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Faire lire les classiques, un défi ?
De nombreux élèves n’aiment pas lire et ceux qui lisent ne se dirigent pas naturellement vers les classiques. C’est le rôle de l’enseignant de lettres de donner envie aux adolescents de découvrir les œuvres du patrimoine et d’accompagner leur lecture.Si les éditeurs proposent aujourd’hui de superbes éditions attractives, illustrées et en couleur, les élèves sont réticents à lire des classiques. Ils sont davantage attirés par les œuvres de littérature jeunesse, dont ils supposent qu’elles sont plus accessibles, plus proches de leurs préoccupations, plus courtes. Ils se demandent quel pourrait être l’intérêt pour eux de lire un livre écrit par un auteur mort depuis longtemps, décrivant une époque bien différente de la nôtre et utilisant un langage bien éloigné du leur.
C’est une question légitime et fréquente : l’occasion pour l’enseignant d’expliquer que tout le plaisir de la littérature repose justement sur cette proximité surprenante entre les « vieux livres » et nous. Les thèmes des œuvres étudiées dans le secondaire sont universels, intemporels : trouver ce qui nous rassemble nous, les lecteurs du XXIe siècle, et les personnages des œuvres littéraires, c’est là que réside la beauté de la littérature.
Si l’on veut donner envie aux élèves de lire des classiques, il faut accompagner la lecture et démontrer à nos jeunes lecteurs que ces vieux livres sont faits pour eux. Il n’est pas question de laisser l’élève seul avec un classique : il s’agit d’abord de donner les clés de compréhension indispensables et de susciter la curiosité et l’envie. Je suis convaincue que les élèves peuvent tout lire, tout aborder. Et plus l’œuvre est difficile (mais à leur portée, bien sûr), plus la satisfaction est grande à la fin.
En 4e, j’aime particulièrement étudier Le Cid de Corneille. C’est une œuvre qui plait énormément aux élèves mais qui est aussi celle qui les effraie le plus, notamment à cause du lexique et de la langue. Je les préviens dès le début : c’est une œuvre complexe mais sublime et très célèbre. Je leur présente la lecture comme un défi que nous allons surmonter ensemble, pas à pas.
Je les rassure, je les encourage : je mets vraiment en scène l’introduction de cette lecture. Je dis combien j’aime cette œuvre et combien je suis heureuse de partager cette lecture avec eux. J’insiste aussi sur l’idée qu’en lisant Le Cid, chacun va accéder à un pan essentiel de la culture commune. Tout le monde connait l’œuvre, de près ou de loin, et nombreuses sont les références dans notre quotidien à des phrases célèbres de la pièce. D’ailleurs, tout au long de la séquence, je leur fais voir ou écouter des références à la pièce dans les publicités, les sketchs, les chansons ou à la radio.
Il est essentiel, il me semble, que l’enseignant aime l’œuvre qu’il étudie. Nous avons cette chance, en lettres, de pouvoir choisir nos œuvres. Si je ne me passionne pas pour les œuvres que je propose, je ne parviendrai pas à transmettre le gout de la littérature à mes élèves.
Lorsque j’étudie Le Cid et tous les classiques en général, je lis l’œuvre essentiellement en classe. J’« offre » la lecture aux élèves, je guide leur compréhension par ma voix. Des pauses régulières dans la lecture permettent de faire le point sur l’intrigue, de vérifier que les élèves suivent et de relancer l’attention. Il s’agit de toujours insister sur ce qui a été compris et dédramatiser les difficultés : il n’est pas indispensable que le lecteur comprenne tous les mots, ce n’est pas grave si les élèves n’ont pas saisi toutes les nuances du discours du premier coup. Ce qui compte c’est d’avoir les éléments essentiels de l’histoire.
D’ailleurs, je n’hésite pas, lorsque je lis Le Cid, à « traduire », à reformuler en paraphrasant les vers de Corneille. Je transpose également les scènes de la pièce du XVIIe siècle à des situations qui « parlent » aux élèves.
Prenons par exemple la scène 5 de l’acte I : Don Diègue, humilié par le Comte, demande à son fils Rodrigue de le venger. Il doit ainsi provoquer en duel et tuer le père de la femme qu’il aime pour sauver l’honneur de sa famille. Don Diègue sait bien que c’est une tâche ardue, que son fils n’aura pas envie de le faire et qu’il faut l’encourager et le convaincre que c’est la bonne chose à faire. Corneille multiplie les hyperboles, les formes emphatiques et des phrases rythmées et percutantes.
