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Éduquer, c’est politique

La belle équipe qui a organisé et rendu faciles ces quatre journées pour tous. Photo de Roseline Prieur.

La troisième Biennale internationale de l’éducation nouvelle s’est achevée avec la conférence de clôture par Philippe Meirieu et Laurence De Cock. Participants l’une et l’autre comme témoins, ils ont tissé des liens entre le propos introductif de Bernard Charlot et leurs picorages dans les échanges. De la cinquantaine d’ateliers et des vingt débats de ces quatre journées, ils ont dégagé quelques enjeux majeurs pour la poursuite de la convergence des mouvements de l’éducation nouvelle.

Philippe Meirieu, qui présente son intervention comme « le témoignage d’un militant plus celui que d’un chercheur », mesure le chemin parcouru par l’éducation nouvelle entre 1921 et 2022, de la Ligue internationale de l’éducation nouvelle fondée à Calais en 1921 à Convergence(s) pour l’éducation nouvelle en 2022. « Le contexte a beaucoup changé, rappelle-t-il, mais nous conservons des valeurs communes » et surtout « la détermination n’a pas changé ». Dès lors, il interroge ce qui a sous-tendu tous les débats de cette Biennale : « Comment pouvons-nous, sans rien renier des nos valeurs, agir ensemble, là maintenant, sans rien renier de nos valeurs dans le monde que nous vivons et en résonance avec lui ? »

Quels enjeux ?

« En cent ans, les sociétés ont changé. L’individualisme social a émergé. » Ce qui a, tout à la fois, constitué « une première étape de l’émancipation démocratique et contrarié son développement par la frénésie consommatrice et la montée des communautarismes ». Un des enjeux majeurs pour l’éducation nouvelle est de construire (ou reconstruire) du commun en passant par la coopération et l’émancipation de tous les enfermements. À ce propos, Philippe Meirieu rappelle que « dès 1921, éduquer c’était conjuguer le droit à la différence aussi bien qu’à la ressemblance, c’est pourquoi il faut retracer ce qui nous unit et promouvoir la singularité et l’unicité de chacun et de chacune ». La force de Convergence(s) réside dans notre capacité commune à mettre en question « les questions nous rassemblent quand parfois les réponses nous divisent ».

Comme Bernard Charlot samedi, il observe une forte inflexion de l’éducation nouvelle depuis 1921 : si l’optimisme demeure la vertu première des pédagogues, ils doivent aujourd’hui exercer davantage de vigilance. Nous devons nous méfier d’un certain scientisme derrière lequel se cache une idéologie justifiant le maintien du désordre social. Nous devons nous méfier de la « montée de la singerie d’une éducation entièrement virtuelle, gérée par des algorithmes, enrôlée par le néolibéralisme. Le remplacement du professeur par le processeur ». D’où l’importance « de se saisir du numérique, de ces outils pour qu’ils créent du lien plutôt qu’ils tuent la solidarité »1.

En 1921, le congrès était aussi déjà lieu de débat. L’idée de l’enfant idéal y était remise en question, selon la formule de Janusz Korczak : « la spontanéité n’est pas la liberté », de même que les pédagogues ne sont pas « des attrapeurs de nuages qui se dérobent toujours ». Philippe Meirieu insiste : « Nous vivons aujourd’hui l’injonction permanente de céder à la pulsion enfantine : fais ton caprice, ça fait marcher le commerce !  Et pourtant c’est à l’éducation nouvelle qu’on reproche d’être du côté du désir ! L’enjeu de notre éducation c’est de faire vivre les droits de l’enfant mais en assurant les belles contraintes, celles qui rendent libres. »

Il rappelle ensuite que « l’éducation ne commence ni ne finit à l’école, que l’éducation nouvelle ne se réduit pas à la scolarisation ». S’appuyant sur une citation de Gisèle de Failly, fondatrice des Ceméa, « il n’y a qu’une éducation, elle est globale, s’adresse à tous et est de tous les instants », il poursuit « c’est le même enfant qui va à l’école, rentre à la maison, va au centre social, joue aux jeux vidéo… Ce qui se joue dans ces tiers lieux et l’ensemble de la vie sociale est essentiel. Nous ne pouvons pas déserter la formation à la parentalité. Nous ne pouvons pas nous contenter d’agir à l’école, même si elle reste un angle fort de nos combats. »

toujours fidèle à ses principes, toujours capable de se réinventer

Face aux angoisses des jeunes, l’orateur évoque un paradoxe : « Nous continuons d’exiger de nos enfants qu’ils s’approprient les savoirs scolaires traditionnels, mais nous leur transmettons un monde abimé dont ils ne savent pas s’il durera jusqu’à la fin de leur vie normale. Dès lors un enjeu majeur est de donner un avenir à leur futur, de partager l’inépuisable plutôt que de consommer l’épuisable. »

Enfin, il avance qu’il faut renouer le lien entre pédagogie et opinion publique dont « l’écart n’a cessé de s’accroitre en un siècle. L’opinion publique en 1930 se passionnait pour l’éducation nouvelle ; aujourd’hui elle se passionne pour le débat sur le “retour” de l’uniforme ! »

