« Quel nouveau programme ? », « Ah bon ? Qui a dit ça ?! », « C’est quoi cette histoire encore ? », « Ce n’est pas sûr encore… Si ? », « Encore ?! Ras le bol !  », « Mais faut vraiment qu’ils mettent leur grain de sel partout ! », « Et ça va servir à quoi de changer de programme ?  », « Et c’est encore le yo-yo ! Un coup c’est ci, et après ça, et maintenant re-ci, pfffff…  », « Et c’est quoi le but ? »

Voici quelques réactions qui ont surgi quand j’ai demandé à mes collègues s’ils étaient informés qu’un nouveau programme pour l’école maternelle allait surgir du chapeau ministériel. Pour faire simple, la première réaction a été une surprise, parfois agacée, parfois teintée de lassitude blasée. Un orage, ça finit toujours par passer…

Mais, au fait, c’est quoi un programme ? Plus ou moins explicitement, un programme a deux visées. La première est de donner les grandes orientations, il recèle les buts sociopolitiques de ses créateurs. Par exemple, dans le programme 2015 était écrit « L’école maternelle est une école bienveillante, plus encore que les étapes ultérieures du parcours scolaire. Sa mission principale est de donner envie aux enfants d’aller à l’école pour apprendre, affirmer et épanouir leur personnalité. Elle s’appuie sur un principe fondamental : tous les enfants sont capables d’apprendre et de progresser. En manifestant sa confiance à l’égard de chaque enfant, l’école maternelle l’engage à avoir confiance dans son propre pouvoir d’agir et de penser, dans sa capacité à apprendre et réussir sa scolarité et au-delà. »

Sont donc ici exprimés une visée émancipatrice dépassant le cadre scolaire (l’enfant y apprend à penser et agir par lui-même, à devenir un être singulier dans le collectif, la réussite visée n’étant pas seulement scolaire), ainsi que le postulat que tout enfant peut apprendre, quels que soient son origine, son milieu de vie, ses difficultés.

La deuxième visée d’un programme est de préciser ce que les enfants-élèves doivent apprendre en classe pour avancer avec réussite sur le chemin de l’école, et comment les enseignants doivent s’y prendre. Le fait par exemple d’indiquer que l’enfant apprend en jouant, en résolvant des problèmes, nécessite pour l’enseignant de maternelle de mettre en place des environnements et situations d’enseignement-apprentissage où l’enfant joue pour apprendre, où l’enfant résout des problèmes pour apprendre. Y sont également présentés, de façon plus précise, des gestes professionnels tel que « l’enseignant s’adresse aux enfants les plus jeunes avec un débit ralenti de parole » (programme de 2015).

Historique

Le programme actuel de l’école maternelle date de 2015. Enfin pas tout à fait, puisqu’un programme d’enseignement de l’école maternelle revisité, rectifié, complété a été publié pour la rentrée 2020 (BOEN n°31 du 30-07-20). Pour mémoire, c’est en 1908 qu’ont été définis les premiers « Programmes et instructions » pour l’école maternelle. Presque soixante-dix ans plus tard, en août 1977, une circulaire redéfinissait les finalités, les objectifs et les méthodes préconisées.

Puis, les choses s’accélèrent. 1986, la circulaire du 30 janvier définit des orientations pour l’école maternelle, après la publication de nouveaux programmes pour l’école élémentaire. En 1995, les programmes pour l’école primaire précisent la place de l’école maternelle : elle est à la base du système. Puis les programmes de 2002 reprécisent le socle éducatif et pédagogique des apprentissages. En 2008, les programmes engagent les élèves à s’ « approprier des connaissances et des compétences afin de réussir au cours préparatoire les apprentissages fondamentaux  ». En 2015, la loi de refondation de l’École replace l’école maternelle dans un cycle unique, le cycle des apprentissages premiers. Et en 2021 ?

Analyse de la note d’analyse

Pour le savoir, j’ai lu la note d’analyse et de propositions sur le programme d’enseignement de l’école maternelle (cinquante pages). Première impression : l’école maternelle va servir à préparer les évaluations d’entrée au CP. Ces évaluations sont en effet régulièrement citées comme le point d’appui d’un constat : les résultats ne sont pas bons, donc il faut reprendre en main ce qui est fait en maternelle qui, soit dit en passant, est «enfin» une école (p. 9) ! Mais ceci dans un contexte particulier puisqu’elle devra désormais « organiser et articuler les temps de l’école et les temps autour » comprenant les temps scolaires, libres, dévolus aux apprentissages formels et informels (p. 8). Mais on fera ça comment, où, quand ? L’incompréhension de nos futurs missions me gagnent…

Ce qui me frappe ensuite, c’est tout ce qui n’y est pas. Exit le développement global de l’enfant, exit le corps, exit la créativité, l’imaginaire… Tout tourne autour des apprentissages techniques de la langue et des mathématiques. Les autres disciplines ne sont que des prétextes au service d’apprentissages scolaires très cadrés. L’enfant redevient une machine à apprendre.

