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« 63 heures sup’, c’est pas possible ! »

Les élèves de lycée professionnel sont destinés à devenir des « professionnels » dans un domaine spécifique. Pour le baccalauréat professionnel Agora (Assistant à la gestion des organisations et de leurs activités), il s’agit de la gestion administrative. Les connaissances et compétences qu’ils doivent acquérir tout au long de leur parcours de deux ou trois ans (selon qu’ils ont bénéficié d’une passerelle ou non) sont réparties en trois blocs (gérer des relations avec les clients, les usagers ; organiser et suivre l’activité de production ; administrer le personnel) et sont traversées de façon spiralaire1 en classe, en espace professionnel et en stage.
Les espaces professionnels sont de véritables simulateurs administratifs : l’agencement est pensé pour immerger l’élève le plus fidèlement possible « comme en entreprise », les outils informatiques sont identiques à ceux que l’on retrouve dans le monde professionnel et les équipements s’apparentent au maximum à ceux utilisés dans les bureaux (téléphone, ordinateur, imprimante, plastifieuse, relieuse, panneau d’affichage, plannings, parapheur, etc.).

Au-delà du cadre, les activités proposées dans des scénarios pédagogiques s’inscrivent aussi dans une réalité professionnelle. Les élèves sont embauchés au poste de gestionnaire des achats, des ventes, des ressources humaines… pendant une durée donnée (plusieurs séances de deux ou trois heures) puis changent de poste pour expérimenter toutes les fonctions. Ils travaillent dans une entreprise fictive. Chez nous, il s’agit de Weltim2 qui commercialise des produits bio. Ces situations simulées dans un cadre sécurisé permettent d’apprendre le « métier » et autorisent les essais, les retours sur activité, et les erreurs utiles qui aident l’élève à se professionnaliser.
L’élève-employé dispose d’une multitude de supports : consignes, procédures, modèles, tutoriels, et travaille en autonomie. Il peut demander l’aide de ses camarades ou de son professeur-directeur. Certains jeunes échangent couramment face aux difficultés rencontrées et valident ou non les résultats obtenus entre eux. Ils ne sont pas forcément sûrs d’eux mais discutent des modalités, des vraisemblances.
Par exemple, dernièrement, Victorine (gestionnaire des relations humaines chez Weltim) indique à Pauline qu’elle a réussi à trouver le nombre d’heures supplémentaires effectuées par un salarié de l’entreprise : soixante-trois heures pour la semaine. J’assiste à une réaction de stupéfaction de Pauline qui lui indique qu’un salarié fait trente-cinq heures par semaine et qu’il est peu probable qu’il puisse réaliser soixante-trois heures supplémentaires. Elles décident ensemble de vérifier le travail de Victorine pour voir comment elle a obtenu ce résultat. C’est grâce à cette « bourde » que Victorine va pouvoir assimiler le quota hebdomadaire légal, ainsi que le calcul des heures supplémentaires.
Autre exemple de situation : les élèves gestionnaires des achats passent des commandes aux élèves partenaires fournisseurs. Ces derniers doivent ensuite leur envoyer les produits commandés. Il arrive fréquemment que les gestionnaires des achats relancent (par mail, par téléphone) les partenaires fournisseurs qui ne sont pas assez rapides ou ont oublié des produits dans la livraison. Ces interactions entre collaborateurs fictifs permettent de mettre en évidence des erreurs afin de les corriger. Quand les jeunes changent de rôle, ils sont beaucoup plus vigilants dans l’exécution des tâches qui affectent les commandes, les ventes, etc. Ils ont appris que leurs défaillances impactaient le bon déroulement de l’entreprise.
En tant que professeure-directrice de l’entreprise Weltim, je dois valider les stocks, les commandes, un mail ou bien signer les courriers, les chèques. C’est souvent à cette occasion que je peux transmettre une compétence technique ou revoir une connaissance non assimilée. De plus, lorsqu’un élève me remet ses travaux, ceux-ci sont corrigés pour observer la concordance entre les attendus et les réalisations du jeune. Puis un entretien conseil est mené individuellement pour permettre à l’élève-employé de m’expliquer comment il a fait, comment il s’y est pris, ce qu’il a compris de la mission qui lui était confiée, quels outils il a utilisés, etc.
À ce moment-là, je lui montre les anomalies et inexactitudes dans ses résultats et, par mon feedback, je pointe les éléments importants qui étaient à prendre en compte (quand ce n’est pas l’élève lui-même qui s’en aperçoit en relisant les consignes avec moi ou en observant plus attentivement son environnement numérique). Les conséquences de ses erreurs lui apparaissent alors et lui permettent de corriger le geste professionnel. La représentation mentale est décortiquée pour éviter la reproduction de l’erreur.
Voici un exemple concret d’entretien mené :
– « Jocelyne Perrier : Bien, Noémie, on va revenir ensemble sur la tâche que tu viens de réaliser, d’accord ? Tu étais chargée d’organiser le déplacement professionnel d’un collaborateur. Peux-tu me dire, dans un premier temps, comment tu t’y es prise ?
– Noémie : Oui, bien sûr. J’ai commencé par sélectionner des hébergements qui correspondaient au budget fixé. Je me suis concentrée sur le cout, parce que c’était le critère principal avec la localisation.
– J. P. : D’accord. Donc tu t’es appuyée principalement sur le budget comme contrainte principale. Et est-ce que tu te souviens des autres consignes données ?
