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Service public d’éducation : l’égalité reste théorique

« Un service public pour toutes et tous, vraiment ? » Sous ce titre, le collectif Nos services publics a publié le 6 novembre 2025 un nouveau rapport sur l’état des services publics, avec un accent particulier sur la question des inégalités. La thèse principale : les inégalités face aux services publics dépassent la question de l’accès et de leur répartition sur le territoire.

Une centaine de personnes – agents publics, chercheurs et chercheuses, citoyens, citoyennes, experts et expertes – ont contribué au nouveau rapport sur l’état des services publics en France, réalisé par le collectif Nos services publics, rapport qui représente une somme de près de 300 pages. Le document comprend notamment des parties sur l’enseignement scolaire et l’enseignement supérieur.

Le premier constat du collectif est que l’accès aux services publics a été rendu de plus en plus complexe ces dernières années, du fait du recul territorial des implantations physiques des services publics, et aussi parce qu’ « il y a loin de la présence territoriale à l’accès aux services et même de l’accès aux services à l’accès aux droits ». Le collectif Nos services publics observe ainsi des fracturations sociales importantes et multiples, avec un renoncement aux droits d’une partie de la population.

Pourtant, l’égalité d’accès aux services publics est un objectif affirmé par l’État, à travers une logique de compensation des inégalités avec le zonage (en éducation prioritaire, par exemple), conçu pour essayer de compenser les inégalités et de « donner plus » à ceux qui auraient théoriquement « plus besoin ». Mais ce sont des dispositifs légaux, « qui restent parfois théoriques »

Double peine

Le rapport pointe que le fonctionnement du service public induit une accumulation des inégalités territoriales et institutionnelles. Notamment parce que « des mécanismes institutionnels aggravent les inégalités d’accès », parce que les moyens sont alloués d’abord aux services publics et aux territoires qui sont déjà les mieux dotés.

Ainsi, les règles actuelles d’affectation dans l’Éducation nationale – mais c’est également vrai pour d’autres services, comme France travail, par exemple – ne prennent pas en compte les besoins spécifiques des populations, observent les rapporteurs.

D’après le collectif, le système d’affectation à points, en fonction de l’ancienneté, ne tient pas compte de l’éducation prioritaire, où les enfants auraient besoin d’enseignants expérimentés et valorisés financièrement (les primes existantes étant insuffisantes pour compenser le manque d’attractivité des territoires en éducation prioritaire, selon le rapport). On trouve donc plus de contractuels, plus de turnover, plus d’absentéisme dans le rural éloigné, les outremers et les territoires urbains défavorisés.

Ainsi, tout en soulignant que « l’importance de l’ »effet maitre » — l’impact décisif de l’enseignant sur la réussite scolaire — plaide pour l’affectation des plus qualifiés et des plus expérimentés auprès des élèves en grande difficulté », le rapport relève que « les académies concentrant les établissements qui accueillent les plus grandes parts d’élèves issus de familles défavorisées — comme Créteil, Versailles ou la Guyane — sont aussi celles où le manque d’enseignants est le plus criant et où le recours aux contractuels, n’ayant pas bénéficié du même concours et de la même formation que les titulaires, est le plus massif ».

Avec ce rappel utile : « Si les établissements en REP sont identifiés comme prioritaires, le niveau d’investissement réel dans l’école publique y demeure inférieur à celui observé dans d’autres territoires. Cette réalité contredit l’idée selon laquelle les quartiers urbains défavorisés seraient surdotés ou « favorisés » par les politiques publiques. »

Une inégale attractivité des territoires

Et « en parallèle, le système d’affectation, fondé sur les points et l’ancienneté, favorise l’affectation des enseignants aux postes dits « calmes » (banlieues aisées, ruralité privilégiée), au détriment des zones difficiles, qu’elles soient en quartiers prioritaires, en territoires ruraux ou ultramarins. La Guyane, en particulier, détient le record national de turnover des enseignants. »

