,

Livre du mois du n° 573 – Islam et école en France : une enquête de terrain

Samia Langar. 2021, Presses universitaires de Lyon

Cet ouvrage correspond à une urgence et une exigence de comprendre et de regarder en face, sans préjugé, la question des rapports entre l’islam et l’école.

L’auteure, chargée d’enseignement et de recherche à l’université Lyon 2, tente de comprendre ce qui se déroule dans la société française et comment cela se passe pour les premiers concernés, en donnant la parole aux familles de culture ou de confession musulmane installées en France depuis plusieurs générations ainsi qu’aux équipes éducatives.

La première partie fait un rappel historique et évoque la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, l’entrée dans l’espace public de la deuxième génération, l’islam dans l’école avec une montée des revendications identitaires. L’accent est mis sur une réalité bien plus complexe que ce qu’en disent les surenchères et simplifications médiatiques et politiques.

En fait, une question majeure est celle de la relégation territoriale et de la mixité sociale résidentielle qui a disparu au fur et à mesure des années. Alors qu’on nous dit que l’école est assiégée par la question religieuse, les enseignants interrogés sont loin de reprendre un tel discours. Et l’intérêt du livre est bien de donner la parole aux différents acteurs de la communauté éducative (chefs d’établissement, enseignants et parents).

Ce que j’apprécie beaucoup, c’est cette parole donnée aux familles. Les parents de culture ou de religion musulmane sont des parents comme les autres qui veulent la réussite de leurs enfants mais sont aussi victimes de l’absence de mixité sociale avec un fort sentiment de relégation, et de déni de reconnaissance quel que soit le degré de religiosité.

Le retour à l’islam de ces familles est un fait qui s’impose, mais il s’agit bien souvent d’un islam reconstruit face à l’islam traditionnel des parents. « L’islam y est mobilisé comme cadre normatif de la famille, non pas à proprement parler dans un cadre communautaire, mais dans une perspective d’accomplissement individuel. »

La philosophie de la reconnaissance d’Axel Honneth a été le fil conducteur pour tenter d’y voir plus clair. Quand un sujet ne se sent pas reconnu dans la sphère commune, il tend à rechercher cette reconnaissance en investissant les particularités qui le singularisent.

La notion d’identité doit donc être réinterrogée, en articulation avec les notions d’universalité et de reconnaissance, pour bien comprendre le développement de l’islam au sein de la société française et ses répercussions dans l’école. Pour le philosophe Axel Honneth, « la reconnaissance est une dynamique sociale, un processus historique, moteur de la construction du commun, de la sphère de la réciprocité, de l’estime réciproque. Le commun n’est pas le semblable mais ce qui est en partage. » Faute de ce partage qui intègre une histoire commune, les replis identitaires, identité musulmane d’un côté, identité nationale de l’autre, creusent et, on peut le craindre, continueront de creuser un fossé. Comprendre, c’est se donner les moyens de prévenir « tant qu’il est encore temps ». L’auteure écrit en conclusion : « Apprendre à les connaitre “eux”, c’est finalement mieux “nous” comprendre. »

Un ouvrage qui peut contribuer à des débats aujourd’hui brulants et qu’on aimerait appuyés sur des faits et non des fantasmes. Citons Benoit Falaize dans sa préface : « Ce livre ne tombe dans aucune accusation, ni d’islamophobie de l’école ni contre des familles qui seraient intrusives ou hostiles aux valeurs de la République. C’est dans l’interstice des paroles et des silences que se lisent ces incompréhensions réciproques qui minent la République. »

Sylvie Fromentelle

Questions à Samia Langar

Pourquoi cette enquête et pourquoi Vénissieux, un territoire en grande difficulté, au risque d’en limiter la portée ?

Vénissieux a vu naitre la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. La mémoire de cette marche y est encore très présente. Cela pose une question capitale : comment est-on passé, en trente ans, d’une demande d’égalité et de citoyenneté à des revendications identitaires et religieuses centrées sur l’islam ? À une visibilité grandissante de l’islam au sein des nouvelles générations, qui frappe même aux portes de l’école ?

J’ai d’emblée choisi de conduire une enquête qualitative, au moyen d’entretiens approfondis avec les parents, les enseignants et enseignantes, les chefs d’établissement, qui vivent au quotidien cette situation. Et qu’on n’entend guère. Nous avons besoin de ce type d’enquête, tandis que dominent la généralisation statistique, les débats idéologiques. C’est la convergence des conclusions des enquêtes qualitatives menées sur des territoires différents qui autorise la généralisation. Il faut regarder Vénisieux dans sa spécificité ; c’est un lieu où vivent en nombre des familles françaises de culture musulmane appartenant à toutes les générations issues de l’immigration postcoloniale. Ce territoire est comme un miroir d’une part importante de l’Histoire française. Si Vénissieux n’est pas représentatif au sens statistique, il l’est sur ce plan.

