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Entendre enfin ceux qu’on ne voit pas

Couverture du numéro 603, « École et pauvreté »

Couverture du numéro 603, « École et pauvreté »Pour enseigner à un public touché par la grande pauvreté, il n’y a sans doute pas de recette. Cela nécessite d’abord que les enseignants remettent en question leurs représentations de leur métier et leur regard sur les élèves pour adopter des postures d’accueil non jugeantes.

En mai 2025, le rapport Grande pauvreté et réussite scolaire de Jean-Paul Delahaye fête ses 10 ans. La lecture de ce texte en mai 2015 a été pour moi un choc qui m’a poussé l’année d’après à postuler en REP + dans un collège de Tourcoing, dont une partie des élèves est issue des quartiers prioritaires de la politique de la Ville (QPV). Je voulais naïvement répondre à « cette mobilisation solidaire » et j’étais convaincu que l’éducation prioritaire renforcée me permettrait d’agir, en équipe, auprès des élèves les plus défavorisés.

Avec les années, j’ai dû affronter un réel bien plus complexe que ce que j’avais imaginé. Peut-être aurais-je dû prêter davantage d’attention aux questionnements de Jean-Paul Delahaye dès l’introduction du rapport :

« La question n’est pas seulement sociale, elle est aussi pédagogique. Pourquoi est-ce si difficile en France de bâtir un système éducatif plus inclusif, universel, c’est-à-dire qui soit organisé pour que tous les enfants réussissent et qui ne soit pas essentiellement concentré sur la fonction de sélection des meilleurs ? Pourquoi ne parvenons-nous pas à changer une organisation du système éducatif qui accroît à ce point les inégalités ? (…). Pourquoi les décisions d’orientation sont-elles si dépendantes des origines sociales ? En bref, pourquoi ça ne change pas ou si lentement ? ».

Une décennie plus tard, ce questionnement reste toujours d’actualité et le vent du changement n’a pas gonflé les voiles d’un navire « système scolaire » qui semble en perdition, ballotté par de multiples réformes au gré des ministres qui se succèdent. Pourquoi les choses n’évoluent-elles pas ? Pourquoi faut-il encore militer pour que l’école donne à tous les élèves une chance réelle de réussir ?

(Re)connaitre la pauvreté

Nous avons d’abord besoin d’être formés à cette question de la grande pauvreté. Il y a une réelle méconnaissance de ce que vivent nos élèves. Je suis toujours stupéfait, lors des conseils de classe, du nombre de remarques mentionnant un « manque de travail personnel » des élèves. Une situation qui devrait nous interroger et nous pousser à entamer une réflexion collective sur le dispositif « devoirs faits ».

Comme le rappelait Alain Pothet dans l’ouvrage collectif Grande pauvreté, inégalités sociales et école — un livre qui mériterait d’être largement diffusé et débattu dans les établissements scolaires — le travail personnel des élèves reste un impensé de l’école. Pourtant, il génère de fortes inégalités entre élèves selon leur milieu d’origine. Ces devoirs, rarement remis en question dans leur utilité, sont souvent chronophages et donnent lieu à de nombreux malentendus sociocognitifs. Ceux-ci sont rarement levés et deviennent fréquemment source de tensions, tant entre l’école et les familles qu’au sein des familles elles-mêmes1.

D’autre part, lorsque nous portons, dans une appréciation générale d’un bulletin scolaire, la mention « manque de travail personnel », nous rejetons finalement la faute sur l’élève, sans nous interroger sur ses conditions de scolarisation : a-t-il une aide à la maison ? A-t-il un lieu pour travailler au calme ? Est-ce qu’il sait apprendre une leçon ou lire une consigne ? Pour répondre à ces questions, il faut absolument lire les témoignages réunis dans le livre Apprendre des scolarités abimées, coordonné par Régis Félix et les réseaux ATD Quart monde2.

Le récit de David est, par exemple, très éclairant. Si l’école primaire s’est relativement bien passée, son arrivée au collège va être très compliquée. Sans accuser l’école, il explique dans son témoignage que les professeurs ne l’ont pas compris. Ils n’ont pas saisi d’où il venait, ni mesuré à quel point vivre dans une famille de dix enfants compliquait tout. Ils n’ont pas compris non plus combien il lui était difficile de rester en place.

Comme le souligne François Fisson, l’un des contributeurs du livre : « Dans la famille de David, comme dans celles de la plupart des familles de son quartier, on vit debout, en mouvement. La maison est un lieu de va-et-vient permanent et de conversations croisées. Un joyeux brouhaha. Un univers bien différent de l’univers de la salle de classe. Un élève comme David a besoin de bouger, de marcher, il ne se sent jamais aussi à l’aise que dehors au contact de la nature3

Regarder, écouter, dialoguer

En quoi écrire « manque de travail personnel » sur le bulletin d’un jeune comme David serait-il pertinent ? Je ne pense pas que cela l’aiderait à progresser. D’où l’importance de nous intéresser aux jeunes qui nous sont confiés. Prendre le temps de discuter avec eux, de tisser des liens de confiance.

