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Faire face au masculinisme en ligne

Dans les établissements scolaires, les équipes éducatives observent aujourd’hui l’émergence de discours adolescents qu’on peut qualifier de « masculinistes » et qui renvoient à des représentations genrées diffusées en ligne. Comprendre ces influences et les contrecarrer constitue un enjeu éducatif pour accompagner les élèves dans la construction de relations respectueuses.

De nombreux adolescents consultent aujourd’hui des contenus en ligne portant sur la réussite personnelle, la confiance en soi ou la transformation physique. Ces ressources peuvent constituer des appuis positifs, mais aussi servir de porte d’entrée vers des représentations plus stéréotypées des relations entre les femmes et les hommes.

Certains univers présents dans les pratiques adolescentes comme le fitness, les jeux en ligne, les discours autour de la réussite personnelle ou les conseils en séduction ne relèvent pas en eux-mêmes du masculinisme, mais peuvent favoriser la diffusion de modèles relationnels implicites lorsqu’ils s’inscrivent dans certains environnements numériques.

Des normes masculines en circulation

Dans les établissements scolaires, ces influences ne prennent pas nécessairement la forme de discours explicitement masculinistes. Elles s’expriment plutôt à travers des représentations diffuses.

Certains élèves évoquent par exemple l’idée qu’un « vrai homme » ne doit pas montrer ses émotions, qu’il doit dominer ou réussir financièrement pour être respecté. Ces propos apparaissent le plus souvent dans les échanges entre pairs et constituent des points de vigilance éducatifs.

Certains contenus issus de la « manosphère » présentent les relations entre les sexes comme des rapports de pouvoir structurés par une compétition permanente. Ces représentations reposent souvent sur une vision hiérarchisée des relations entre les femmes et les hommes qui peut entrer en résonance avec des modèles relationnels décrits dans la littérature sur le contrôle coercitif, caractérisés par des dynamiques de domination et de contrôle dans les relations interpersonnelles.

Ces modèles peuvent apparaitre rassurants pour certains adolescents en recherche de repères, en proposant des explications simples à des expériences relationnelles complexes.

Ces contenus s’inscrivent aussi dans une économie numérique structurée : programmes payants, coaching ou contenus premium. Cette dimension reste souvent peu visible pour les adolescents, qui peuvent percevoir ces influenceurs avant tout comme des figures de réussite.

Des effets parfois perceptibles en milieu scolaire

Ces influences apparaissent souvent en milieu scolaire sous forme de signaux faibles : des remarques sur les rôles des filles et des garçons, des références à certains influenceurs ou la valorisation de modèles de virilité normatifs.

Ces contenus peuvent également apparaitre dans les représentations de certaines filles exposées aux mêmes environnements numériques, notamment à travers l’intériorisation de normes relationnelles hiérarchisées ou de modèles de réussite différenciés selon le genre.

Certains discours valorisent, par exemple, des modèles féminins centrés sur la dépendance économique au conjoint ou sur une répartition très traditionnelle des rôles dans le couple, parfois associés à des tendances comme le mouvement des « tradwives1 ».

Dans ma pratique de psychologue de l’Éducation nationale, ces questions apparaissent rarement sous la forme explicite d’un discours masculiniste structuré. Elles s’expriment plutôt à travers des représentations des relations filles-garçons, des incompréhensions autour des émotions ou des propos reprenant des références circulant sur les réseaux sociaux.

Il ne s’agit pas d’aborder directement le masculinisme comme objet en tant que tel, mais de créer des espaces permettant aux élèves d’élaborer leur compréhension des relations, des émotions, des stéréotypes de genre et des normes de réussite auxquelles ils peuvent être exposés.

Créer des espaces de discussion

Concrètement, les psychologues de l’Éducation nationale peuvent proposer des séances s’appuyant sur un travail d’identification des émotions, de compréhension de leur fonction et de leur expression dans les relations aux autres. Elles permettent aux élèves d’explorer ce que signifie reconnaitre ses propres émotions, prendre en compte celles d’autrui et repérer les attentes sociales parfois associées au fait d’être une fille ou un garçon.

Dans ces espaces, certains élèves peuvent par exemple exprimer l’idée qu’un « vrai garçon » doit s’imposer pour être respecté. Ces affirmations deviennent alors des supports de discussion permettant d’élargir les représentations et de mettre en évidence la diversité des expériences vécues par les élèves.

Lors d’une séance consacrée aux relations, un élève expliquait par exemple qu’un homme devait « s’imposer » dans une relation pour être respecté. Cette affirmation, reprise par plusieurs élèves, a permis d’ouvrir un échange sur les attentes sociales associées au fait d’être un garçon et sur les différentes manières de construire des relations équilibrées. Ce type de situation montre comment des représentations largement diffusées dans les environnements numériques peuvent être discutées collectivement dans un cadre scolaire sécurisant.

