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Le temps des enseignants

Quel est le temps de travail réel des enseignants, au-delà des clichés ou des fantasmes sur le temps face à élèves et les vacances ? La journée organisée par l’IREA (Institut de recherche de la CFDT éducation), le 18 novembre dernier, a permis de recentrer les réflexions sur le travail réel des enseignants, bien plus exigeant que les seules heures de cours. Plusieurs pistes ont été proposées pour améliorer leurs conditions d’exercice et la reconnaissance du métier.

« On me dit « il n’y a pas assez de fonctionnaires dans l’Éducation nationale », mais c’est d’une démagogie invraisemblable ! Le statut de professeur des écoles, […] c’est vingt-quatre heures par semaine et six mois de l’année […] entre les vacances et les weekends ! »

C’est par cette citation d’un discours récent de Nicolas Sarkozy (en novembre 2025) que Philippe Watrelot, militant pédagogique et ancien président du CRAP-Cahiers pédagogiques, ouvrait la journée de réflexion organisée par l’Institut de recherche (IREA) de la CFDT éducation le 18 novembre. De quoi lancer les débats sur ce qu’est le travail réel des enseignants (et autres personnels, comme les CPE et chefs d’établissement), qui ne se limite pas, bien sûr, aux heures de cours ni même aux préparations et corrections de copies. La « démagogie invraisemblable » n’est peut-être pas là où on le prétendait plus haut !

Lors d’une première table ronde, Éric Charbonnier, économiste et expert en éducation au sein de l’OCDE, notait que la question du temps de travail des enseignants était un domaine de tension dans nombre de pays développés (il cite le Portugal, la Grèce, la Lituanie). Elle se situe d’ailleurs dans un contexte marqué à la fois par la baisse démographique et la pénurie croissante d’enseignants… des phénomènes qui sont loin d’être spécifiques à la France !

Mais dans notre système éducatif, il existe de nombreuses sources de stress, comme l’augmentation du travail administratif, les difficultés pour s’occuper des élèves « à besoins particuliers » et pour faire face aux changements permanents (une réforme chasse l’autre). Paradoxalement, le stress semble moins grand en France que dans la moyenne de l’OCDE.

RECONNAITRE LES TÂCHES INVISIBLES

Pour ce qui est du quantitatif, la récente note de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) estime ce temps de travail entre trente-neuf et quarante-et-une heures, soit, en gros, la moyenne de l’OCDE, avec 50 % du temps consacré à l’enseignement pour le secondaire. C’est ce qu’a développé Guillemette Buisson, de la DEPP, dans une seconde table ronde.

Éric Charbonnier a énoncé quelques « recommandations », dont celle de renforcer la prise en compte du temps de préparation et collaboration dans le temps de service (ce qui implique de réduire le temps d’enseignement), de reconnaitre officiellement les tâches dites invisibles, ou informelles, de développer la formation continue et de donner des marges de manœuvre locales.

Agathe Cagé, membre des cabinets successifs de Vincent Peillon, Benoît Hamon et Najat Vallaud-Belkacem à l’Éducation nationale de 2014 à 2017, a souligné que le décret de 2014 sur les obligations de service a constitué un réel progrès par rapport à la définition de 1950, mais que ses conséquences pratiques sont encore peu apparentes.

PLACER HAUT LA JOIE PROFESSIONNELLE

Les témoignages pratiques de Delphine Girard, professeure des écoles (voir son excellent site Charivari) et d’Anne Panvier, proviseure de lycée dans la région parisienne, mettaient bien évidence l’intensité du travail lorsque le métier est pleinement exercé. Mais, pour Anne Panvier, il faut lutter contre la tentation d’un investissement trop fort – qui peut épuiser – et ne jamais oublier de placer très haut la joie professionnelle, trop souvent entravée par mille contraintes administratives (que, pour sa part, elle s’efforce d’alléger pour ses personnels).

Par ailleurs, Jean-François Thémines, professeur de géographie à l’université de Caen Normandie et membre du laboratoire Espaces et sociétés, a ramassé son intervention dans la formule « jugement partout, reconnaissance nulle part » – sans doute excessive, comme toute formule, mais reflétant bien une réalité : la faible confiance, au fond, de l’institution vis-à-vis des personnels, accentuée avec le ministère Blanquer.

Sans doute faudrait-il éloigner les débats éducatifs d’une petite politique qui les pollue, comme l’a noté Paul Devin, représentant l’Institut de recherche de la FSU.

DES FORMATIONS SUR LE TEMPS D’ENSEIGNEMENT

Bien des combats restent à mener, par exemple pour une formation qui ne se fasse pas exclusivement hors temps d’enseignement, un des points soulevés par les responsables de la CFDT éducation, Catherine Nave-Bekhti et Caroline Brisedoux.

Dans sa brillante synthèse de « grand témoin », l’ancienne rectrice Béatrice Gille a tenté de dégager les points de consensus mais aussi les divergences apparues lors de la journée. Certaines questions constituent des points de tension : part de l’individuel et du collectif, modalités de reconnaissance du travail, degré d’autonomie de l’établissement (qui peut aller jusqu’au recrutement interne). Et ce point essentiel : comment articuler le temps des enseignants et les besoins des élèves, avec d’inévitables contradictions à résoudre ?

Néanmoins, de nombreuses pistes ont été ouvertes, qui dépassent d’ailleurs la seule comptabilité du travail enseignant et qui touchent le fameux « sens » du métier dont on parle beaucoup – parfois de manière stéréotypée. Les derniers mots sont un appel à « libérer la capacité d’agir » des enseignants, même si les modalités peuvent être différentes. Un peu d’optimisme dans un climat souvent morose.

Alexandra Rayzal et Jean-Michel Zakhartchouk

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