Pour faire sentir aux élèves l’urgence de la situation et l’insistance du père qui exhorte son fils à se dépasser face à un ennemi redoutable, je lis la scène avec le ton qu’emploierait un coach sportif à la mi-temps d’un match difficile. Je ne dis rien des procédés que je veux mettre en avant, je les laisse deviner grâce à mon jeu. Les élèves rient, bien sûr, mais la comparaison est bien utile et en quelques minutes les procédés d’insistance de Corneille sont repérés par la classe. Ce travail de reformulation et de lecture pas à pas est chronophage, bien sûr, mais il est essentiel pour guider les élèves dans la compréhension des œuvres. C’est le premier pas indispensable pour mener une analyse fine du texte.
On entend très souvent en classe la phrase « je n’ai rien compris ». Il me semble que l’enseignant doit dépenser beaucoup de temps et d’énergie pour déconstruire cette pensée limitante qui est un véritable frein à la lecture et à tous les apprentissages. Tous les moyens sont bons pour faciliter la compréhension.
On passe par exemple par la carte mentale, le schéma. Le dessin est également un très bon moyen d’éclairer les éléments essentiels de l’histoire. On représentera facilement par exemple des passages d’œuvres réalistes, très détaillées, ou des descriptions de lieux et de personnages dans les récits d’aventures, les mythes ou les carnets de voyage.
J’aime étudier le célèbre passage de la « madeleine » dans À la recherche du temps perdu de Proust : les élèves sont confus à la première lecture, les phrases étant complexes et très longues. Mais, lorsque l’on dessine la tasse et tout ce qui en « sort » (« tout cela est sorti… de ma tasse de thé »), les élèves comprennent l’enjeu du texte. Il ne reste plus qu’à analyser et expliquer les procédés utilisés par l’auteur pour rendre compte du processus, bien complexe, de la réminiscence. C’est d’ailleurs un des textes les plus difficiles que j’aborde en 3e mais aussi un des préférés de mes élèves de 3e : chacun a une « petite madeleine » et s’identifie au narrateur.
Pour aborder les classiques, nous avons la chance de pouvoir nous appuyer sur de nombreuses adaptations modernes souvent attrayantes et éclairantes. Nous étudions en 3e la mise en scène moderne du Bourgeois gentilhomme de Molière qui mélange le ballet de Lully et la musique hip-hop et qui met en scène la décadence des bourgeois et nobles avec beaucoup d’extravagance (mise en scène d’Alain Sachs, 2005). Les élèves comprennent ainsi que la société décriée par Molière a beaucoup de points communs avec la société actuelle et comprennent l’intérêt d’étudier cette œuvre du XVIIe siècle.
Une fois que le sens est clair pour tous, nous nous attardons sur le style, la richesse du langage, le génie de l’auteur. Il n’est pas question de faire une lecture « au rabais » des œuvres, mais de mettre les œuvres à la portée des élèves, de les rassurer pour gagner leur adhésion et les amener plus loin. L’enseignant doit être ambitieux, proposer des œuvres littéraires riches mais tout mettre en place pour que les élèves comprennent et apprécient les textes.
Découvrir une œuvre d’art c’est se confronter à un artiste, rencontrer une personne, une sensibilité. Il est donc essentiel de laisser la place à l’expression personnelle lorsqu’on aborde une œuvre. D’autant plus si elle est difficile. Parfois, les élèves s’expriment de façon peu académique, leurs réactions peuvent être surprenantes. Je les encourage tout de même toujours à exprimer sans retenue leur ressenti et à se faire confiance.
Lorsqu’un élève s’exclame « Oh ! il s’est pris une gifle, le pauvre ! » en parlant du soufflet reçu par Don Diègue, il montre malgré tout qu’il a compris le texte : à partir de cette remarque, j’ai pu questionner le ressenti de l’élève, approfondir et chercher des preuves dans le texte. L’élève était le premier surpris que sa remarque spontanée (et peu littéraire à première vue) soit exploitée et finalement très pertinente.
Pour développer la sensibilité littéraire, le cahier de lecteur et les questions centrées sur les impressions sont toujours de bons outils. Quand l’enseignante demande aux élèves leur avis et exige une argumentation, les jeunes lecteurs sont amenés à circuler dans l’œuvre et à se rendre compte par eux-mêmes de ce qu’ils ont compris. C’est un point de départ essentiel pour approfondir ensuite la lecture.
À la fin de l’étude d’une œuvre classique, à fortiori si elle est difficile, il est important de souligner que le défi a été relevé. L’élève a lu Le Cid en entier, il a compris les éléments principaux de l’histoire, il a surmonté l’épreuve des alexandrins, il connait maintenant une œuvre capitale de la littérature française. Il y a de quoi être fier ! S’il a pu lire cette œuvre-là, rien n’est inaccessible !