Explorer les relations interpersonnelles

Les psychologues de l’Éducation nationale peuvent également proposer des temps d’échange sur les relations interpersonnelles, la prise en compte de ses propres limites comme de celles d’autrui, ainsi qu’un travail sur les représentations des métiers et les stéréotypes de genre lors des séances d’accompagnement à l’orientation.

Lors d’entretiens portant sur les projets d’orientation, certains élèves associent spontanément la réussite masculine à des métiers valorisant le pouvoir, le statut, ou la réussite financière. Dans ce cadre, il s’agit notamment d’aider les élèves à identifier les attentes sociales associées à certains choix professionnels et à explorer leurs centres d’intérêt indépendamment des modèles masculins ou féminins valorisés dans leur environnement.

Ces échanges permettent également d’interroger les normes de réussite véhiculées, de prendre du recul quant aux injonctions sociales et numériques et de soutenir leur capacité à construire des perspectives plus personnelles, moins dépendantes des modèles mis en valeur dans l’espace numérique.

Des entretiens individuels peuvent également être proposés lorsque certains élèves tiennent des propos plus radicaux ou manifestent des inquiétudes identitaires importantes. Ces échanges prennent souvent appui sur des situations concrètes apportées par les élèves eux-mêmes ou repérées par les équipes, et permettent de remettre en circulation la pensée, d’ouvrir des alternatives aux modèles relationnels perçus comme normatifs et de soutenir la construction de repères personnels plus ajustés.

Favoriser une approche collective

Ces interventions s’inscrivent enfin dans une approche collective associant les enseignants et enseignantes, les personnels de vie scolaire, les infirmières et infirmiers scolaires, les assistants sociaux et les équipes de direction, notamment dans le cadre des actions menées autour de l’égalité filles-garçons et de la prévention des violences.

Ces évolutions interrogent la place des adultes dans l’accompagnement des adolescents face aux contenus numériques. Il ne s’agit pas de stigmatiser les jeunes, mais de leur permettre de comprendre les modèles proposés en ligne et de prendre de la distance par rapport à ceux-ci.

L’école constitue un espace privilégié pour développer l’esprit critique face aux environnements numériques et ouvrir des temps d’échange sur les représentations du masculin et du féminin. Ces démarches contribuent à soutenir la construction de repères favorisant des relations respectueuses et équilibrées.

 

Rachel Descombes
Psychologue de l’Éducation nationale dans l’académie de Lyon

Signaux faibles pouvant traduire l’influence de certains contenus masculinistes en ligne

  • Références à l’idée qu’un « vrai homme » ne doit pas montrer ses émotions.
  • Valorisation de modèles masculins fondés sur la domination ou la réussite financière.
  • Reprise d’expressions issues de contenus circulant sur les réseaux sociaux.
  • Vision des relations filles-garçons présentées comme compétitives ou hiérarchisées.
  • Admiration d’influenceurs associant transformation physique, réussite personnelle et pouvoir dans les relations.

Ces éléments ne constituent pas des indicateurs diagnostiques, mais peuvent représenter des points d’attention éducatifs.


Ressources

Observatoire national des violences faites aux femmes, Lettre d’information sur les violences faites aux femmes en milieu scolaire

– Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, Rapport 2026 sur l’état du sexisme en France – La menace masculiniste

– Eduscol, Ressources pour agir en faveur de l’égalité filles-garçons à l’échelle de l’établissement

– Didier Dubasque, « Sexisme, violences et masculinisme : pourquoi le rapport du HCE concerne directement les travailleurs sociaux », article publié le 24 février 2026.

– Sénat, Délégation aux droits des femmes, Rapport d’information sur la montée en puissance des mouvements masculinistes


À lire également sur notre site

Les filles sont-elles des garçons imparfaits ?, par Antoine Bréau, Sigolène Couchot-Schiex, Loïc Szerdahelyi (accès payant)

Moi, j’aimerais jouer comme un garçon…, par Cynthia Mareglia

Sexisme et féminisme : repenser l’égalité filles-garçons par le biais de la littérature jeunesse, par Clémentine Pillon (accès payant)

Construire l’égalité filles-garçons, par Ingrid Verscheure


Sur notre librairie

Couverture du numéro 561, « L’éducation à la sexualité »

Notes
  1. La tradwife (traditional wife, en français « épouse traditionnelle ») est un mouvement prônant le retour d’un rôle de la femme mariée comme femme au foyer.