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Erreur en classe, IA à la maison

L’erreur trouve toute sa place dans la démarche technologique que nous pratiquons dans la série STMG. En appliquant la méthode OAC (observer une situation, analyser, conceptualiser), je place l’élève au cœur du processus d’apprentissage, en lui faisant découvrir un contexte professionnel. En management, comme en marketing, l’élève est immergé pour chaque chapitre dans un scénario au cœur d’une organisation : cela peut être une grande enseigne comme une entreprise à plus petite échelle, une collectivité ou une association.
Dans la mise en œuvre de ces séquences, je guide les élèves dans leur réflexion par un questionnement afin qu’ils caractérisent et analysent la situation de travail proposée. Le jeune va ensuite problématiser et poser des hypothèses afin de comprendre la situation.
Par exemple, pour répondre à la problématique suivante : « Comment les organisations définissent-elles leur offre ? », il faudra dans un premier temps poser des hypothèses pour comprendre par quels moyens l’entreprise récolte des informations sur les tendances de son marché, sur ses concurrents, et sur ses clients. Puis nous poursuivrons le travail en nous demandant quelles sont les grandes orientations stratégiques de cette entreprise. Enfin, nous verrons si la démarche marketing est bien en cohérence avec la finalité.
Les élèves connaissent bien cette démarche, y participent de manière plutôt dynamique, ils tâtonnent tout au long des différentes étapes du processus, « osent » se tromper devant moi, mais aussi devant leurs camarades. Ils ne sont plus craintifs du regard de l’autre face à une étourderie, une faute, une confusion, face à l’erreur. De plus, les élèves admettent aisément que les éléments de cours qu’ils retiennent le mieux sont ceux sur lesquels ils se sont trompés.
Désormais, nous nous sommes apprivoisés, et ils ont pris l’habitude de me voir rebondir sur toutes sortes d’erreurs pour en faire un levier d’apprentissage grâce à différentes remédiations et en voici quelques exemples.
Parfois, l’erreur s’explique parce que le cheminement intellectuel impliqué n’est pas encore assez abouti. Dans ce cas, nous reprenons la démarche pour construire les réflexes sur le moyen ou long terme en passant méthodiquement par les différentes étapes afin de développer les bons automatismes et de mémoriser cette méthode.
Ainsi, pour répondre à la question suivante en marketing : « quelle est la valeur perçue de votre smartphone ? », il n’est pas rare de constater une réponse telle que « il est super bien avec un appareil photo de douze mégapixels et une connexion de cinq gigas ». Nous reprenons ensemble la notion de valeur perçue pour ensuite rappeler qu’elle est composée de la valeur d’usage (les fonctionnalité intrinsèques), de la valeur de signe (symbolique du produit ou de la marque) et de la valeur hédonique (le plaisir de l’utilisation du bien). Nous procédons à une identification minutieuse de chacun des arguments pour ces trois composantes avant de conclure sur une potentielle valeur perçue.
Si l’erreur vient de la complexité de la tâche demandée alors nous réaliserons un découpage de celle-ci, afin d’obtenir une suite de requêtes simples. C’est par exemple le cas des questions du type « démontrer la cohérence de telle décision ».
Les devoirs sur table sont également des ressources d’erreurs à exploiter pour une correction plus efficace. Il m’arrive d’en faire un diaporama afin de prendre le temps de les décortiquer avec les élèves.
S’adapter à leurs besoins me demande régulièrement de revoir ma progression, c’est vrai, mais je les en remercie ! Merci pour tous ces cours où nous prenons un temps de pause afin de réfléchir ensemble sur les erreurs des uns et des autres, des moments qui m’obligent parfois à me réinventer, mais je suis convaincue que ces moments sont utiles à tous les élèves dans leurs apprentissages. Rappelons que sans leurs erreurs, nous ne pourrions pas mettre en place une grande partie de notre pédagogie différenciée !
A ce stade, je suis convaincue que mes élèves sont décomplexés vis-à-vis de l’erreur. Et c’est tant mieux !
Au-delà de l’animation des cours avec le droit à l’erreur et l’opportunité de rebondir sur les erreurs des uns et des autres pour apprendre plus, pour apprendre mieux, je suis rattrappée par les maux actuels : les productions du projet de gestion ne sont pas le fruit de la réflexion de certains élèves mais de l’intelligence artificielle…
Alors, pourquoi participer à tout ce cheminement ensemble pour enfin céder à la tentation de l’IA ? Il faut se rendre à l’évidence, s’ils se permettent de se tromper pendant les cours, ils ne se le permettent pas dans les travaux de préparation au grand oral ou dans les devoirs maison par exemple. Pourquoi ?
