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Entre France et Australie : regard d’un lycéen sur l’acquisition de l’autonomie

Bidgee, Creative Commons

Effectuant sa scolarité dans un lycée franco-australien à Canberra, un élève de terminale donne son point de vue sur la manière dont les systèmes éducatifs introduisent les devoirs, et par là même, l’apprentissage de l’autonomie des élèves. Tôt ou tard, progressif ou abrupt, dans tous les cas, on n’y échappe pas ! Un article à ne pas mettre sous les yeux des élèves effectuant leurs années de primaire en France, sous peine d’avoir des demandes de visa pour l’Australie…

Depuis que je suis scolarisé à Telopea Park School, le lycée franco-australien de Canberra, en Australie, je vis au quotidien une situation particulière : suivre le programme français dans un pays étranger où le système éducatif fonctionne selon des logiques différentes. Cette expérience me permet de comparer non seulement le système australien et le système français, mais aussi la manière dont le système français s’adapte lorsqu’il est enseigné à l’étranger.

Une question revient souvent : faut-il donner des devoirs pour apprendre à être autonome ? En France, les devoirs commencent dès le CP et accompagnent les élèves tout au long de leur scolarité. En Australie, au contraire, ils sont très limités jusqu’à l’équivalent de la classe de 5e, l’autonomie étant surtout travaillée pendant le temps scolaire. À Telopea Park School, le système français se situe un peu entre les deux : les devoirs existent, mais leur place et leur sens semblent parfois évoluer au contact du modèle australien.

Le terme d’autonomie vient du grec autonomia qui signifie « le pouvoir de celui qui est autonomos », c’est-à-dire celui qui détermine lui-même la loi (nomos) à laquelle il obéit. À travers cette origine se mettent en œuvre deux définitions de l’autonomie : l’une centrée sur l’indépendance individuelle, l’autre sur le travail collectif et la coopération.

Les devoirs comme révélateurs des finalités de l’école

En France, les devoirs sont souvent justifiés par la nécessité de consolider les apprentissages et d’apprendre aux élèves à travailler seuls. Le travail personnel à la maison est considéré comme une extension normale du temps de classe. L’autonomie se construit alors par l’habitude : faire ses devoirs régulièrement, apprendre à gérer son temps et à fournir un effort individuel.

Dans le système français appliqué à l’étranger, comme dans mon lycée, cette logique reste présente. Les élèves ont des devoirs, et de plus en plus en avançant vers le baccalauréat, mais l’environnement scolaire rend leur sens parfois différent. Le cadre est souvent plus souple, et les enseignants expliquent davantage les objectifs du travail demandé. J’ai l’impression que les devoirs sont moins une obligation qu’un outil pour prolonger un travail ou une réflexion commencée en classe.

Dans le système australien, en revanche, la quasi-absence de devoirs jusqu’à la 5e repose sur un choix pédagogique clair : l’école est le lieu principal des apprentissages. Le temps hors de l’école est réservé à la vie personnelle, aux activités sportives ou artistiques, qui sont aussi considérées comme constructives pour les enfants.

Le système australien : construire l’autonomie en classe

En Australie, l’autonomie ne signifie pas nécessairement travailler seul à la maison. Elle correspond plutôt à la capacité de l’élève à prendre des décisions, à comprendre les objectifs d’apprentissage et à organiser son travail lui-même, et à mettre cela en pratique.

J’ai souvent observé que les élèves australiens se voient très souvent confier des tâches ouvertes, comme des exposés, des projets de recherche, des productions créatives. Ces activités impliquent que les élèves planifient leur travail et, à la base, qu’ils soient autonomes. L’enseignant n’impose pas une méthode unique, mais peut conseiller les élèves et les aider s’ils en font la demande.

L’introduction des devoirs en 5e implique que les élèves doivent commencer à travailler seuls à ce niveau, sans y être préparés. Cette méthode est plutôt risquée ; d’un côté, elle favorise le développement de l’autonomie des élèves, mais de l’autre, il est possible qu’ils rencontrent des difficultés et prennent du retard par rapport aux autres.

La confiance et le rapport à l’erreur

Un aspect qui distingue fortement le système australien du système français est le rapport à l’erreur. L’erreur y est considérée comme une étape normale de l’apprentissage. Les élèves sont encouragés à essayer, à se tromper et à recommencer. Cette approche favorise la prise d’initiative et limite la peur de l’échec.

Dans le cadre du système français, y compris dans mon lycée, l’erreur est parfois plus associée à l’évaluation. Même si les enseignants cherchent à les dédramatiser, les notes restent très centrales. Cela peut rendre certains élèves plus prudents et moins enclins à prendre des risques, surtout lorsqu’il s’agit de travailler seuls.

Le système français : l’autonomie par le travail personnel et la coopération

En France, l’autonomie se construit largement à travers le travail à la maison. Les élèves apprennent très tôt à s’organiser, à gérer leur temps et à produire un travail individuel. Cette méthode permet de développer une certaine rigueur et des automatismes de travail. L’autonomie devient donc une compétence travaillée consciemment et un atout qui vient plus naturellement.

Cependant, cette autonomie repose sur des prérequis souvent implicites : comprendre les consignes, savoir apprendre seul, disposer d’un environnement favorable. Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, les devoirs peuvent devenir une source de stress et d’inégalités. L’autonomie devient alors davantage une attente de l’école qu’un apprentissage réellement accompagné.

Dans le système français en Australie, ces limites semblent parfois atténuées. Les enseignants prennent souvent plus de temps pour expliquer les attentes et accompagner les élèves, sans pour autant supprimer les exigences du programme français, qui sont plus élevées que dans le programme australien.

Un point fort du système français, en France comme à l’étranger, est la place accordée au travail collectif. Les projets de groupe, les échanges en classe et les débats permettent aux élèves de développer une autonomie fondée sur la coopération.

Apprendre à travailler avec les autres, à écouter des points de vue différents et à partager des responsabilités est une autre forme d’autonomie. Elle ne s’oppose pas à l’indépendance individuelle, mais la complète. Cette dimension est moins centrale dans le système australien, où l’autonomie reste davantage associée à la responsabilité personnelle.

Des visions complémentaires

Comparer le système français en France, le système français en Australie et le système australien montre que l’autonomie peut se construire de différentes manières. L’Australie privilégie une autonomie développée dans le cadre scolaire, par la confiance et l’expérimentation. Le système français, quant à lui, mise davantage sur le travail personnel et la coopération, parfois au prix d’une charge de travail importante hors de la classe.

L’autonomie doit-elle se construire hors de l’école ou à l’école ? Doit-elle être individuelle ou collective ou éventuellement les deux ? Mon expérience à Telopea Park School, au croisement entre les trois systèmes, m’a aidé à comprendre comment croiser ces approches peut enrichir la manière dont l’autonomie et l’indépendance sont perçues et comprises.

Félix Ansour
Élève de terminale en Australie
Photographie : Bidgee, Creative Commons

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Couverture du n° 602, « Pour un droit à l’erreur »