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Couverture du livre « Flexibiliser la classe »

Couverture du livre « Flexibiliser la classe »Andreea Capitanescu Benetti et Sylvie Grau (dir.), ESF Sciences humaines, 2025

J’ai voulu tester la flexibilisation en lisant ce livre : je l’ai entamé allongé sur la banquette du salon, calé dans le fauteuil du bureau un surligneur à la main, posé sur une chaise en prenant des notes. Certes, il y avait des différences de confort des assises et d’efficacité de mon travail, mais rien de déterminant.

Et puis, la lecture m’a fait d’emblée savoir que la flexibilité de l’assise n’est que la partie visible de l’iceberg. D’ailleurs, en titrant Flexibiliser la classe plutôt que « la classe flexible » (au singulier), les coordonnatrices annoncent la couleur. Si on peut lire sur la quatrième de couverture qu’il s’agit d’un « guide complet et concret pour que chaque élève puisse progresser à son rythme », la formule des autrices dans l’introduction me semble plus adaptée : « Nous espérons que toutes les pratiques exposées et analysées ici seront source d’inspiration pour penser une école réellement émancipatrice fondée sur le principe de l’égalité de l’intelligence de nos élèves. »

Pour rester dans mon illusion d’isomorphisme entre la forme et le fond de ma lecture, j’aurais pu commencer par quelques témoignages choisis dans les parties 2 (« Un cadre favorable aux apprentissages ») et 3 (« Une autre conception de l’apprentissage ») avant de lire les textes de réflexion qui émaillent les cinq parties, puis revenir à des présentations d’expériences, mieux armé pour les interroger. J’aurais pu choisir l’ordre aléatoire, plutôt que de suivre le plan rationnel qui pose d’abord les valeurs communes aux auteurs, puis le cadre de la flexibilisation, avant d’en montrer les effets sur les apprentissages individuels et collectifs, et sur les relations de pouvoir et d’autorité.

Tandis que j’écris cette recension, je me lève, je fais un peu de vaisselle, retire quelques mauvaises herbes au jardin. Au retour, la formule qui m’échappait est là : c’est le fruit du mouvement ! L’ouvrage montre que « flexibiliser » pourrait avoir pour synonyme « mettre en mouvement » ou « mobiliser ». C’est le mouvement du mobilier.

Mais c’est surtout celui des apprentissages : les lieux, les temps, les pratiques des uns et des autres, les objets même de l’apprentissage bougent dans un constant souci d’adaptation. Le bougé essentiel est dans l’autorisation à choisir, pour les élèves et les enseignants. Choisir le confort, et parfois l’inconfort, qui permet d’avancer, choisir ce qui nous semble le plus susceptible de faire apprendre. Le choix, c’est la responsabilité et l’autonomie en actes.

Au-delà de la diversité des contextes (de la maternelle à l’université, de Nantes à Genève, de la grammaire à l’EPS, d’une classe isolée à tout l’établissement) les témoignages pourraient avoir un petit côté répétitif : mêmes motifs, mêmes orientations. Les préoccupations des auteurs se rejoignent : accueillir la diversité des élèves, diminuer la tension entre individualisation et coopération, faire face à une certaine difficulté à se concentrer de nombreux élèves, diminuer la mise en concurrence des élèves, la ségrégation scolaire, l’ennui, la routine. Mais chaque histoire est singulière, chaque agencement est particulier : la flexibilisation, c’est flexible !

Les textes de praticiens et de chercheurs dialoguent en montrant, par exemple, les liens avec les pédagogies coopérative et institutionnelle. Les chercheurs observent les formes de flexibilisation d’un point de vue d’ergonome, de sociologue, d’historien de l’éducation, de géographe, etc. Ils posent des questions, montrent des limites.

Flexibiliser la classe fait bouger le cadre, mais cela ne réduit pas la relation éducative, bien au contraire, ça redonne à tous du temps et du pouvoir d’agir.

Yannick Mével

Ont participé à cet ouvrage : Caroline Aiello-Brottet, Catherine Amendola, Romain Bernier, Stéphanie Belot, Laura Boscardin, Nicolas Bressoud, Nils Carrupt, Philippe Chaubet, Pascal Clerc, Carine Combe, Sylvain Connac, Cynthia D’Addona Mugnier, Geneviève Deschênes, Claire Descloux, Dominique Ducry, Michel Fabre, Stéphane Gort, Amandine Gouttefarde, Aurélie Guillaume, Nicolas Huet, Céline Jamin, Guillaume Jamin, Lucie Jarry, Laetitia Landais, Evie Laversanne, Caroline Leiter, Mylène Leroux, Laurent Lescouarch, Céline Lohner, Jean-Luc Martinez, Fabrice Massy, Olivier Maulini, Pascal Mériaux, Valérie Pérès, Benoit Piroux, Emmanuelle Roy, Eric Saillot, Michèle Strahm, Marie Toullec-Théry, André Tricot, Carole Veuthey, Sandrine Witschard, Jean-Michel Zakhartchouk.

