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Thibaut Soulcié : « Les ados sont très surprenants, et souvent très très drôles »

Ça s’est bien passé, j’étais comme un poisson dans l’eau. J’ai fait toute ma scolarité dans le public, même après le bac, et j’étais très épanoui scolairement.
Une fois qu’on est en paix par rapport à la personnalité des profs, on se rend compte de ce qu’ils ont apporté. Je pense en particulier à un prof de français en 2de, qui était ouvert à toutes les discussions, et à un prof d’arts plastiques en terminale, très anticapitaliste : ça nous secouait beaucoup, à l’époque on n’avait pas vraiment de convictions ni de vision du monde. On pourrait penser que les arts plastiques relèvent uniquement des émotions, du domaine du sensible, que c’est un monde presque cérébral, mais lui arrivait à connecter l’art avec le monde dans lequel on vivait. Il aimait bien ce que je faisais et m’a encouragé à persévérer dans cette voie-là.
Ce livre est un recueil de chroniques parues dans Médiapart1, il s’adresse aux gens qui ont un gout pour l’actualité, l’information, qui consomment de la presse, écoutent la radio, sont attentifs à la marche du monde et ses évolutions. En général, les dessinateurs de presse sont bien aimés par les profs, notamment d’histoire-géographie et EMC, parce que leurs dessins sont un support de cours. Le dessin de presse, c’est une porte d’entrée, une vraie clé de compréhension d’une époque – prenez l’Affaire Dreyfuss !
Aujourd’hui beaucoup de gens fuient l’actualité, trop anxiogène avec son rythme effréné et ses titres racoleurs. Avec le développement des médias d’opinion à la CNews, où on ne propose pas de l’information mais du café du commerce malsain, où l’on cherche des boucs-émissaires plutôt que des explications. Mais j’observe aussi que des gens reviennent à l’explication plus longue, au documentaire, et au recul par rapport à l’actualité.
Je ne sais pas trop… Après coup, en tout cas, les enseignants me disent que leurs élèves ont adoré.
Je ne fais qu’une ou deux interventions par an. C’est important, mais c’est pas mon cœur de métier. J’interviens toujours dans le même lycée et avec le même enseignant, dans le cadre d’une option. La classe travaille en amont de ma visite sur le thème proposé pour les faire dessiner. Il y a deux ans, on avait travaillé sur les fakenews. Ils avaient imaginé lancer une rumeur dans le lycée – disant que les portables allaient être interdits – pour voir si ça prenait. Ça travaille aussi leur perception des médias et la façon dont ils s’informent.
Parfois, on me demande de noter les productions des élèves, qui s’étonnent de voir que quelque chose qui est censé être drôle, créatif, puisse être évalué avec des critères solides. Cela leur fait prendre conscience qu’on peut faire un métier marrant très sérieusement, que c’est du travail même si ça relève du divertissement, et qu’il peut y avoir un fond solide, journalistique, et de la réflexion dans un petit dessin humoristique.
Carrément ! J’aime bien les jeunes, et j’essaye de ne pas devenir un vieux boomer réac ! Les ados sont très surprenants, et souvent très très drôles, un peu pince-sans-rire, un peu cyniques. Ils consomment beaucoup de contenus humoristiques sur les réseaux.
Quand je montre des dessins à une classe, je pense qu’ils rigolent intérieurement, enfin, je l’espère – le prof me le garantit à chaque fois. De toute façon, quand on regarde un dessin de presse, ça reste cérébral, on ne rit pas à voix haute, ce n’est pas du stand up. On sourit, avec ce petit souffle qui marque l’amusement… Mais pour comprendre un dessin de presse, il faut savoir le lire. C’est un peu comme une charade visuelle. Souvent, les élèves pensent savoir analyser un dessin de presse, alors qu’ils perçoivent le premier sens mais pas le deuxième ou le troisième.
Et il y a évidemment la question des « réfs ». Si on utilise des références dans un dessin, il faut qu’elles soient partagées avec la personne qui lit la blague. Il y a un travail d’essentialisation, il faut dépouiller au maximum le dessin, pour que la blague soit très efficace. Les jeunes n’ont pas tous les codes ni toutes les clés encore, ils n’ont pas tous inclus Trump, Macron et Bernard Arnault dans leur univers, leur monde ne fait pas forcément encore cette taille-là. Cela dit, le dessin de presse ne parle pas forcément de politique.
De toute façon, les adolescents bâtissent leurs « réfs » en permanence, c’est parfois très éphémère, ça ne sert à rien de courir après.
Oui, nous faisons tous partie d’un écosystème symbiotique qui est très attaqué : les profs, la presse, le dessin, la liberté d’expression, la science, le système judiciaire…
L’école doit former les élèves à l’esprit critique et à la culture générale. C’est une porte d’entrée dans le cerveau des futurs citoyens, c’est normal qu’elle soit la cible des autoritaristes et des totalitaristes. Et le dessin de presse relève du débat citoyen, de la liberté d’expression. On peut aller loin et ça peut choquer, surtout dans une période de campisme ou de clan. Lorsqu’un dessin heurte ta sensibilité, tu voudrais que ça n’ait pas le droit d’exister, mais précisément, ce truc qui te dérange a le droit d’exister.
Il y a de moins en moins de dessins de presse avec une grande liberté de ton qui paraissent. Je suis hyper reconnaissant que les enseignants continuent à faire connaitre le dessin de presse. Cela nous permet d’aller parler avec les élèves et de leur expliquer comment fonctionne le dessin, ce que ça peut apporter au débat. Si les élèves n’ont pas les outils pour décrypter les dessins, ça va disparaitre, tout comme le débat républicain modéré.
Les profs aussi sont un peu le dernier rempart. Je pense à ce dessin de Pascal Gros où l’on voit une foule de gens – dont un personnage avec une écharpe tricolore – pousser devant eux un prof en le remerciant d’enseigner, de sauver la République, de faire baisser la violence, d’être en première ligne, etc. Je comprends qu’ils et elles en aient ras le bol d’être sacrifiés par le gouvernement.
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