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L’après attentats

Le jour où je me suis transformée en grand oracle

Marjorie Decriem

19 novembre 2015

Aux États-Unis aussi, dans cette école française de Los Angeles, il a fallu expliquer, répondre aux questions des enfants sur les attentats du 13 novembre. Universalité des interrogations, des incompréhensions et des peurs.


Documentaliste, « chef de l’information », il est bien évident que j’avais réponse à tout… Branchée en direct sur CNN et les Décodeurs du Monde, on venait vers moi à tous les niveaux : les enseignants qui se jetaient sur les exemplaires imprimés de Mon petit quotidien, les parents qui venaient me demander « si j’avais de la famille en France » et enfin les élèves.

Je ne savais pas trop quoi faire lundi matin à 8h (17h à Paris) avec les sixièmes. On entre, on s’assoie et je leur dis « je ne sais pas trop quoi faire. Je vous propose qu’on lise un journal ensemble et qu’on en discute et puis après on reprend notre travail. » Système américain oblige, nous avons libéré la parole, je crois que je l’ai libérée un peu trop…

« Et Madame, c’est vrai que… » « Heu ! » « C’est vrai hein, c’est mon père qui l’a dit ! » Re « heu »…

« Madame, c’est vrai que c’est la troisième guerre mondiale ? » Vite Mon petit quotidien à la rescousse !

Qui sont les méchants ?

« Madame, les méchants, c’est qui ? » Ah ben là je suis bien embêtée. Et puis ça commence par des tout mignons élèves qui m’assènent d’un air suffisant :
« Ben c’étaient des réfugiés ! » Ouh là ma brave dame ! Je me lance et j’assène le coup de grâce : « Ben non, c’étaient des Français pour la plupart. »
« Comme vous Madame ? » Heu... Non, pas encore tout à fait…
« Madame, ILS vont attaquer l’école ? »
Ce ILS majuscule dans la bouche de mes gamins de 10 ans, ça me fout des frissons dans le dos.

De raccrocs en bégaiement, nous arrivons tant bien que mal à démêler l’écheveau des événements, du vocabulaire, des sentiments.

Un moment de pure émotion quand un petit garçon lève le doigt après que j’ai insisté pour la 10eme fois sur la différence entre musulmans et islamistes : « Oui moi je suis musulman… Et j’ai peur quand je le dis à mes copains… » En tout cas, ce jour noir, tu n’as pas eu peur et tu nous as donné une sacrée leçon de tolérance !

Une petite fille qui commence à raconter que son père aurait du être au Bataclan ce soir-là, mais qu’en fait il n’avait pas pu. Mais ses amis y étaient…

Drapeaux et frontières

Une autre, plutôt réservée, qui me fait dessin sur dessin avec tous les drapeaux du monde.

Et là, petit à petit, les questions se calment, les sentiments s’apaisent. Je souris pour montrer que la vie continue. Une dernière question : « Madame, c’est vrai qu’ils vont construire un mur autour de la France ? » Blanc, silence, « Heuuuuuuu »... « Ben oui, ils ont dit qu’ils enfermaient les frontières. Ça c’est dangereux, hein Madame ? »

Je suis le Grand oracle. Je vais te faire une seule promesse : « Promis, on n’enfermera pas la France. »

Marjorie Decriem
Professeure documentaliste à l’École Internationale de Los Angeles (États-Unis)

Le dessin « Peace for Paris » est de Jean Jullien, @jean_jullien sur Twitter.

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