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Des classes de 6e inclusives au bénéfice de tous les élèves
L’équipe pédagogique et les partenaires institutionnels d’un collège public situé en éducation prioritaire dans le Territoire de Belfort font vivre, depuis quelques années, un projet qui devrait et pourrait innerver l’ensemble de notre système éducatif : des classes de 6e inclusives. Elles regroupent au quotidien des élèves inscrits en Segpa et des élèves inscrits en 6e générale. Une hétérogénéité maitrisée par le coenseignement et l’expertise pédagogique construite au fil des années.Le collège Vauban met en place à la rentrée 2019 des classes particulières : des classes de 6e inclusives, visant à inclure dans les classes de 6e générale des élèves pré-orientés Segpa (Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté), afin de les laisser terminer leur cycle 3 dans le cursus général. Cette initiative vise à répondre à la demande, en 2018, de la Direction académique du Territoire de Belfort, suite à la loi Peillon de 2013 qui introduit dans le Code de l’éducation le concept d’école inclusive.
Animés par les grands principes de cette réforme – la tolérance, la compréhension mutuelle, le respect des différences et la lutte contre toute forme de discrimination –, des professeurs de lettres, de mathématiques, d’histoire-géographie, ainsi que des professeurs des écoles spécialisés ont constitué une équipe qui a réfléchi à ce défi pédagogique et s’est lancée dans l’aventure. Voilà six ans qu’elle perdure.
Sur les six classes de 6e que compte le collège Vauban, deux sont des classes inclusives. C’est un choix délibéré et unique dans le département. On inclut sans exclure. Ces deux classes sont constituées avec une attention particulière, grâce à une liaison CM2-6e qui joue pleinement son rôle.
Chaque classe de 6e inclusive compte huit élèves pré-orientés Segpa et quatorze à seize élèves de 6e générale de tous niveaux sociaux et culturels, choisis sur leur capacité à aider, tolérer, soutenir. Les élèves pré-orientés Segpa sont des élèves en grande difficulté scolaire et parfois sociale. Une très grande hétérogénéité règne donc dans les classes de 6e inclusives.
La particularité de ces deux classes est d’avoir des heures de coenseignement dans plusieurs disciplines : français (sur la totalité des 4,5 heures hebdomadaires), mathématiques (3,5 heures sur les 4,5 heures hebdomadaires), histoire-géographie (deux heures sur les trois hebdomadaires), sciences (deux heures sur trois) et anglais (deux heures sur quatre). Tous les programmes de la classe de 6e sont travaillés.
Ce coenseignement (en binôme professeur de collège et professeur des écoles spécialisé) permet la prise en charge de tous les élèves, sans distinction. La présence des deux enseignants permet de varier les situations pédagogiques, notamment en fonctionnant en parallèle : l’un revoit une notion non acquise et l’autre approfondit cette notion, ou l’un enseigne ce contenu d’une manière différente de l’autre, sous forme d’ateliers.
La salle est organisée en classe mutuelle : les élèves coopèrent sur des tableaux blancs disposés sur tous les murs de la pièce. Les deux enseignants organisent, observent et guident les élèves dans des groupes hétérogènes ou non1.
Ainsi, même en cas de problème relationnel grave, le cours ne s’arrête pas. Les difficultés sont gérées à l’extérieur de la classe avec un des deux enseignants, et l’autre continue son travail. Cette situation, qui n’est pas à négliger, garantit la présence permanente d’un adulte dans la classe, laquelle devient alors un lieu particulièrement sécurisé.
En février 2025, lors d’un conseil d’administration, les parents ont donné leur point de vue sur l’inclusion et ont rédigé une lettre à destination de l’équipe pédagogique :
« Les classes inclusives permettent aux élèves de la voie générale de développer l’empathie, de mobiliser leurs connaissances pour faire comprendre les notions aux élèves ayant des profils particuliers, de développer des savoir-faire afin que les compétences soient comprises par leurs pairs ayant des difficultés. Tout cela avec l’appui conjoint des professeurs des écoles et des professeurs de collège. Cette organisation est une synergie gagnante pour toutes les parties, surtout au collège Vauban où des salles pédagogiques innovantes ont été mises en place. Certains parents élus ont eu des enfants dans ces classes. Pour ceux dont la vivacité est de mise, cela leur a permis de prendre du recul et de se rendre compte de leurs facilités, de les mettre à contribution pour aider leurs camarades, tout en ayant un enseignement de qualité leur permettant également de progresser. »
Cette mise en œuvre a permis de changer le regard des enseignants sur les élèves de Segpa et sur leurs collègues enseignants de Segpa. Il n’y a plus deux types d’élèves ou deux entités pédagogiques mais un collège unique.
Il n’est plus rare d’entendre des professeurs de collège saluer par leur prénom des élèves de Segpa, de voir des élèves de Segpa déjeuner à la cantine avec des élèves du cursus général, et ce, jusqu’en 3e. Depuis deux ans, comme tous les élèves de Segpa de la 5e à la 3e sont passés par la 6e inclusive, les moqueries ou les remarques stigmatisantes ont presque disparu de la cour de récréation. On n’insulte pas son camarade, celui avec qui on a compris les problèmes de partage équitable ou appris le passé simple des verbes du 3e groupe ou encore avec qui on a fait la sortie pédagogique et partagé ses bonbons dans le bus sur le trajet retour.