Renforcer la dimension politique de l’éducation nouvelle

La prise de parole de Laurence De Cock se présente comme un appel à continuer et renforcer la dimension politique de l’analyse des enjeux et de la définition des perspectives pour les mouvements de l’éducation nouvelle. Le ton est résolument combattif et amicalement critique. « Nous sommes à un moment de bascule particulièrement sensible et dangereux », rappelle-t-elle en préambule. « Nous ne pourrons nous contenter de l’entresoi. »

Elle s’inscrit dans la reprise des paroles d’un Célestin Freinet « un peu grognon » qui interpelait les participants au congrès de Nice en 1932 avec cette question : « Dans quelle mesure, et par quels moyens précis, par quelles méthodes, selon quelles techniques, l’éducation nouvelle peut-elle hâter la venue d’un monde nouveau dans lequel l’organisation sociale répondra au maximum aux besoins pédagogiques de la masse des enfants ? »

À son tour, Laurence De Cock interpèle la salle : « Sommes-nous prêts à prendre à bras le corps l’idée qu’enseigner, c’est faire de la politique ? » Et « je l’ai entendu souvent ici : comment ne pas tomber dans le militantisme, dans l’endoctrinement ? Il faut faire preuve de prudence ? ». Sans doute, mais « puisque nous sommes sans arrêt taxés de “militantisme”, alors qu’on nous accuse de “faire de la propagande politique”, inversons la charge de l’accusation : qui endoctrine ? Ce sont ceux qui font les programmes indigestes qu’on n’a pas le temps de finir ni de critiquer ! »

« Il faut, poursuit-elle, éduquer à la méfiance. Que la critique redevienne un droit ! » Et elle s’interroge : « À quelles conditions les savoirs sont-ils émancipateurs ? Est-ce qu’il ne serait pas temps de reprendre la main sur les contenus ? Ne pas seulement se demander comment l’on enseigne, mais ce que l’on enseigne ! »

Répondre au défi de la scolarisation de masse

Laurence De Cock interpèle aussi l’Éducation nouvelle sur sa capacité à répondre au défi de la scolarisation de masse : « L’éducation nouvelle ce sont aussi des écoles privées à un demi-SMIC par mois. Que faisons-nous de ça ? La critique qui dit que parfois nous contribuons à la reproduction des inégalités sociales est à entendre. Il faut que l’éducation nouvelle aille tendre la main à la sociologie sociale, qu’elle se tourne vers les travaux qui montrent qu’il y a des différences entre les enfants en termes de proximité avec la culture scolaire » que la seule bienveillance ne suffit pas à combattre. Elle invite à sortir des débats stériles et qui ne sont plus prioritaires entre pédagogistes et antipédagogistes, pour comprendre ce qui se passe chez nos élèves.

Elle continue en posant une série de questions : « Sommes-nous prêts à réaffirmer que nos missions doivent s‘inscrire dans une école publique, gratuite pour tous ? Sommes-nous prêts à nous ouvrir aux maux du monde pour nous occuper en priorité des enfants qui en ont le plus besoin ? Allons-nous nous taire face au fonctionnement d’une école élitiste et méritocratique qui laisse toujours plus d’enfants au bord de la route ? »

Et, citant le deuxième couplet de l’Internationale, Laurence De Cock conclut cette Biennale par « “Pour tirer l’esprit du cachot, soufflons nous-mêmes notre forge”, quelle belle définition de l’émancipation ! »

La salle applaudit et se retrouve dans ces paroles mobilisatrices. Quelques uns chantent l’Internationale, d’autres pas. Les questions nous rassemblent quand parfois les réponses nous divisent.

Hélène Limat

Bon à savoir :

Plus d’articles sur le blog du collectif Convergence(s) pour l’éducation nouvelle : https://blogs.mediapart.fr/convergences-pour-leducation-nouvelle

À lire également sur notre site :

L’éducation contre la barbarie, compte-rendu de la conférence d’ouverture de Bernard Charlot

« Faire alliance est une nécessité politique majeure », entretien avec Jean-Luc Cazaillon

Un projet pour la société, interventions de Claude Lelièvre et Edwy Plenel à la première Biennale de l’éducation nouvelle en 2017

« L’éducation nouvelle promeut le débat pédagogique inventif », conférence de Philippe Meirieu en clôture de la Biennale de 2017

 


Sur notre librairie :

N° 580, Vers une éducation numérique

Coordonné par Sylvie Grau, Jean-Pierre Guédon et John Kingston

Un dossier pour explorer les mutations des apprentissages, des savoirs, des rapports au monde et des rapports humains en jeu dans l’enseignement par et au numérique. Quels savoirs et compétences pour un monde devenu numérique ? Comment éviter que l’école ne renforce la « machine à exclure » par sa mutation numérique ?

 

Notes
  1. C’est le sujet du récent dossier des Cahiers pédagogiques n°580, de novembre 2022, « Vers une éducation numérique ».