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Réseaux sociaux : entrer dans le débat

Alors que les débats sur les dangers des réseaux sociaux pour les mineurs étaient déjà bien entamés du côté de cette classe de CM2, voilà que l’Assemblée nationale vote une loi pour en interdire l’accès aux moins de 15 ans. Mais de quoi je me mêle ? Laissez donc travailler les élèves ! Heureusement, leur enseignante voit là l’occasion de vivre une expérience citoyenne tout aussi intéressante : partir de l’actualité politique pour approfondir les discussions.

Une franche déception, c’est le sentiment exprimé par mes élèves de CM2 en apprenant que le législateur venait de voter l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Nous sommes le 26 janvier 2026, et l’Assemblée nationale vient de couper l’herbe sous le pied des élèves participant à l’édition 2026 du Parlement des enfants, qui devait permettre à presque 200 classes de CM2 et de 6e de proposer une loi pour « protéger les mineurs des dangers des réseaux sociaux ».

On peut s’arrêter à un sentiment de gâchis au regard du travail déjà engagé par ces classes, mais on pourrait y voir aussi l’opportunité de vivre une expérience citoyenne encore plus formatrice que l’écriture d’une loi : celle de partir de l’actualité politique pour débattre, de collecter des faits et de se forger une opinion sur le travail mené par les élus. Cette expérience est plus formatrice, à mon sens, car bien plus proche de l’expérience ordinaire du citoyen, qui est dans une posture de contrôle rétroactif de l’action des élus qu’il sanctionne périodiquement par son vote lors des élections.

Quelques mots de mon parcours ici : après une longue expérience en maternelle, j’ai choisi de prendre un CM2 cette année. Me voici de nouveau dans la posture de la débutante pour qui chaque jour est un nouveau défi. Avec cette classe, nous pratiquons le débat depuis le mois de septembre, et nous en avons déjà mené quatre à cette période de l’année.

Un débat, trois objectifs

Grâce aux échanges réflexifs menés avec ma classe à l’issue de chaque débat1, j’ai pu identifier trois grands objectifs d’apprentissage pour cette pratique.

  • Le premier est en lien avec la parole elle-même. Il s’agit d’oser, de s’exprimer clairement, de respecter les règles. Les jeux théâtraux, jeux de rôle, jeux d’expression vocale et corporelle sont un appui pour ces apprentissages.
  • Le deuxième est plus métacognitif : il s’agit d’acquérir des outils d’analyse du débat. Nous apprenons à distinguer une idée d’un exemple, entre autres.
  • Le troisième est lié au sujet du débat. Il faut des connaissances pour avoir quelque chose à dire. Nous apprenons donc à collecter des informations sur notre thème. C’est l’occasion de démarrer une initiation aux médias et à l’information. Nous avons aussi consacré plusieurs heures à l’éducation au numérique et bénéficié d’une action de prévention, le « permis internet ».

Le premier et le troisième objectif sont travaillés lors de séances décrochées. Lorsque les élèves pratiquent le débat, je peux observer s’ils parviennent à réinvestir ce qu’ils ont appris lors de ces séances décrochées. Je me demande, par exemple, si les jeux théâtraux ont permis à de nouveaux élèves d’oser prendre la parole. C’est une de mes attentes les plus fortes lors d’un débat, bien devant la qualité des arguments.

La participation en hausse

Pour ce débat du 26 janvier, la moitié des élèves ont pris la parole spontanément, et deux de plus après avoir été sollicités. C’est trop peu à mon gout, mais c’est plus du double par rapport au premier débat de l’année.

Les règles sont les mêmes que pour le conseil (voir encadré). La parole est prioritairement donnée à ceux qui ne se sont pas encore exprimés. Le débat dure trente minutes, ce qui me semble le temps de concentration maximal lorsque le sujet intéresse. À la fin du débat, cinq minutes sont réservées pour solliciter les élèves qui n’ont pas parlé.

Mon rôle est d’animer, de relancer par une question si le débat s’essouffle et surtout, de proposer aux élèves une analyse de leur propos : « c’est une nouvelle idée ! » ou encore « c’est un argument, un exemple… ». C’est ainsi que je travaille en situation mon objectif métacognitif.

Le débat sur les dangers des réseaux sociaux

Lorsque j’ai commencé les débats en classe, je craignais beaucoup de ne pas savoir maintenir la discussion sur un sujet précis, lui permettre de progresser, lui éviter de s’enliser ou de digresser vers d’autres thèmes.

Pour ce débat sur l’interdiction des réseaux sociaux, j’ai décidé de prendre des notes au tableau sous forme de carte mentale en utilisant une couleur pour les idées, une pour les arguments, une pour les exemples. Cela permet aux élèves de suivre la progression de la discussion, et de ne pas répéter ce qui a été dit. Idées, arguments s’organisent, se répondent et prennent de plus en plus de place au tableau.

L’image présente une carte mentale tirée du débat entre les élèves. La bulle centrale contient le thème : « Protéger les enfants des dangers des réseaux sociaux ». Une flèche vers la gauche amène à une bulle « Interdire », déclinée en un argument pour et deux arguments contre. À droite de la bulle centrale, trois flèches amènent vers trois propositions alternatives à l’interdiction : « Donner une éducation au numérique », « Surveiller les réseaux sociaux » et « Les utiliser sous la surveillance des parents », avec à chaque fois à côté une bulle développant l’argument ou donnant un contrargument.

Carte mentale complète mise « au propre » à l’issue du débat.