Alors non, pas tout à fait, parce que, pages 17-18, la note tente de redonner une place à l’enfant, être vivant et sensible, en citant Boris Cyrulnik, neuropsychiatre chargé de la préparation des Assises de la maternelle en 2018. Mais s’il est important que l’enseignant soit affectif par ses sourires, ses gestes, ses mimiques et sa voix (p. 18), ce n’est pas pour être bienveillant ni pour le développement psychosocial de l’enfant mais, parce que cela « développe sa mémoire et lui procure le plaisir d’apprendre ».

De même, le jeu, s’il est dès le début du document présent comme un élément incontournable de l’école maternelle, est très vite encadré. À titre d’exemple, le jeu libre « permet des apprentissages informels qui se construisent au rythme de l’enfant, dans le cadre qu’il choisit, au gré de ce qu’il invente » mais « l’intervention de l’adulte [y] est toutefois primordiale ». Il doit notamment commenter, proposer des jeux et vérifier que les règles soient bien comprises. Qu’on se le dise, la liberté a ses limites !

Langage, langue, parole

Un autre élément est le remplacement du langage par la langue ou la parole. Actuellement, le domaine 1 du programme est « Mobiliser le langage dans toutes ses dimensions ». Ici, il est davantage question d’un apprentissage syntaxique, grammatical, lexical, sémantique de la langue que d’un usage social du langage où on apprend à décrire, présenter, discuter, argumenter, expliquer, démontrer… Ainsi, « servir la langue à travers le jeu » (p. 13) en est un exemple révélateur, et donne implicitement la posture du maitre : lui seul sait et peut «instruire». Ce mot se repère d’ailleurs dès le sommaire : à l’école maternelle, on «instruit» dès 3 ans, on n’éduque plus.

Je lis cette note comme un patchwork où surgissent parfois quelques éléments non dénués d’intérêt. Ainsi, elle rappelle l’importance des effectifs et précise en substance que des classes trop chargées et des espaces exigus ne facilitent pas les apprentissages (p. 10 et 30). Un point très intéressant est soulevé ici, tant les élèves que les enseignants subissent les classes trop chargées. Mais que peuvent les enseignants à qui l’on impose ces conditions de travail, parfois sans Atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) ? Pour ce qui est des espaces, dans nos écoles publiques, ce sont les mairies qui gèrent les bâtiments. Il ne faut donc pas s’attendre à une amélioration de ce coté-ci avant bien longtemps, du fait des finances municipales et du temps des appels d’offres et de la construction. Et concernant les effectifs, les cartes ne sont-elles pas déjà entre les mains du ministre ?

Mathématiques et bachotage

Je poursuis ma lecture avec les mathématiques, deuxième domaine présent dans cette note. Une fois encore les enseignants de maternelle doivent s’appuyer sur ce qui est demandé aux évaluations d’entrée au CP. Le bachotage va-t-il devenir la norme pédagogique en maternelle ? La question se pose. Et la réponse est sibylline : il faut absolument éviter de les préparer aux exercices de CP, mais s’en inspirer dès la MS, dit le texte.

Hormis la présentation de pratiques très réductrices, comme « additionner c’est se déplacer sur la frise numérique vers la droite, soustraire c’est l’inverse », un élément inscrit en 4.6.1. m’interpelle : « les mathématiques doivent passer avant les activités physiques et artistiques ». L’interprétation qui est ici faite du programme 2015 est détonante : les domaines sont désormais hiérarchisés ! Et les mathématiques ne seraient plus un outil pour construire de la pensée et se représenter le monde mais un enseignement pour répondre aux objectifs de fin de cycle 1 où l’enfant doit avoir construit les quantités jusqu’à 10.

La note se clôture sur l’enseignement des sciences, pour lequel le lien avec les mathématiques doit être renforcé. Le manque de formation des professeurs, signalé dans diverses enquêtes, y devient un « manque d’intérêt » pour cet enseignement (p 43).

Tous ces ajustements, ces biffures et ces ajouts aux programmes actuels peuvent sembler anecdotiques, mais en disent long sur le projet ministériel. Vous pensiez bien faire votre travail ? Eh bien non ! Vous demandiez de la formation pour améliorer vos pratiques ? Eh bien, vous aurez un nouveau programme pour préparer vos élèves à répondre à des évaluations. Vous pensiez être enseignants ? Non c’est maintenant que vous allez le devenir puisque la maternelle est « enfin  » une école… Mais pour quel projet de société ?

Rachel Harent
Professeure des écoles dans le Finistère


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