Qu’est-ce qui vous a étonnée dans votre enquête ?

Beaucoup de choses. D’une façon générale, peut-être la capacité de toutes les personnes rencontrées à élaborer une réflexion et une analyse de leur situation et de leur vécu bien différentes de ce qui se dit et s’impose dans les médias et dans les propos politiques.

Sur un autre plan, un des enseignements de cette recherche est celui d’un islam moderne, en ce sens que loin d’être un islam communautaire, il prend la forme d’un engagement individuel, souvent vécu en couple, un islam vécu comme cadre de valeurs. Je ne dis pas que c’est l’islam de tous. Mais il y a dans ces couples que j’ai rencontrés un rapport au religieux qui me semble devoir être pris en compte, bien éloigné des clichés dominants.

Pourquoi la notion de « reconnaissance » est-elle essentielle pour comprendre l’impact de l’Islam sur une fraction de la jeunesse issue de l’immigration ?

Il serait inexact de prétendre que la notion de reconnaissance permettrait de comprendre l’impact de l’islam. Ce qu’il faut comprendre, c’est pourquoi une fraction de cette jeunesse se tourne vers l’islam, et même réinvestit et réinvente l’islam. Ce ne sont pas des jeunes qui cèdent aux sirènes de l’islam. Tout être humain n’existe pleinement qu’en existant aussi et même d’abord dans le regard de l’autre, en étant reconnu par l’autre ; cette réciprocité est au cœur de la reconnaissance. Pour s’estimer soi-même, chacun a besoin de l’estime de l’autre. Mais pour ces jeunes les discriminations dans la sphère sociale sont vécues comme autant de dénis de reconnaissance ; alors ils vont chercher dans l’islam la dignité qui leur est refusée ailleurs. Si je le résume en un raccourci historique, ce mouvement vers l’islam n’est pas sans relation avec l’absence de réponses données aux demandes que portait la marche de 1983, avec le constat que rien ne peut changer de ce côté-là.

En quoi la question du « eux » et « nous » mise en avant dans de nombreux médias est-elle un obstacle à la compréhension de ce qui se joue ?

Le clivage eux-nous n’est pas qu’un produit médiatique. Il est la conséquence d’un passé qui ne passe pas, de l’enclavement territorial, des discriminations, de la disparition de la mixité sociale et avec elle de la diversité des modèles d’identification, des manipulations identitaires, etc. Le clivage se fabrique au quotidien dans l’enchâssement de ces différents facteurs.

Vous accordez une place importante aux questions d’orientation.

Ce sont les parents que j’ai rencontrés qui lui accordent cette importance. Dans quasiment tous les entretiens, l’orientation est décrite comme un dispositif discriminatoire selon les origines des élèves. Il y est constamment question d’orientation subie, imposée. C’est toujours « nous » qu’on envoie dans des filières de relégation. L’orientation est alors perçue comme relevant de ces dénis de reconnaissance dans un domaine essentiel pour être estimé dans la sphère sociale. Ce ressenti rend les parents que j’ai rencontrés combattifs et très vigilants à l’égard de l’orientation de leurs enfants. D’ailleurs, plusieurs me disent que l’école d’aujourd’hui sur ce plan n’est plus tout à fait celle qu’ils ont connue.

Finalement, que peut l’école ?

L’école est le seul lieu où sont formés ensemble tous les élèves et futurs citoyens et citoyennes. C’est là que se construisent le commun et l’identité partagée. Je crois beaucoup au rôle de l’Histoire, d’une histoire qui intègre la diversité des mémoires dans la construction de ce commun. Encore faut-il que cette démarche soit inscrite dans le récit national.

Propos recueillis par Sylvie Fromentelle et Jean-Michel Zakhartchouk

Article paru dans le n° 573 des Cahiers pédagogiques, en vente sur notre librairie :

 

 

Les maths, est-ce que
ça compte ?

Coordonné par Baptiste Hebben et Claire Lommé
Tous les acteurs de l’enseignement se trouvent confrontés à la question des « bases » ou des « fondamentaux » : pour effectuer des choix dans les programmations, pour remédier aux difficultés d’élèves, pour proposer des évaluations. Quelles sont les mathématiques que l’on doit enseigner aujourd’hui ?