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Éducation à l’environnement. Une histoire et un dictionnaire

Dominique Bachelart et Laurent Besse, avec la participation de Dominique Cottereau. La Documentation Française, 2025

À l’heure d’un nouvel intérêt pour les pratiques éducatives dans des milieux naturalisés, alors écartées par la vague « développement durable » qui a submergé les associations environnementales et le milieu scolaire entre 2000 et 2020, ce livre vient nous rappeler l’importance de la période 1970-1990 pour le développement français de l’éducation à l’environnement hors et dans l’école.

Construit comme un manuel en direction de professionnels de l’éducation, ce livre n’en est pas moins une somme. Plus de dix ans de travail, jalonnés de journées d’étude dès 2016 et d’un colloque en 2022, auront été nécessaires pour recueillir et analyser le matériau à l’origine du contenu de cet ouvrage : entretiens, témoignages et monographies, qui ont mobilisés quatre-vingt personnes du secteur de l’éducation à l’environnement, de l’éducation populaire, de la protection de l’environnement, des parcs naturels et des ministères de l’Agriculture, de la Jeunesse et des Sports, et de l’Éducation nationale.

L’ensemble est divisé en deux. La partie historique est constitué de huit chapitres dont la lecture peut se faire de façon indépendante. Ceux-ci permettent de balayer les contextes sociologique, économique et politique qui ont structuré la naissance d’une mobilisation française autour des questions d’éducation à l’environnement, de préciser les ancrages théoriques et les pratiques de différents courants éducatifs (dans et par, pour, au sujet de l’environnement) mais aussi de poser les jalons de la professionnalisation de tout un secteur qui s’adresse au grand public autant qu’aux scolaires.

La deuxième partie est un dictionnaire qui permet d’éclairer des notions clé abordées tout au long de la première partie. Les initiés du secteur autant que les curieux pourront se nourrir des riches définitions de notions clé (écoféminisme, écologie politique, territoire, vulgarisation scientifique, etc.), de dispositifs éducatifs (classe de plein-air, classe promenade, étude de milieu, etc.), d’événements majeurs (affaire de la Vanoise, rapport Meadows, commission Gourlaouen, etc.), d’institutions (les écomusées, La Hulotte, les sociétés de protection de la nature) ou de diplômes et métiers (BAFA, BTSA, CTP, CEPJ).

Aussi loin des narrations globalisantes, sans âme, que de celles, personnifiantes, qui souvent glorifient, cette historiographie nomme, précise et place les contributions d’acteurs et d’actrices dans ce mouvement politique, culturel et éducatif aux nombreuses déclinaisons. Le résultat est qu’on y comprend désormais mieux et, entre autres, l’origine et l’étymologie de ce qui est appelé « sensibilisation », les liens étroits de l’éducation à l’environnement avec la didactique des sciences, discipline universitaire naissante, ou bien encore le maillage des échelles (du local à l’international) et des personnes : du « terrain » aux ministères (et inversement), des sociétés savantes aux associations d’éducation populaire, des naturalistes aux objecteurs de conscience, des espaces fraichement patrimonialisés aux murs de l’école.

Il s’agit bien ici d’une histoire incarnée, de celle qui nous rappelle que chacun et chacune, en articulation avec des collectifs et des volontés politiques, peut contribuer par l’éducation, au tissage de liens fructueux entre les individus et leur environnement.

Aurélie Zwang

Questions aux auteurs

Dominique Bachelart et Laurent Besse. © DR.

Dominique Bachelart et Laurent Besse.

Ce livre est le résultat de plusieurs années de travail. Quels objectifs visiez-vous ?

À l’origine, un constat simple : l’éducation à l’environnement préoccupe en apparence beaucoup aujourd’hui, mais les nombreuses initiatives et pratiques pédagogiques des années 1970-1990 sont méconnues, comme si tout avait été inventé au cours des dernières années. La disparition progressive des personnes qui avaient joué le rôle de pionniers aggrave le risque d’amnésie éducative.

