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Les CPS comme outil de prévention santé

Les compétences psychosociales intègrent les programmes éducatifs, avec pour objectif de réduire les inégalités sociales de santé, d’améliorer le climat scolaire et de favoriser la réussite des élèves. Pourtant, malgré leur potentiel, leur définition reste floue et leur évaluation complexe. Nouvelle marotte pédagogique ou moyen durable pour former de futurs citoyens autonomes et épanouis ? Voici un premier point de vue, en attendant notre dossier de mars-avril sur ce sujet.

Au début des années 2000, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) regroupe les CPS en trois grandes catégories (les compétences émotionnelles, sociales et cognitives). D’autres organisations internationales, telles que l’Unesco, l’Unicef ou encore l’OCDE, proposent également leur propre définition.

Récemment, Santé publique France a apporté sa pierre à l’édifice, en proposant que les CPS constituent « un ensemble cohérent et interrelié de capacités psychologiques – cognitives, émotionnelles et sociales – impliquant des connaissances, des processus intrapsychiques et des comportements spécifiques, qui permettent d’augmenter l’autonomisation et le pouvoir d’agir (empowerment), de maintenir un état de bienêtre psychique, de favoriser un fonctionnement individuel optimal et de développer des interactions constructives » (Instruction interministérielle du 19 aout 2022).

Encore plus récemment (2025), Santé publique France, toujours, tout en gardant la triple catégorisation, propose un référentiel pour les CPS avec un processus de développement en deux phases : la compréhension et l’acceptation (renforcer sa conscience de soi, renforcer sa conscience des émotions et développer des relations constructives) ; et la régulation et l’accomplissement (renforcer sa maitrise de soi et son accomplissement, réguler ses émotions et son stress et résoudre des difficultés relationnelles).

UN FACTEUR PROTECTEUR DE LA SANTÉ

Si ces propositions semblent aller dans le même sens, il est important de noter une certaine confusion au niveau de la compréhension des CPS d’un point de vue opérationnel : parle-t-on de compétences ? De capacités psychologiques ? De connaissances ? De processus intrapsychiques ? De comportements spécifiques ?

En France, les CPS ont été identifiées comme un facteur protecteur de la santé ainsi qu’un levier de son amélioration1. Plus largement, et comme précisé dans le vadémécum L’école promotrice de santé édité par la Dgesco en février 2020, le développement des CPS favorise le bienêtre, les apprentissages et outillerait les jeunes pour aborder la vie. Il s’agit donc d’un élément contributif majeur de la prévention, notamment en milieu scolaire.

Pour illustrer cela, penchons-nous sur un rapport proposé en 2021 par Santé publique France, qui fait un état des expérimentations en cours depuis une quarantaine d’années. Ce document indique que les différents programmes visant le développement des CPS chez les enfants et les adolescents, lorsqu’ils sont probants, peuvent agir favorablement sur différentes problématiques : réduire les addictions (tabagisme, consommation d’alcool, consommation de substances psychoactives), les problèmes de santé mentale (anxiété, colère, stress, concentration, capacité à résoudre ses problèmes, idées suicidaires, etc.), la violence (actes de violence, délinquance), améliorer le bienêtre, la santé sexuelle (prise de risque, recours à la contraception, grossesses non choisies, IST, etc.), le climat scolaire, la réussite scolaire (estime de soi, relations positives, résultats scolaires, concentration, etc.).

COMMENT ÇA MARCHE ?

Selon l’OMS, la promotion de la santé vise, entre autres choses, l’adoption pérenne de modes de vie sains en accroissant les connaissances et compétences individuelles et collectives en matière de santé. À l’évidence, le champ d’action demeure multidimensionnel et il convient d’en considérer la dimension systémique (de nombreux facteurs interagissent entre eux à différents niveaux des écosystèmes de vie des individus) afin de créer des environnements favorables à la santé et au bienêtre.

Or, comme nous l’avons vu précédemment, le développement des CPS est associé à la motivation des individus et plus particulièrement au concept d’empowerment (empouvoirement), qui permet aux individus de mieux comprendre et d’agir sur les facteurs influençant leur vie et leur santé. Il est donc préconisé de travailler les CPS le plus tôt possible dans la vie, notamment en milieu scolaire, car les inégalités de santé, celles qui creusent les écarts de santé entre individus et populations, apparaissent dès le plus jeune âge.

Actuellement, les CPS peuvent être travaillées de différentes manières dans le cadre de l’école. Tout d’abord, elles sont intégrées au socle commun de connaissances, de compétences et de culture de l’école française. Elles sont donc travaillées et développées de manière plus ou moins implicite par les différentes situations d’apprentissage et l’expérience de la vie collective en milieu scolaire.

UNE APPROCHE INTÉGRÉE ET GLOBALE

Les CPS peuvent faire l’objet d’interventions, de programmes ou d’ateliers, largement décrits dans le référentiel de Santé publique France. Il est préconisé que ceux-ci soient déclinés sous forme de séances structurées, régulières, s’inscrivant dans la durée, en commençant le plus tôt possible dans l’enfance. L’approche pédagogique à adopter doit en outre favoriser la participation et répondre à une démarche expérientielle.

Enfin, le développement des CPS est associé à l’approche des écoles promotrices de santé, dont elles sont un pilier. Celle-ci encourage l’ensemble des acteurs de la communauté éducative et scolaire à proposer un environnement, des conditions d’apprentissages et des relations favorables à la santé, dans et hors l’école, à travers une approche intégrée et globale. Le développement des CPS constituerait donc une ressource au service de l’atteinte de cet objectif.