Questions aux coordinatrices de l’ouvrage

Andreea Capitanescu et Sylvie Grau

Ce livre rassemble un grand nombre de contributions, comment avez-vous choisi les contributeurs et réussi à éviter que ce soit un assemblage hétéroclite mais quelque chose de finalement cohérent ?

En tant que formatrices, en échangeant avec les collègues avec lesquels nous travaillons, nous avons vite compris que le vocable de classe flexible ressortait souvent au fil des discussions professionnelles… « La moitié de la semaine, je fais du flexible », « depuis deux ans, j’ai basculé dans la classe flexible », « en fait, j’ai le sentiment que j’ai toujours pratiqué en classe flexible, sauf que cela ne s’appelait pas comme ça… », etc. Nous avons saisi que les professionnels tentent d’agir autrement pour tenir compte de la diversité des élèves en classe, face à leurs différences en termes d’apprentissage.

Notre volonté, c’était de réunir dans l’espace symbolique qu’est cet ouvrage, des enseignants et des chercheurs qui se questionnent. Pour choisir les contributions, nous avons veillé à avoir des expériences aux différents niveaux de la scolarité, nous avons privilégié une entrée par les différents problèmes que les professionnels cherchent à résoudre et nous avons sollicité des chercheurs qui travaillent sur les thématiques concernées.

La représentation commune de la classe flexible repose sur la flexibilisation des espaces d’apprentissage, de nombreux exemples montrent que c’est finalement peut-être autant le temps des apprentissages qui est modifié par ces pratiques : coment cela fait-il gagner du temps ?

Aujourd’hui, nous le savons autant par l’expérience au sein de la profession que par les recherches pédagogiques et socio-didactiques en éducation, les élèves n’apprennent pas de la même manière, ni au même rythme. Les études sur les inégalités des manières d’apprendre au sein des dispositifs ne laissent pas les professionnels indifférents aux différences ! Ce n’est pas tant le temps des apprentissages qui est modifié que les manières de faire scolaires, aux prises avec le matériel, les façons d’aborder les contenus et les savoirs scolaires, autrement dit, les situations d’enseignement-apprentissage. Ces pratiques montrent comment se libérer de certaines contraintes peut donner un bien plus grand pouvoir d’agir.

Toute présentation de pratique se trouve face au défi de proposer à la fois un grand nombre de façons de faire et de partager une réflexion critique sur les écueils : comment avez-vous affronté ce défi ?

Enseignants et chercheurs ont avancé des limites ou des alertes face à des pratiques de type flexible incarnées diversement. On sait, et beaucoup d’enseignants le savent, qu’il faut des conditions favorables pour que les élèves apprennent : être concentrés, développer son attention, et souvent être aidés ou étayés dès lors qu’ils sont prêts pour être autonomes dans leur apprentissage.

Nous avons essayé de faire en sorte que chaque expérience soit suffisamment située pour que le contexte permette de bien comprendre ce qui rend possible ou impossible certains aménagements. Aucune expérimentation n’est totalement reproductible, il fallait donc que chaque témoignage permette d’apporter les points de vigilance pour que chacun et chacune, à la lecture, trouve des pistes et des moyens d’agir dans son propre contexte.

« Pour commencer, il faut du courage », disait Jankélévitch. Il faut surtout faire le premier pas : pouvez-vous nous donner quelques exemples de premiers pas possibles ?

Le premier pas doit rester un aménagement tenable sur une durée et un temps identifié, avec un objectif précis et atteignable. Un temps où les élèves ont la possibilité de faire des choix, un temps où l’enseignant lâche un peu prise. Par exemple, un temps où on peut choisir où on travaille, un temps de plan de travail autonome ou un temps de travail collaboratif. C’est l’analyse des effets de cet aménagement sur l’activité des élèves qui peut guider la suite.

Cela suppose que la personne enseignant se mette en posture d’observation de sa classe et qu’elle ait des outils lui permettant de comprendre et d’analyser les effets. C’est ici que la recherche peut apporter des concepts et des outils. Pour certains collègues, l’écriture pour cet ouvrage a été le prétexte à cette analyse réflexive, elle leur a permis de mieux comprendre ce qu’ils attendaient de la flexibilité.

Propos recueillis par Yannick Mével

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