Il nous a paru intéressant de proposer quelques repères. Ce livre s’inscrit dans un cycle de recherche qui a débouché sur trois autres publications : un blog, Animnat1, donnant accès à différentes ressources, un numéro de Pour Mémoire, revue du Comité d’histoire des ministères chargés de la Transition écologique2 et les actes d’un colloque, publiés en 2025 qui comportent monographies et témoignages3.

En quoi cette période 1970-1990 est-elle importante pour le secteur de l’éducation à l’environnement en France ?

Au cours des années 1970, qui voient la naissance d’un ministère de l’Environnement et l’émergence de l’écologie politique, l’appellation « éducation à l’environnement » fait son apparition dans les textes officiels (Unesco, Éducation nationale en 1977), puis progressivement dans le langage courant. Ici ou là, des acteurs émergent, venant d’horizons divers : clubs de jeunes amis de la nature, centres d’initiation à la nature, centres permanents d’initiation à l’environnement (CPIE), associations de découverte du milieu, La Hulotte…

Parmi eux, des enseignants sont doublement engagés dans la protection de la nature et la transformation de l’école. Des pratiques pédagogiques s’inventent, d’une manière artisanale, en hybridant des apports venus de la connaissance des milieux naturels et des éléments de l’éducation nouvelle dont une part a transité par les colonies de vacances. La pédagogie du milieu et les classes de découverte sont en plein essor jusqu’au milieu des années 1990. L’environnement urbain, lui, est timidement pris en compte à partir du mitan des années 1980. Dans cet univers dispersé, des stratégies de regroupement régulier ont lieu dans le cadre de l’Union nationale des CPIE et dans les rencontres École et nature.

Le livre permet-il de nourrir ou d’éclairer les pratiques éducatives actuelles dans et hors l’école ?

Entre ces années et aujourd’hui, il y a eu un rétrécissement considérable du temps accordé aux pratiques pédagogiques : quand la circulaire de 1973 sur les classes transplantées préconisait une durée de vingt-et-un jours, aujourd’hui, toute sortie de plus deux jours est devenue exceptionnelle.

Le regard sur le passé permet aussi de saisir les dynamiques émotionnelles différentes lorsqu’on passe d’une conception de la nature avec des espèces menacées à protéger (années 70), à un environnement et des ressources naturelles à gérer (années 90-2010), puis à une nature potentiellement menaçante pour l’espèce humaine avec le changement climatique et lors de la pandémie du covid.

Quels seraient selon vous les chantiers indispensables à effectuer dans la recherche en histoire de l’éducation à l’environnement ? Avec quelles retombées pour le présent ?

À partir de la fin des années 1990, l’insistance a été mise sur la responsabilité individuelle avec une vision d’une écocitoyenneté orientée vers des prescriptions de comportements de préservation des ressources par des gestes de la vie quotidienne (déchets, économie d’énergie, transport, alimentation, etc.). Cela a été vécu comme une restriction du champ de l’éducation à l’environnement, sans qu’ait été examiné en quoi ces initiatives éducatives ont été porteuses de changements collectifs pérennes.

Le (re)déploiement de pratiques prônant l’importance éducative du « dehors », de la reconnexion à la « nature » et de l’inscription de l’école dans son milieu incite à un deuxième chantier sur le partage d’expertise entre le milieu associatif et l’école. Une relecture critique de cet héritage pourrait éclairer les conditions du développement, chez les jeunes, d’un sens des responsabilités, de compétences en analyse socioécologique, et d’une éthique à travers une pédagogie du soin. Cette pédagogie, à dimension politique, pourrait encourager une prise en charge collective des défis qui nous sont communs.

Propos recueillis par Aurélie Zwang

Sur notre librairie

Couverture du numéro 604 : « Enseigner les compétences psychosociales »


Notes
  1. https://animnat.hypotheses.org/.
  2. « De l’animation nature à l’éducation à l’environnement ? France – années 1970-1990 », Pour mémoire, hors-série n° 36, automne 2023.
  3. Dominique Bachelart et Laurent Besse (dir.), Animation nature et environnement 1970-1990. Mouvement de jeunes, trajectoires de militants, émergences associatives, Publications des Archives nationales, 2025. En ligne : https://doi.org/10.4000/15c6h.
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