Il apparait dès lors indispensable d’éviter de développer les CPS pour elles-mêmes, mais bien de penser leur développement global, tout en s’assurant de liens explicites avec des objectifs de la promotion de la santé, comme le préconise l’instruction interministérielle du 19 aout 2022.

Ces préconisations, si elles ont le mérite de mettre un peu plus de lumière sur les CPS en rappelant qu’elles constituent des compétences nécessaires pour les enfants et les jeunes concernés, ne mettent pas assez en valeur les objectifs, la finalité visée. Développer les CPS des enfants, oui, mais dans quel but ?

QUELLES LIMITES ?

Le premier constat dressé par la littérature met en exergue un manque de clarté du concept des CPS, concept mal défini en promotion de la santé, notamment dans le milieu scolaire2. De plus, les CPS sont développés au bénéfice de différents objectifs théoriques, tels que l’apprentissage, la réussite scolaire ou professionnelle, ou encore la santé, ce qui rend difficile l’évaluation de leur développement à l’heure actuelle3.

Du côté de la recherche, nous faisons donc face à un concept relativement instable. Ce point est fondamental : comment peut-on être sûr que ces programmes améliorent les CPS puisqu’il n’existe pas, pour l’instant, d’outil concret permettant de mesurer les CPS en tant que telles ?

Les programmes en question provoquent bien des changements significatifs dans les compétences mesurées, compétences qui sont liées conceptuellement aux CPS. Néanmoins, il est difficile d’affirmer que les compétences mesurées soient précisément des CPS.

De la même manière, le travail des CPS reste très centré sur un versant comportemental. On les construit, on les renforce et on observe des changements de comportements.

NOUVELLE MAROTTE ?

La promotion de la santé à l’école et donc du bienêtre des élèves mobilise effectivement le travail des CPS, qui sont des compétences éminemment utiles à la vie. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que ce sont, telles que développées actuellement, des compétences comportementales. Elles sont donc un levier plus qu’une fin en soi, qui répond à différentes dimensions : cognitive, sociale, affective, culturelle, spirituelle et physique.

Notons qu’elles arrivent en complément et en soutien à un autre concept clé beaucoup plus général : la littératie en santé. Définie par l’OMS comme « la motivation et la capacité des individus à accéder à l’information, à la comprendre et à l’utiliser de manière à la promouvoir et à maintenir une bonne santé », la littératie en santé est au cœur des stratégies d’amélioration de la santé des populations en promotion de la santé.

INÉGALITÉS SOCIALES DE SANTÉ

Cette littératie en santé est fortement corrélée aux inégalités sociales de santé. En effet, les populations ayant le plus bas niveau de littératie sont aussi les plus vulnérables. Posséder un bon niveau de littératie en santé permet aux individus d’augmenter leur compétence à agir et à être responsable par rapport à leur propre santé.

Chez les élèves, la recherche pointe le lien entre le développement de leur littératie en santé et leurs niveaux de bienêtre, de motivation et de sentiment d’efficacité personnelle (SEP)4. Le développement de la littératie en santé dès le plus jeune âge contribuerait donc à améliorer la santé des individus, à réduire les inégalités sociales de santé et, par là-même, à améliorer leurs apprentissages et donc leur réussite scolaire5.

Julien Masson
Professeur des universités, directeur de l’Institut des sciences et pratiques d’éducation et de formation à l’université Lumière Lyon 2, laboratoire Éducation, cultures, politiques (ECP)
Adeline Darlington-Bernard
Docteure en sciences de l’éducation à l’université Claude-Bernard Lyon 1, laboratoire Parcours santé systémique (P2S)
Emily Darlington
Maitresse de conférences habilitée à diriger des recherches en sciences de l’éducation à l’université Claude-Bernard Lyon 1

À lire également sur notre site

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À l’école, concilier bienêtre et apprentissages, par Élisabeth Rivoire

Débat : le développement personnel a-t-il sa place à l’école ?, par la rédaction

Que d’émotions !, par Caroline Mathias-Guyader (accès payant)


Bientôt sur notre librairie

Couverture du numéro 604 : « Enseigner les compétences psychosociales »

 

Notes
  1. Carine Simar, Julie Pironom, Damien Tessier, Christelle Nsambu et Julien Masson, « Validation transculturelle d’une échelle de mesure des compétences sociales chez les élèves des 8 à 12 ans », Éducation-Santé-Sociétés vol. 7 (1), 2020, p.125-139.
  2. Adeline Darlington-Bernard, Julien Masson et Florence Carrouel, « Exploration historique et épistémologique autour des origines des Life Skills et des compétences psychosociales », Éducation-Santé-Sociétés vol. 11 (1), 2025, p.1-16.
  3. Adeline Darlington-Bernard, Corélie Salque, Julien Masson, Emily Darlington, Graça S. Carvalho, Florence Carrouel, « Defining Life Skills in health promotion at school : A scoping review », Frontiers in Public Health, décembre 2023.
  4. Julien Masson, Adeline Darlington-Bernard, Sybile Vieux-Poule et Emily Darlington, « Validation française de l’échelle de littératie en santé des élèves HLSAC », Santé Publique, vol. 33 (5), 2022, p.705-712.
  5. Adeline Darlington-Bernard, Compétences psychosociales et promotion de la santé à l’école, thèse de doctorat, université Claude Bernard Lyon 1, 2024.