Stéphane Clerc, coordonnateur d’un dispositif ULIS et formateur sur l’école inclusive, nous invite à visiter les riches chemins de traverse de la pédagogie adaptée aux élèves à besoins particuliers. Entre adaptations constantes et projets pluridisciplinaires, l’invitation vaut aussi pour puiser des idées à appliquer en scolarité ordinaire.

Enseignant en lettres-histoire dans un lycée professionnel du bâtiment, il préférait enseigner auprès des classes de CAP qui incluaient pour la plupart quelques élèves venus de Segpa (sections d’enseignement général et professionnel adapté). « Les gamins arrivaient déjà bien abimés par l’école ou le contexte familial. J’aimais bien ce type de public. »

L’idée d’enseigner en Segpa lui trotte dans la tête. Il en parle autour de lui, récolte encouragements et conseils dont celui de suivre la formation d’enseignant spécialisé. « Je suis parti me former pendant un an à Lyon. Cette formation devrait être obligatoire pour tous les enseignants. On apprend des gestes professionnels, des éléments de psychologie que l’on n’apprend pas avant. » Il obtient le 2CA-SH, remplacé désormais par le Cappei (certificat d’aptitude professionnelle aux pratiques de l’éducation inclusive), revient dans son lycée « avec des idées plein la tête ».

Et puis, une ULIS (unité localisée pour l’inclusion scolaire) s’ouvre dans un collège voisin. Il postule, fort des conseils du collègue coordonnateur de l’ULIS Pro de son lycée. Une nouvelle page de sa vie professionnelle s’ouvre avec une orientation vers les situations de handicap plus que sur les difficultés scolaires. Depuis plus de huit ans, il coordonne le dispositif au collège Jacques-Prévert de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), et son expérience nourrit ses interventions de formateur auprès d’enseignants en milieu ordinaire. « J’aime le hors-norme pour comprendre la norme. La psychopathologie cognitive explique les dysfonctionnements mais révèle aussi comment cela fonctionne. »

Accompagner les élèves

Il explique avoir la chance de suivre sur quatre années des élèves qui viennent dans le dispositif pour des remises à niveau, des rattrapages pour lesquels il imagine des supports adaptés favorisant une meilleure appropriation des connaissances. Ils sont rattachés à une classe de référence où ils suivent le plus de cours possibles. « Quand c’est trop dur, ils reviennent vers moi. » L’accompagnement s’effectue jusqu’à l’orientation, majoritairement vers des lycées professionnels où existe un dispositif ULIS Pro, parfois en IME (institut médicoéducatif) lorsque la poursuite de la scolarité s’avère trop ardue.

Cette année, au collège Jacques-Prévert, l’organisation a été différente avec cours dans la classe de référence. Les élèves de l’ULIS ont travaillé ensemble au sein d’une classe multiniveaux. Cette configuration exceptionnelle pouvait avoir pour écueil la perte de vue de l’objectif d’inclusion. Stéphane Clerc l’a mise à profit pour mener à bien un projet citoyen et artistique hautement inclusif.

Des poèmes de Prévert et des déchets

Il avait commencé l’an passé avec le versant écocitoyenneté sur la thématique de la gestion des déchets. Avec le Grand Chalon, des visites ont été organisées dans un centre de tri, un centre de compostage, une station d’épuration, deux déchetteries. Les élèves ont participé à un défi sur le recyclage des ampoules avec l’ONG Électriciens sans frontières, dans le but de contribuer à l’électrification de pays pauvres.

Le bas-relief de Prévert

Cette année, le volet artistique a été exploré, toujours sur le thème des déchets. Avec l’appui d’un plasticien, Patrice Mortier, ils ont réalisé un bas-relief représentant Jacques Prévert, à partir de déchets récupérés (bouteilles plastiques, emballages cartonnés…).

Après cette réalisation collective, ils ont conçu une exposition regroupant leurs œuvres individuelles créées à partir d’un extrait de poème de Prévert qu’ils ont chacun choisi, qui les inspirait, et qui, ainsi, leur servait de déclencheur. « Ils ont tout fait, récupéré les cartons qui servaient de support, les coller, les assembler, dessiner et communiquer. Ils ont fabriqué l’affiche, répondu aux questions des journalistes. Deux d’entre eux sont venus témoigner sur Radio Prévert, la radio du collège. » Ils ont aussi exploré ce qu’est la démarche artistique, l’ont éprouvée en résonnance des explications du plasticien sur ce qu’est l’art contemporain, des récits sur les démarches artistiques de peintres, de Jean Dubuffet à Robert Filliou. Leur notion du beau a évolué, et l’exposition proposée en virtuel témoigne de cette vision enrichie, porte les traces d’interprétations personnelles et diverses.

