlé solidarité, qu’ils étaient stupéfaits du courage et des décisions des collègues qui les avaient accompagnés, qu’ils avaient été protégés et qu’ils étaient éperdument reconnaissants. Demain, quelques collègues vont recevoir de l’affection, beaucoup.

Je n’ai pas donné la parole, un gamin était à côté de moi, un crayon en main et notait les demandes. Ses camarades lui faisaient un signe discret, il notait, il distribuait, c’était simple. Ils se sont pris en main, ils étaient sujets.

J’ai passé une heure sidérante, mais cette fois-ci, ce n’était pas la violence, c’était leurs paroles, belles et intelligentes. Je m’étais promis de prendre beaucoup de notes, pour pouvoir me souvenir, et je n’ai rien pu noter ou presque.

L’heure s’est terminée, je les ai remerciés encore, et tout à coup un élève a dit : on a oublié la minute de silence ! Pris par l’humain, par la douceur du moment, je l’avais oubliée ! Le principal, qui aidait une jeune collègue dans la salle d’à côté, avait oublié lui aussi ! Alors, on a fait une courte minute de silence, après la sonnerie, dans un silence époustouflant mais surtout, confiant. Je n’ai jamais ressenti une telle sensation en classe, un groupe apaisé, heureux d’être là, ensemble.

Comment dire, après ces jours atroces, que j’ai peut-être passé une des plus émouvantes, une des plus lumineuses journées de ma carrière !

Jean-Charles

En lycée

Beaucoup de récits dans mon lycée de banlieue ce matin, trop. Oncle, frère, couples d’amis, belle-soeur, témoins directs ou victimes, blessés ou décédés, des élèves présents au Stade de France qui en relatent la frayeur du moment. Une collègue avait donné ses billets pour le concert du Bataclan à des amis, ils sont morts... Bref, des récits glaçants, des émotions vives, plutôt à l’extérieur des classes.

Nous l’avions anticipé et étions très massivement présents dès 8h même en n’ayant pas cours, avec en particulier une présence au CDI pour accueillir la parole des élèves et recevoir ceux qui étaient pris par l’émotion. Les échanges en classe se sont souvent fait à deux collègues. Des paroles plutôt calmes, lucides, des questionnements. Peut-on parler de guerre ? Comment tout ça peut-il vraiment s’arrêter ? Les échanges sur la liste m’ont aidé moi aussi à trouver une posture, à être plus sereine notamment dans mon incapacité à apporter des réponses simples, en trouvant une façon d’y répondre quand même.

A midi, l’ensemble des 1500 élèves et du personnel était réuni dans la cours pour la minute de silence. C’était une décision collective et plusieurs élèves en avaient été demandeurs. Juste avant cela le proviseur a fait un discours, et une élève a pris la parole. Elle a chanté une chanson.

Pendant qu’elle chantait, le soleil est apparu après une matinée sous la grisaille, et une rose blanche balayait le sol au gré du vent au milieu de la cours. Après la minute de silence, les élèves ont pris l’initiative de chanter la Marseillaise.

Esther

Dans mon lycée de 1800 élèves, il y a eu peu de réactions et peu d’échanges. Or, j’ai eu des larmes dans mes classes : une élève qui nous raconte qu’il était prévu qu’elle aille au Bataclan ce soir-là et qui, finalement avait choisi un autre spectacle, un élève qui d’abord ne voulait rien dire (parce que dans son collège de l’année dernière, on avait convoqué ses parents suite à des propos qu’il avait tenus sur les événements de Charlie Hebdo), et qui finalement s’effondre, quand il nous dit que l’ami de son frère est mort.
Avec un petit groupe, après l’espace de parole, je les ai fait écrire.

Sandra

Le dessin « Peace for Paris » est de Jean Jullien, @jean_jullien sur Twitter.

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