De fait, le collectif indique que les territoires les plus attractifs pour les enseignants, c’est-à-dire ceux pour lesquels il y a le plus de vœux d’affectation, sont ceux où les élèves ont une meilleure réussite scolaire, par exemple au baccalauréat. Mais le rapport relativise : « Il faudrait toutefois nuancer cette analyse en prenant en compte l’éventualité de l’effet Pygmalion : les attentes des enseignants peuvent varier en fonction de l’origine sociale des élèves, influençant ainsi leur réussite. »


Les voix de l’éducation prioritaire moins écoutées

En outre, le collectif fait valoir que « dans les services publics, les mécanismes d’accès et de représentation reproduisent des inégalités structurelles, souvent renforcées par les comportements des usagers eux-mêmes ».

Il y a ainsi « une forme de « paradoxe de la mobilisation » : parfois efficace pour défendre l’accès aux services publics, elle l’est d’autant plus que les personnes mobilisées ont accès à des ressources économiques, sociales et culturelles importantes et peut tendre à renforcer les inégalités. Ainsi, les familles de l’éducation prioritaire peinent à faire entendre leur voix au sein des fédérations de parents d’élèves, tandis que les parents du privé se mobilisent efficacement pour défendre le compromis de 1959, garant du financement public de l’enseignement privé. »

Les rapports de pouvoir jouent aussi sur la carte scolaire. « Par exemple, alors qu’en zone urbaine dense, des modifications de la carte scolaire pour une plus grande mixité sociale améliorent les résultats scolaires et l’orientation des élèves, les rapports pointent la sensibilité politique des expériences menées en raison des fortes réticences des parents. D’autre part, le faible poids, y compris médiatique, ou politique, et dans les associations de parents d’élèves, des populations et des collectivités concernées par l’éducation prioritaire, peut expliquer le non-renouvellement de la géographie de l’éducation prioritaire, du fait par exemple de leur stigmatisation. »

Le collectif appelle donc à « mieux écouter ceux qu’on n’entend pas »

Un lien entre mixité sociale et choix d’orientation

Pour autant, la ségrégation sociale diminue depuis vingt ans au sein des collèges publics. Mais elle augmente entre les établissements publics et les établissements privés sous contrat, financés par l’État. Au niveau national, les enfants de milieux défavorisés représentent seulement 18,3 % des élèves des collèges privés contre 42,6 % dans l’enseignement public.

Cela a une influence sur les inégalités de destin des élèves à travers leurs choix d’orientation. Car le rapport souligne que « le manque de mixité sociale à l’école prive les élèves de la découverte d’autres mondes sociaux, ce qui restreint considérablement « l’horizon des possibles » des enfants les plus modestes, notamment du fait d’un moindre accès à des informations essentielles sur les filières d’orientation et les débouchés professionnels (incluant le cout d’opportunité des études). En l’absence d’orientation scolaire efficace, les représentations et discriminations liées à l’origine sociale, territoriale et de genre des élèves affectent directement et souvent défavorablement leur projet professionnel en réduisant l’éventail des possibles. »

Une concentration de l’offre en formations supérieures longues

Par ailleurs, « d’autres difficultés importantes à l’accès au service public de l’éducation subsistent », relève Nos services publics, citant l’exemple de l’équipement numérique, « de plus en plus nécessaire au suivi pédagogique des parents et des élèves », mais dont le cout « représente une barrière à l’entrée importante. D’autant que les solutions numériques offertes par les établissements scolaires ne sont pas distribuées de façon homogène ou équitable sur le territoire. »

Enfin, le rapport traite également de l’enseignement supérieur, et on relèvera en particulier ce point : « Dans l’enseignement supérieur, l’autonomie financière et les financements par projets accentuent la concentration des moyens [notamment à travers les filières les plus longues et prestigieuses] sur les sites principaux. Le recul du service public dans les territoires périphériques laisse place à des acteurs privés, dont les diplômes sont moins reconnus nationalement et dont les frais d’inscription sont souvent prohibitifs. »

Cécile Blanchard

Pour consulter le rapport : https://nosservicespublics.fr/RESP-2025.pdf


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