Écrire en FALC

Un deuxième projet va bientôt se terminer, la réécriture du règlement intérieur en FALC (facile à lire et à comprendre) « avec des mots compréhensibles écrits par des élèves, les premiers concernés ». Le FALC est codifié avec une typographie, une mise en page définies, des textes nécessairement illustrés par des icônes. La banque d’icônes est présentée en anglais, ce qui implique un travail préalable de traduction à l’aide d’un site. Les disciplines mobilisées sont multiples : le français, le numérique, le traitement de texte et l’éducation morale et civique pour comprendre et réécrire les articles du règlement.

Sur la laïcité, ils ont regardé une vidéo, ont échangé et ont ressorti la neutralité comme principe essentiel. En comprenant mieux le règlement, en traduisant avec leurs mots un texte abrupt et abscons, ils se sont interrogés aussi sur son respect, en particulier par les adultes. « On travaille également la coopération. Chaque élève va s’occuper de la réécriture d’un article et de trouver l’icône l’illustrant mais il doit ensuite les soumettre au groupe qui valide et peut demander des modifications. La parole, qu’elle soit celle de l’auteur ou celle des autres, a une valeur identique. »

Les collégiens accueillis cette année dans le dispositif avaient majoritairement des troubles cognitifs. « Dans les troubles cognitifs, il y a la difficulté de revenir en arrière sur ce qui est fait, d’accepter que l’on peut mieux faire, et pire quand cela vient d’un autre. »

L’idée est de mettre en ligne le règlement intérieur retranscrit en FALC sur le site du collège. Il va être traduit et enregistré en format audio en français et en  arabe, pour qu’il soit accessible à tous, y compris aux nombreux parents tunisiens. Une version papier reliée sera remise à la vie scolaire afin d’être utilisée ensuite avec les collégiens enfreignant les règles, dans l’objectif de se baser sur des articles compréhensibles, rédigés dans une forme excluant les subordonnées à rallonge et les termes procéduraux.

Fierté et reconnaissance

Portrait de Jacques Prévert

Dans ce projet comme pour l’exposition artistique, des apprentissages se jouent, certes, mais au-delà, c’est une reconnaissance qui s’affirme, la fierté de contribuer à la communauté large de l’établissement. Représenter Prévert pour que son visage soit présent dans le collège qui porte son nom, rendre le règlement intérieur intelligible pour tous, soulignent les compétences de collégiens parfois considérés comme des élèves à part. Ce manque de considération est bien souvent de la méconnaissance. « La présence d’un dispositif ULIS dans un collège peut stresser des enseignants lorsqu’ils doivent accueillir ces élèves dans leur classe. Ils peuvent se sentir en difficulté si l’élève est en échec. Il faut simplement comprendre qu’on n’est pas là pour ne former que des énarques, que les élèves comprennent de nouvelles choses, acquièrent une ouverture culturelle, des habitudes de coopération. »

Il voit dans le nombre de formations demandées au groupe École inclusive de l’académie de Dijon, auquel il contribue, un signe de l’intérêt et des questionnements des enseignants sur l’inclusion et les élèves à besoin particuliers. « Ils doivent accueillir des élèves extraordinaires avec peu de formations. C’est une situation très stressante. » Le groupe, composé d’enseignants, de conseillers pédagogiques ASH, d’un psychologue scolaire et d’un inspecteur, organise des Rendez-vous de l’inclusion en mode virtuel. Le public est nombreux, de profils divers, des professeurs mais aussi des parents, des professionnels de santé, des ergothérapeutes par exemple.

Pour les formations qu’il anime comme pour la préparation de ces rendez-vous, Stéphane Clerc s’appuie sur sa propre expérience, sur les outils et méthodes qu’il conçoit en permanence, en piochant parfois du côté des professionnels de santé. « C’est passionnant cette recherche de solutions dans tous les univers. Il faut puiser, transformer, tordre. Des fois ça tombe à plat, alors on retente autre chose. C’est stimulant. »

Et sa palette l’an prochain va s’enrichir puisqu’il va accueillir dans le dispositif ULIS qu’il coordonne des élèves avec troubles du langage et sans troubles cognitifs. Les profils seront fort différents, alors déjà il cherche, se documente. Il va se former auprès d’une collègue spécialisée dans ce type de troubles. Il a accepté de changer de public pour apprendre, construire et adapter encore. « Je suis à la moitié de ma carrière et je suis loin d’être blasé. »

Monique Royer

L’exposition virtuelle du dispositif ULIS

L’émission de Radio Prévert consacrée à l’exposition :

Le site du groupe École inclusive de l’Académie de Dijon


D’autres travaux des élèves (Océana, Eliana, Djibril, Lucie) :


Sur la librairie

ULIS, Unité localisée pour l’inclusion scolaire

Coordonné par Gwenaël Le Guével et Hélène Limat

Il ne suffit pas de décréter l’inclusion scolaire pour qu’elle se mette en place. Ce numéro pose la question du comment, en croisant les regards sur les dispositifs, les partenariats, les pratiques pédagogiques et la formation des professionnels, pour donner des pistes et des outils pour vivre « différent » au sein de ses semblables.