Plusieurs élèves sont avides de partager leur opinion sur l’idée des députés, et c’est le sentiment d’injustice qui s’exprime en premier : « Pourquoi on ne commence pas par punir ceux qui se comportent mal sur les réseaux, au lieu de nous interdire de nous en servir ? » Quelqu’un d’autre ajoute : « C’est vrai, maitresse, pourquoi c’est nous qui sommes privés de réseaux sociaux alors que ce sont les adultes qui s’y comportent mal ? »

Au-delà de l’émotion

Je lance une petite remarque pour tenter d’aller au-delà de l’émotion et de solliciter la réflexion : « Est-ce qu’on est sûr de ça ? Est-ce qu’on est sûr que ce ne sont que les adultes qui se comportent mal sur les réseaux sociaux ? »

Nous demandons à deux élèves volontaires de rechercher les données que nous avions relevées dans l’étude 2024 « Enfants, parents et numérique » (Ipsos et Observatoire de la parentalité & de l’éducation numérique). L’étude affirme que les enfants de 7 à 11 ans sont nombreux à fréquenter les réseaux sociaux (63 %) et que 16 % des parents de ces enfants l’ignorent. Mais elle ne va pas plus loin sur le comportement de ces enfants.

« C’est normal que les enfants aient envie d’y aller, ils voient leurs parents, leurs grands-frères et sœurs tout le temps sur les réseaux sociaux ! » « Moi, c’est même ma maman qui me montre des vidéos sur Facebook. »

Je commence à noter : « Donc j’entends un argument contre l’interdiction : il y aurait des choses intéressantes pour vous sur les réseaux sociaux. Est-ce que j’ai bien compris ? Quelqu’un peut nous donner un exemple ? » Les élèves m’aident à compléter.

Des arguments et des idées

Des arguments pour l’interdiction, les élèves en ont aussi, comme Manuela : « Ma tante a été harcelée en ligne pendant des semaines par des gens qui voulaient l’arnaquer. C’est une adulte, mais elle a eu du mal à en parler, à trouver des solutions pour se protéger et à s’en remettre. »

« Et pourquoi ce n’est pas comme dans la vraie vie, on fixe des règles et la police vérifie qu’elles sont respectées ? », intervient un autre élève. « Ça c’est une idée ! Est-ce que quelqu’un sait comment cela se passe quand quelqu’un est harcelé sur internet ? » Non, personne ne sait. Nous notons d’enquêter autour de nous pour en savoir plus.

Une idée, elle, suscite des « oui ! » enthousiastes dès qu’elle est énoncée : celle de faire bénéficier tous les enfants d’une éducation numérique. « Si à 15 ans on va pour la première fois sur les réseaux sociaux, on ne saura pas mieux qu’aujourd’hui comment se protéger ni trouver des choses intéressantes. » « Il faudrait plutôt avertir les enfants sur les dangers, le harcèlement… Nous, on a passé un permis internet, il faudrait que tout le monde le passe à l’école et au collège. »

D’autres idées sont évoquées, comme le contrôle parental, qui semble peu utilisé (23 % des parents selon l’étude déjà citée), et peu efficace : « Moi j’ai le code de mes parents ! »

De l’utilité d’élargir le débat

C’est finalement un thème un peu hors sujet qui m’a permis, à la toute fin du débat, de comprendre l’émotion qui s’est exprimée un peu bruyamment au tout début.

Spontanément, les élèves ont parlé de la plateforme de jeux Roblox qu’ils sont 19 sur 22 à utiliser. Elle leur permet de jouer ensemble et de chatter en ligne alors qu’ils n’ont ni autorisation de sortir ni lieu pour se retrouver en dehors de l’école (voir l’enquête de Clément Rivière, Les enfants dans leur ville, parue en 2021). Ils évoquent l’importance de cette sociabilité numérique dans leur vie et leur crainte d’en être privés par les adultes qui cherchent à les protéger.

C’est ainsi que, grâce aux digressions qui me faisaient si peur dans cette pratique, j’ai compris qu’un débat n’a jamais de contours prédéfinis à l’avance et qu’un détour peut permettre de remobiliser les élèves et de faire progresser leur argumentation. Au passage, j’ai gagné une meilleure connaissance de mes élèves. Quant à notre réflexion sur les réseaux sociaux, elle se poursuivra dans les semaines à venir par la rédaction d’une proposition de loi qui tiendra compte de celle du 26 janvier, mais qui exprimera sans doute la soif de découverte et d’autonomie de nos apprentis débatteurs.

Maëliss Rousseau
Professeure des écoles en CM2 à Asnières

Règles rappelées au début du débat :

  • Je lève la main pour demander la parole.
  • J’écoute l’autre et je respecte ce qu’il dit.
  • Je ne me moque pas.
  • Trois fois gêneur, je suis exclu.

Maitres-mots proposés par Ben Aida, dans Débuter à l’école élémentaire, Canopé-Cahiers pédagogiques, 2019.


À lire également sur notre site

Donner du pouvoir d’agir, par Grégory Delboé et Maëliss Rousseau

Vous avez dit : « Débat » ?, par Jean-Charles Léon

Peut-on scolariser les réseaux sociaux ?, par Nipédu

Québec : le débat, une formation à la participation citoyenne, par Marjorie Vidal


Sur notre librairie

Couverture du numéro 580, « Vers une éducation numérique »

Notes
  1. Voir la fiche-outil de Maëliss Rousseau, L’inventaire des ressources, parue dans le n° 598 des Cahiers pédagogiques, février 2025 (accès payant).