Ce dispositif permet de développer le vivre-ensemble. Tous les élèves pré-orientés ne relèvent pas du handicap, mais tous ont de grandes difficultés scolaires. Ils ne sont pas les seuls. Il est donc nécessaire d’apprendre à accepter l’autre avec ses qualités et ses faiblesses, et de coopérer pour faire avancer la classe. Ainsi, en 6e inclusive, des pédagogies de la coopération sont mises en œuvre, ainsi qu’un travail sur la multiculturalité, dans le cadre d’une recherche du rectorat sur la mixité sociale dans les collèges.
Dans les classes de 6e inclusives, il est parfois difficile de faire en sorte que les élèves aient tous une attitude d’élève et de la motivation à apprendre. À deux enseignants, l’environnement de travail est plus sûr et plus détendu qu’à un seul pour vingt-quatre élèves dont huit en très grande difficulté. Les élèves se sentent plus sollicités et plus écoutés.
Les heures de vie de classe centrées sur les compétences psychosociales et les conseils de classe participatifs permettent de travailler sur l’attitude d’élève. Ils progressent ainsi à comprendre leurs émotions, à les exprimer, à écouter celles des autres et à les réguler. Il est toujours étonnant et agréable de constater qu’une classe de 6e inclusive en fin d’année n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était en début d’année.
Quand on interroge les élèves, deux principes de ces classes sont mis en valeur : le coenseignement et l’inclusion.
Ainsi il ressort que les élèves trouvent un bénéfice à avoir deux enseignants : « J’aime bien avoir deux profs, car quand je pose une question à un prof, le cours ne s’arrête pas et l’autre prof me répond en chuchotant » (Andréa) ; « Quand M. Bataille est tout seul, il est plus strict. L’ambiance de classe est moins détendue » (Mattia) ; « Avoir deux profs, c’est nul, car quand l’un est absent, l’autre est là » (Aya) ; « Quand on a deux profs, on est plus surveillés » (Maxime).
De même, l’inclusion semble un avantage pour tous les élèves : « On se sent bien quand on aide un camarade. On se sent fort et on est fier » (Ilkan, élève pré-orienté) ; « J’avais peur qu’on se moque de moi parce que j’étais pré-orientée en Segpa. Le professeur principal l’a dit le jour de la rentrée. Et non, on ne s’est pas moqué de moi » (Sarah) ; « En cinquième, je continue à partager mon casier avec ma copine, même si je suis en Segpa » (Jade, élève de 5e Segpa) ; « Avec les copains de 6e, on se retrouve pour manger à la cantine ensemble » (Nina).
Mais des idées restent encore à faire évoluer : « Quand on vient m’aider, je me sens nul » (Luan, élève pré-orienté) ; « Travailler avec les autres, c’est difficile » (Ambre, élève pré-orientée) ; « Des fois, je ne veux pas participer, car j’ai peur de me tromper » (Luna, très bonne élève) ; « Ça va trop vite, je n’arrive pas à suivre » (Yanis, élève pré-orienté).
La 6e inclusive, c’est une aventure humaine qui dure depuis six ans. C’est un dispositif qui rapproche des élèves et des professeurs dans le but revendiqué de faire progresser tout un chacun. Les enseignants ont pu créer de nombreux chantiers pédagogiques comme les classes mutuelles – projet accompagné par le Pardie (Pôle académique de recherche développement innovation expérimentation) –, la mise en place d’une salle pédagogique innovante (« Notre école, faisons-la ensemble »), des conseils participatifs (accompagnés par le Pardie) ou un projet annuel de sortie pédagogique.
L’aide de l’institution à différents niveaux est à souligner : soutien de la direction académique, moyens donnés à l’établissement renforcés, présence régulière de chercheurs, formation régulière et valorisation du dispositif par la communication (Cahiers pédagogiques, Télérama, L’Est Républicain). Conscients des moyens supplémentaires indispensables à cette organisation, les enseignants espèrent que cette mise en œuvre de l’inclusion en 6e pourra être pérennisée. Avec une hiérarchie qui les soutient, ils poursuivront ce projet d’inclure et former les adultes et citoyens de demain.
En complément, lire cet article de Mariane Tanzi, Inspectrice d’académie, directrice académique des services de l’Éducation nationale (Dasen) du Territoire de Belfort du 1er novembre 2021 au 31 octobre 2025
À lire également sur notre site
Segpa : l’école de la défiance de soi, par Gwenael Le Guével
Segpa : tirez pas sur l’ambulance !, portrait de Sandrine Sirvent
Franchir les frontières invisibles, par Jérémy Bridiers-Uberti (article payant)
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Notes- Voir la « Fiche outil : La classe mutuelle », de Jean Bataille, Fanny Becker, Estelle Courvoisier, Ouali Meslem, article publié dans le n° 599 des Cahiers pédagogiques, « Hétérogénéité : oui, mais comment ? », mars-avril 2025.