– N. (après un silence) : Euh… oui, il y avait aussi une demande spécifique, il fallait… [hésite] … Ah oui, je crois qu’il fallait des hôtels…
– J. P. : Oui, des hôtels 2 étoiles uniquement, avec possibilité de restauration sur place. Je t’invite à reprendre les consignes pour bien les relire. Regarde, elles sont notées ici [je pointe du doigt sur le document la demande spécifique].
– N [relit les consignes] : Ah mince… Je n’ai pas du tout fait attention à ces détails.
– J. P. : Connais-tu la différence entre les hôtels et les chambres d’hôtes ? Ici, on privilégie les hôtels pour des raisons précises, notamment dans un cadre professionnel. Peux-tu imaginer pourquoi les chambres d’hôtes ne conviennent pas toujours dans ce type de situation ?
– N : Non, pas trop…
– J. P. : Un hôtel est une structure commerciale souvent plus neutre, plus pratique pour les professionnels. Une chambre d’hôtes est une structure privée où des propriétaires accueillent les clients souvent dans leur propre maison. Il peut y avoir des contraintes horaires et une restauration collective. Maintenant que tu le sais, voyons ensemble comment tu as fait pour sélectionner tes hébergements. Tu te souviens de la plateforme sur laquelle tu as fait tes recherches ?
– N : Oui.
– J. P. : Regarde ici (écran de l’ordinateur). La plateforme propose des filtres qui permettent d’affiner la recherche. Par exemple, en cochant uniquement « hôtels 2 étoiles » et « restauration sur place », tu aurais directement obtenu des résultats conformes aux consignes. Je te montre [j’effectue la démonstration sur l’outil].
– N (observant) : Ah oui, je vois ! C’était juste là… Je n’ai pas pensé à utiliser les filtres.
– J. P. : Et pourtant, c’est essentiel. Ce que tu as fait, c’est une sélection partielle sans vérifier la cohérence avec tous les critères donnés. Qu’aurais-tu pu faire différemment pour éviter cette erreur ?
– N : Je pense que j’aurais dû relire les consignes plus attentivement avant de commencer. Et aussi vérifier mon travail.
– J. P. : Voilà. Si tu avais fait cette vérification, tu aurais pu t’apercevoir que tes choix ne correspondaient pas à tous les attendus.
– N : C’est vrai… Je n’ai pas pris le temps de tout contrôler. La prochaine fois, je prendrai vraiment le temps de bien lire les consignes avant de commencer.
– J. P. : C’est super ! Ici, tu réalises que dans un cadre professionnel, une erreur comme celle-ci peut avoir des conséquences. Imagine : si le collaborateur arrive dans une chambre d’hôtes sans restauration, avec des horaires contraignants, cela risque d’impacter son confort et, par extension, sa performance. Qu’en penses-tu ?
– N : Oui, je comprends mieux. Ça pourrait déranger le collègue, et l’entreprise aussi, car ça ne répond pas aux exigences professionnelles.
– J. P. : Exactement. Ce type d’erreur n’est pas dramatique, mais elle souligne la nécessité d’une méthode rigoureuse. »
En discutant comme on vient de le faire, Noémie prend conscience des étapes essentielles pour mieux organiser son travail : relire, utiliser les outils à sa disposition et contrôler ses résultats. C’est tout l’intérêt de cet entretien conseil. En reprenant sa démarche pas à pas, on met en lumière le fonctionnement de l’élève, les obstacles qu’il rencontre et les solutions pour progresser. Cela favorise la compréhension des mécanismes d’apprentissage et d’amélioration grâce à un échange structuré et bienveillant. Avec de l’entrainement, le jeune prend de plus en plus rapidement conscience du pourquoi il s’est trompé et s’autocorrige, acquiert de l’expérience, modifie ses méthodes, ses savoir-faire. Il ne craint pas de se tromper, car il sait qu’en simulateur administratif, les conséquences sont moindres
En stage, il sait aussi que son tuteur est là pour vérifier son travail avant de le valider. En effet, certaines missions qui sont confiées aux élèves, font l’objet d’une fiche d’activité rédigée par eux, sorte de rapport d’analyse. Une multitude de questions leur sont posées afin de les aider à avoir une réflexivité sur leur travail : questions sur le contexte, sur le déroulement de l’activité, sur les connaissances et compétences mobilisées, sur les résultats obtenus, les réussites et difficultés.
L’élève apprend à analyser minutieusement son travail et à voir comment il a pu dépasser ses appréhensions ou erreurs. Le tuteur porte un regard dit « technique » sur les tâches effectuées par le stagiaire et ses capacités à dépasser les difficultés rencontrées (voir l’exemple de compte-rendu d’activité).
De fait, chaque erreur commise est souvent pour moi l’occasion de décortiquer les représentations mentales qui sont derrière le geste professionnel en construction. Sans cette erreur, je ne peux pas accéder à son univers, ses croyances, ses savoirs incomplets ou erronés, ses difficultés. C’est pour cela que je considère qu’une erreur est un cadeau que me fait l’élève, car il me permet de l’aider à progresser.
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Notes
- Approche pédagogique dans laquelle les concepts et les compétences sont introduits de manière progressive et répétée au fil du temps. Chaque fois qu’un sujet est revisité, il est approfondi et élargi, permettant aux apprenants de construire sur leurs connaissances antérieures.
- Structure empruntée au LP Barthélémy-Thimonnier de L’Arbresle (Rhône) avec l’accord de Lionel Dumas, professeur dans cet établissement.