La solution la plus pertinente, à mon sens, est de leur proposer un échange libre sur le sujet : « Je vous connais bien maintenant, et je ne vous cache pas que je me suis rendu compte que les travaux que vous m’avez retournés ne sont pas le fruit de votre réflexion. Je ne veux pas vous sanctionner, mais je souhaite une explication. » Des voix se font entendre sans trop attendre pour me dire qu’ils craignent de se tromper. « Mais, pensez-vous que vous n’avez pas le droit à l’erreur ? »
Très rapidement les jeunes me confortent sur ma première idée : ils ont tous intégré qu’ils ont le droit à l’erreur et que cela fait partie de l’apprentissage. « On est là pour apprendre, donc c’est normal de se tromper madame ! » J’acquiesce et je poursuis la discussion.
« Comment vous sentez-vous face à l’erreur ? » À partir de cet instant, je commence à comprendre que, même s’ils prétendent que « l’erreur est humaine », il existe un décalage entre leurs mots et leurs sentiments. Si quelques-uns avouent ressentir de la déception ou de la frustration lorsqu’ils font une erreur (ce qui me semble tout à fait sain), la grande majorité confie se retrouver dans une « situation désagréable », qu’ils préfèreraient éviter, et à l’issue de laquelle, ils se sentent « nuls », « honteux ». Ils m’avouent avoir peur de décevoir, de se sentir découragés, perdre confiance en eux, allant pour un nombre très restreint jusqu’à des pleurs ou des crises d’angoisses.
Rapidement, le ton de l’échange a évolué et, bien que la parole reste libre, le climat est devenu plus pesant. Profitant de ce moment de confidences, je les questionne : qui utilise régulièrement une intelligence artificielle ? Toutes les mains sont levées. Alors je leur demande de m’expliquer pourquoi ils ont recours à l’IA.
Les premiers exposent timidement que cet outil les aide à trouver quelques idées lorsqu’ils sont « bloqués » comme s’ils avaient besoin d’une inspiration pour un projet ou pour une phrase d’accroche. D’autres justifient que c’est une pratique qui vise à les rassurer ou simplement à leur donner des exemples pour une meilleure compréhension. Mais la majorité du groupe évoque de toutes autres raisons. Si la facilité de l’accès à la réalisation d’un travail à leur place les intéresse, ils se sentent également surchargés, et certains évoquent même une charge mentale trop forte. Ces derniers expliquent que le recours à l’IA leur permet d’éviter de réfléchir et leur permet de libérer du temps pour se reposer ou simplement « profiter de la vie ».
Une autre partie du groupe met en avant d’autres motifs : tout d’abord, la volonté de suivre la tendance de l’utilisation de telle plateforme pour faire comme les autres, mais surtout, pour ne pas être désavantagé par sa non-utilisation ; également, le sentiment de ne pas être capable de produire des réponses aussi pertinentes que cet outil ; ensuite, la peur d’obtenir des résultats qui ne sont pas à la hauteur des attentes de leurs parents (soit pour ne pas les décevoir, soit pour éviter le conflit autour d’une mauvaise note) ; enfin, la crainte d’obtenir des notes qui pourraient bien faire baisser leur moyenne, cette dernière étant à la fois un élément pris en compte dans le calcul de la note finale du baccalauréat et un élément de poids dans leur dossier de candidature sur Parcoursup.
J’ai également mené cette démarche avec mes étudiants de STS, et les constats sont les mêmes.
Malgré la mise en place d’accompagnement face à l’erreur, on se rend compte que nos apprenants persistent malgré tout dans une stratégie d’évitement de l’erreur dès lors que nous sortons du temps en face à face pédagogique, soit parce qu’ils sont craintifs de la rencontre avec eux-mêmes, soit parce qu’ils pensent que la pression sociale ne leur permet pas le droit à l’erreur, et, pour d’autres encore, parce qu’ils souhaitent éviter l’effort que pourrait leur demander cette démarche intellectuelle.
Alors comment dépasser cette problématique ? À l’évidence, cela suppose que les bénéfices attendus soient supérieurs aux couts supportés. Il convient donc de mettre en œuvre une pédagogie qui ne soit pas uniquement basée sur l’évaluation du degré d’acquisition de la compétence, mais de valoriser l’effort et non seulement la capacité, afin de se focaliser davantage sur le dépassement de soi, par exemple. Une autre possibilité serait de valoriser systématiquement la démarche plutôt que le résultat, afin de faire prendre réellement conscience aux élèves et aux étudiants de l’intérêt de ces processus réflexifs, et la satisfaction que l’on peut retirer après avoir mené ce type de raisonnement dans le respect de l’honnêteté intellectuelle.
Par ailleurs, il faut dès à présent prendre en compte l’utilisation de l’intelligence artificielle dans nos usages et accompagner nos apprenants dans cette démarche pour une bonne pratique dans le respect de l’éthique.



