C’est ma première année en CE2 en REP (réseau d’éducation prioritaire), dans une commune rurale. Je commence l’année avec une classe de seize élèves avec des situations sociales différentes, des cultures différentes, des éducations différentes. Neuf élèves sont d’origine maghrébine, et sept sont de la population majoritaire. Sur les neuf premiers élèves, huit n’ont qu’un seul parent qui travaille, et sur les sept autres, une seule élève est dans ce cas. Je sais que les pères de Mayes, Omar et Kamel sont saisonniers dans la ville, que les parents de Charlotte et Louise travaillent dans des bureaux et que les parents de Théo tiennent un salon de toilettage canin. Les statuts sociaux redoublent donc la différence d’origine pour faire contraste entre les élèves. Une belle richesse à exploiter.

Le premier trimestre passe, et j’apprends à découvrir mes élèves. Je constate que certaines familles qui paraissent effacées de la scolarité de leurs enfants sont loin de négliger l’école, au contraire, elles sont très fermes sur ce sujet. Je le constate car, lorsqu’il m’arrive de sanctionner ces enfants pour leur comportement ou de donner une observation moyenne à un travail, ces élèves sont inquiets car ils savent qu’une punition les attend à la maison. C’est ce que me dit Kamel, qui sera privé de sortie dans son quartier, tout comme Ayoub par exemple, ou Omar aussi, qui a peur du savon que lui passera son père. Mais à l’inverse, la maman de Fabio fait beaucoup de remarques sur nos manières de travailler, mon binôme et moi, alors que les devoirs de son enfant ne sont pas toujours faits.

Le second semestre passe, et j’ai enfin pris mes marques avec tous, cerné leurs personnalités, leurs affinités, leurs animosités.

Je vois d’un côté des familles qui acceptent et vont dans le sens de l’école ; et d’un autre côté, d’autres qui surenchérissent, ne tolèrent pas, ne comprennent pas, contestent. À cet instant de l’année, je me dis que des conflits qui sont banals pour les élèves, peuvent gonfler en dehors de l’école. Il faut donc faire attention. Malgré ce que je pouvais penser, le « vivre ensemble avec nos différences », comme on dit, n’est pas toujours aisé. Mais j’apprends, sur le plan professionnel et sur le plan personnel également.

Confinement et coéducation

Arrive la mi-mars et la fermeture des écoles, l’enseignement à distance. Dans ma classe, il y a Mélissa, une enfant du cirque, qui ne possède pas de réseau internet. Il y a Mohamed qui n’a pas d’ordinateur. Omar, dont les parents ne parlent que très peu français. Mayes, dont les parents ne me donnent que très peu de nouvelles depuis le début. Ou encore Yasmine, dont l’imprimante est à cours d’encre et dont les parents n’arrivent pas à s’en procurer.

C’est la moitié de mes élèves qui présente des difficultés face à cet enseignement à distance. D’un autre côté, il y a Charlotte, dont les parents parlent fort bien le français, possèdent un ordinateur et même du matériel supplémentaire. Alors oui, il a fallu s’adapter, trouver des solutions au fur et mesure. La Poste a mis en place un service afin d’imprimer le travail pour les enfants, j’ai ajusté la manière de travailler.

Maintenant, la réouverture est en cours et je suis d’accord avec une décision de reprise, même si elle pose beaucoup de problèmes. Mais quoi qu’il en soit de la suite, j’aimerais dire que la continuité pédagogique, en cette période de confinement, m’a permis de créer un lien avec les parents qui n’aurait simplement jamais existé sans cela.

Il y a la maman de Manelle, qui me parle en envoyant des messages vocaux via une application de messages instantanés, car elle éprouve des difficultés avec l’envoi d’e-mails. Celle d’Asma, qui m’appelle de temps en temps pour être rassurée, qui est plus à l’aise à l’oral. Également, la mère de Mohamed, à qui j’imprime le travail pour lui donner chaque semaine car elle n’a pas d’imprimante. Le papa de Thomas, qui me parle régulièrement par mail, en me détaillant comment cela se passe pour son fils.

Ou encore ces parents qui se font beaucoup plus discrets, comme ceux d’Omar ou Mayes, ayant eux-mêmes un lien difficile avec l’école, mais qui veulent le meilleur pour leur enfant, et qui se manifestent par une petite phrase lorsque nous en avons réellement besoin (comme lorsque nous demandons s’ils comptent renvoyer leur enfant à l’école par exemple). Tout cela m’enrichit et me donne d’autant plus envie d’aider au mieux chacun de mes élèves dans sa singularité.

Cette première année n’aura décidément pas été commune, mais j’en sors grandie.

Élodie Zurano
Professeure des écoles stagiaire dans l’académie d’Aix-Marseille