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La littérature dès l’alphabet. Lire pour grandir en liberté
Dans un chapitre magnifique de cet ouvrage collectif, l’écrivaine Marie Desplechin raconte ses rencontres avec Françoise d’Eaubonne. À dix ans, elle avait été marquée par la lecture de deux petits romans de cette autrice : « Ces deux livres m’ont fait une si forte impression que je les ai relus jusqu’à la fin de mon enfance et encore au cours de mon adolescence. […] Il s’agissait de fantaisies historiques bâties à gros fil : un conflit d’honneur met en péril les personnages, avant d’être tranché les armes à la main. Les protagonistes y sont dotés de vertus viriles et flanqués de noms à particule. On s’y aime, on s’y bat. Et mon dieu, j’adorais ça. […] Les premiers rôles y sont tenus par de jeunes femmes, ce que je n’ai pas associé, pas à cet âge, au charme inédit que leurs aventures exerçaient sur moi. »
À vingt ans, nous dit-elle, elle découvre qui est Françoise d’Eaubonne, « superhéroïne » de nombreux combats, romancière, essayiste, poète, inventrice radicale, irréductible de l’écoféminisme…
À quarante ans, par hasard, dans un café, elle rencontre celle qui avait tellement compté dans ses lectures de jeunesse. « Je perds toute présence d’esprit. Tout ce que je trouve à dire, c’est : — Je peux vous embrasser ? […] Passent quelques mois et je me reproche de n’avoir pas eu le sang-froid de m’assoir un moment avec elle. J’aurais dû prendre le temps de lui dire que ses héroïnes de papier ont affranchi une enfant de dix ans des modèles débilitants de la féminité. » Elle trouve alors le téléphone de Françoise d’Eaubonne, l’appelle, et… elle est très mal reçue : ces livres-là sont idiots, il n’est pas question d’en parler, pure production alimentaire…
Au-delà de la déception d’une rencontre ratée, la réaction de Françoise d’Eaubonne donne à penser à Marie Desplechin. « Laissé à l’aventure dans une bibliothèque, conclut-elle, un enfant de dix ans a des raisons supérieures d’aimer ce qu’il a aimé. Il me semble absurde de lui en demander l’explication ou l’analyse. Mais splendide de le protéger dans cette étrange alchimie humaine où quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il écrit vient frapper au cœur quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il lit. »
C’est, trop rapidement résumé, l’un des quatorze chapitres de l’ouvrage, auxquels ont contribué des romanciers (Pierre Bergounioux, Florence Delay, Philippe Delerm, Marie Desplechin, Philip Pullman), des poètes (Jacques Roubaud, Jean-Pierre Siméon), un spécialiste de la BD (Benoît Peeters), des auteurs d’albums (François Place, Katy Couprie), une bibliothécaire, fondatrice du Salon du livre de jeunesse de Montreuil (Henriette Zoughebi), un psycholinguiste (Evelio Cabrejo-Parra), une enseignante en élémentaire (Rachel Schneider), une anthropologue (Michèle Petit). Tous sont suggestifs. Quiconque mépriserait la littérature de jeunesse doit lire l’ouvrage pour comprendre combien il a tort. Et quiconque s’intéresse à la littérature – littérature de jeunesse ou littérature tout court – doit le lire pour mieux comprendre la puissance des effets de la littérature sur ses lecteurs et de quelle façon la littérature aide les jeunes lecteurs à « grandir en humanité ».
Apprendre à lire n’est pas seulement un geste technique, mais c’est une entrée dans la culture, dans l’imaginaire, source de compréhension du monde et d’émancipation, « un antidote à l’intolérance et à la peur ».
Chaque contributeur en témoigne à sa façon. Pourquoi la littérature ? Former le citoyen, élargir les horizons, s’essayer à des jeux qui font « tanguer le langage », selon Florence Delay. Miroir où les enfants reconnaissent « la matière brute, encore, de leur expérience, de leurs intérêts vitaux, les hantises, les séductions, les énigmes de notre condition », dit Pierre Bergounioux. Résistance, insiste Jacques Roubaud, à la langue de bois des dictatures, à la « Grosse Langue Molle » des écrans. Appel à l’intranquillité, appel à dérouter, à questionner, explique Jean-Pierre Siméon. Vertus des images, de la combinaison des images et des textes (Benoît Peeters, François Place, Katy Couprie).
Il faut lire le souvenir de lecture d’enfance de François Place. L’auteur des Derniers Géants révèle l’importance qu’a eue pour lui l’album Apoutsiak, le petit flocon de neige. « À force de la lire et de la relire, je la connais par cœur, cette histoire. Je ne devais pas être grand, six ou sept ans. Les images semblent inépuisables. Il y a toujours quelque chose à découvrir, quelque chose que je n’avais pas encore remarqué. » Et Place de filer la métaphore du lecteur en chasseur inuit, au bord du blanc de la page, qui guette l’histoire, prêt à la harponner… « Il sait qu’il y aura un autre livre derrière celui qu’il a commencé, il sait qu’il faudra toujours se déplacer de l’un à l’autre pour se nourrir. De l’un, il ne laisse que les os, l’ayant dévoré à la hâte d’une longue course, de l’autre, il fait des réserves, se promettant d’y revenir… »
Philip Pullman, de son côté, se demande pourquoi, encore adulte, il aime les livres pour enfants : parce que, suggère-t-il, les livres les mieux racontés sont les livres écrits pour les enfants. Les contes populaires de tradition orale, montre de son côté Henriette Zoughebi, trois contes à l’appui, sont des ressources précieuses pour un dialogue sur les violences sexuelles, grâce à la distance que permet de prendre la littérature.
Evelio Cabrejo-Parra expose, lui, le développement conjointement langagier et symbolique de l’enfant, dans l’interaction avec les adultes et avec la culture, quand Michèle Petit met l’accent sur le besoin de récit (« qui fait peut-être notre spécificité humaine ») et, à partir d’entretiens, sur la part d’intime, de secret, qu’implique la lecture d’œuvres de fiction. Du côté du travail en classe, Rachel Schneider témoigne de ce qui peut s’y passer quand on considère que « rien n’est plus efficient pour comprendre les humains et le monde que de bons textes de fiction ».
Il est difficile de rendre vraiment compte de ce livre riche et divers, aux analyses informées et incarnées, un livre engagé. Nous en avons bien besoin, d’un tel engagement, dans le contexte social et éducatif d’aujourd’hui. Ce livre porte haut une valeur essentielle, celle de la démocratie. Citons de nouveau Philip Pullman : « Une fois la lecture achevée, nous emportons ce que nous-même et le texte avons créé ensemble. C’est ce que j’appelle “la démocratie du texte”, qui rend encore plus nécessaire que jamais l’imprimerie, l’édition, les bibliothèques, les agents littéraires, les libraires, les écrivains et les livres, parce que la lecture et la démocratie ne sont pas deux choses distinctes ni des aspects différents d’une même réalité : elles sont véritablement la même chose. »



