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Souvenirs d’école : un musée pédagogique en Espagne

Une mobilité Erasmus en Espagne, courant novembre, fut l’occasion de découvrir un musée pédagogique militant unique en son genre. Dans le sous-sol de l’université Jaume I de Castellón de la Plana se cachent des matériels et des pratiques d’enseignants que numérisent avec patience des bénévoles, afin de constituer le fonds de ce musée essentiellement virtuel. Son objectif : nourrir la formation et la réflexion éducative d’aujourd’hui.
Le Musée pédagogique de Castellón, entre Barcelone et Valence, en Espagne, est un musée essentiellement virtuel et militant. Des expositions sont certes organisées à partir de ses collections, notamment dans un centre culturel dédié à la culture, l’éducation, la jeunesse et le vivre-ensemble – où, par exemple, une ancienne salle de classe a été reconstituée – et dans le hall d’entrée de la faculté des sciences humaines et sociales. Mais l’essentiel est entreposé dans une vaste pièce au sous-sol de la faculté des sciences humaines et sociales de l’université Jaume I (UJI), qui n’est pas visitable par le public.
Comme le Musée entend contribuer à la formation des enseignants et à la réflexion collective sur les tendances et pratiques pédagogiques formelles et non formelles, des visites sont organisées pour les enseignants et étudiants de l’université, de même que des ateliers et des formations.
Le point de départ de la constitution de ce musée est le matériel pédagogique et didactique accumulé par l’ancienne école normale, transférée à l’université. Du matériel (mobilier, cartes, manuels) provient également de petites écoles rurales qui ont fermé, et des mouvements pédagogiques de la région (archives et matériel pédagogique). Toutefois, l’objectif du projet n’est pas la centralisation de tout le matériel à Castellón, si ce n’est une centralisation numérique.
Tout est donc en voie de numérisation (photos et scans), dans l’entrepôt de l’université de Castellón ou sur place. Le travail de sauvegarde (inventaire, numérisation, classement) est réalisé uniquement par des bénévoles, anciens enseignants, sans subvention ni budget, l’université mettant simplement le local en sous-sol à disposition.
Enfin, un travail mémoriel est mené par les bénévoles du musée, à travers des entretiens filmés avec des enseignants retraités et d’anciens élèves.
Un des fonds est particulièrement impressionnant et occupe un espace conséquent. C’est celui d’un enseignant, Ferran Morell, qui a exercé à Cuenca et Valence : il a conservé près de 1 260 toiles et 2 000 croquis réalisés par ses élèves (adolescents) entre 1977 et 1998. Sa collection, transmise au musée, comporte également des diapositives de chaque toile, des photos des élèves en train de travailler, et des carnets où il rédigeait une fiche sur chaque œuvre réalisée !
La manière de procéder était la suivante : l’enseignant organisait un conseil avec les élèves pour choisir un thème lié au contexte politique et social, qui faisait débat entre eux et les faisait réagir. Par exemple, « le mythe de l’intelligence », « la classe démocratique », « la classe autoritaire », « l’alcoolisme », « non à la guerre ». Il pouvait aussi s’agir de sujets concernant des peintres ou artistes plasticiens. Après des temps de réflexion et de débat en groupe, les élèves réalisaient des croquis, et ceux qui le voulaient (environ 60 %) revenaient pour peindre le samedi matin, hors temps scolaire obligatoire.
La consigne donnée au musée par Ferran Morell concernant ces œuvres est savoureuse : il n’est pas possible de vendre les toiles ; on peut les donner, mais qui en veut une les prend toutes !
Le musée pédagogique témoigne aussi de la résistance des enseignants valenciens à la disparition de leur langue, voulue par les franquistes.
Durant la dictature de Franco et dans les années qui ont suivi, les professeurs des écoles qui voulaient pouvoir enseigner en valencien – une variante du catalan, langue interdite encore dans les années 1980 – devaient s’organiser.
Des « journées écologiques scolaires » ont ainsi eu lieu. Les enseignants et enseignantes se donnaient rendez-vous avec leurs classes pour une journée dans la montagne, sous le prétexte officiel de planter des arbres et des arbustes. Mais chaque classe présentait également aux autres un atelier mené durant l’année en valencien.
La première année, le regroupement a concerné 3 500 élèves, puis 5 500 l’année d’après, et plus de 9 000 la suivante. Après quoi les enseignants ont décidé d’avoir plusieurs lieux de rendez-vous, de manière à garder le contrôle de l’affluence (et une certaine discrétion…).
Faute de matériel pédagogique en valencien, les enseignants fabriquaient et utilisaient également des systèmes artisanaux d’impression et de reproduction de fiches et documents pour pouvoir faire travailler leurs élèves dans la langue, comme la sérigraphie ou encore l’impression sur une gélatine, dont la recette se transmettait d’un enseignant à l’autre. Une recette pour garder le gout de la langue, en somme !
Plus d’informations (en valencien) sur le site du musée.
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