Je repense à ce jeune de 4e qui était venu dire à sa professeure de français à la suite d’un exercice autour du champ lexical sur la pauvreté : « Le champ lexical de la pauvreté, c’est moi. »  Il ne s’agissait pas pour lui de se victimiser. Il faisait juste le constat que les mots étudiés en classe correspondaient à sa condition sociale. Devant l’inquiétude de sa professeure, il a expliqué qu’il ne manquait de rien, mais que sa mère devait sans cesse se battre pour subvenir aux besoins de sa famille.

Cet élève suit sa scolarité depuis la 6e sans faire d’histoire. Il obtient de bons résultats et ne se fait jamais remarquer. Cette situation me renvoie à ces lignes de Jean-Paul Delahaye dans son livre Exception consolante : « Il faut dire que les pauvres, on ne les voit pas, on ne les connait pas dans certaines sphères de notre société. Il y a pourtant neuf millions de citoyens qui vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté […] Et il y a quatre millions de personnes qui connaissent la grande pauvreté, ce qui veut dire qu’à l’école un enfant sur dix vit dans des conditions financières, sociales et culturelles particulièrement difficiles. De ces enfants-là, on ne parle presque jamais. Ils sont comme invisibles. Pour se rendre invisible, écrivait Simone Weil dans les années 1940,“n’importe quel homme n’a pas de moyen plus sûr que de devenir pauvre4”. »

Et moi aussi, je suis passé à côté. Je ne l’ai pas vu. L’invisibilité dont parle Simone Weil s’était imposée, silencieusement, jusque dans mon regard.

Accueillir sans juger

Malgré les différentes études sur ce sujet, il y a toujours une réelle méconnaissance par l’institution et certains personnels de ce qu’est la pauvreté. Nous restons fréquemment sur nos représentations et j’entends encore bien trop souvent dans mon collège des propos disqualifiants ou jugeant sur certaines familles pauvres qui ne feraient que profiter du système et qui ne se préoccuperaient pas du sort de leurs enfants.

C’est pour contrer ces idées fausses que le travail mené par l’association ATD Quart Monde me parait indispensable. Depuis des années, ATD ne cesse de rendre visibles, de donner une voix à tous ces invisibles que la société a refoulés à ses marges. Dans son livre L’Égale dignité des invisibles, Marie-Aleth Grard, présidente d’ATD Quart monde de 2020 à 2025, écrit : « Alliée du mouvement ATD Quart Monde depuis quarante ans, dont j’assume actuellement la présidence pour la France, j’ai accepté d’écrire ce livre afin de porter la voix de celles et ceux qui vivent la grande pauvreté au quotidien. Ces militants savent d’expérience combien l’institution scolaire peut être injuste et sans pitié à leur égard. Ils savent aussi quel handicap cela représente d’avoir une scolarité écornée après avoir subi le rouleau compresseur du tri social. Ils sont pourtant les premiers à croire encore en l’école de la République5».

Le problème, c’est que l’école de la République peine à se montrer digne de ces personnes ! Elle ne leur laisse pas une place, une voix.

La philosophe Claire Marin rappelle avec justesse que la voix est un moyen fondamental de s’approprier une place : c’est en parlant, en faisant entendre sa parole, que l’on affirme son droit à exister dans un espace. Là où l’on impose sa voix, on s’impose soi-même.

N’est-ce pas précisément cette voix-là — celle qui revendique une place, qui affirme une existence — que cet élève de 4e a su faire entendre en osant prononcer, devant sa professeure de français, cette phrase bouleversante ?

Nicolas Séradin
CPE au collège REP+ Lucie-Aubrac à Tourcoing (Nord)

 


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Couverture du numéro 603, « École et pauvreté »


Notes
  1. Alain Pothet, « Les talents de proximité au service de la réussite des enfants des milieux populaires », dans Grande pauvreté, inégalités sociales et école. Sortir de la fatalité, Choukri Ben Ayed (dir.), Berger Levrault, 2021, p. 108.
  2. Régis Felix, (coord.), Apprendre des scolarités abîmées, Le Bord de l’eau, ATD Quart monde, 2024.
  3. Ibid. p. 152.
  4. Jean-Paul Delahaye, Exception consolante. Un grain de pauvre dans la machine, Le Bord de l’eau, 2021, p. 87.
  5. Marie-Aleth Grard, (dir.), L’égale dignité des invisibles. Quand les sans-voix parlent de l’école, Édition Quart-monde et Le Bord de l’eau, 2022, p. 14.