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Arnaud Bontemps : « On refuse aux jeunes d’être pleinement acteurs de leur parcours »

Arnaud Bontemps

Arnaud Bontemps

Arnaud Bontemps. © Cyril Badet.

C’est un profil assez inhabituel : énarque et co-porte-parole d’un collectif militant, Nos services publics. Avec Arnaud Bontemps, nous avons parlé des objectifs assignés à l’école et du bienêtre des élèves.
Est-ce que vous avez aimé l’école ?

Oui, j’en ai de bons souvenirs. En tout cas, je vivais bien l’environnement scolaire – probablement car j’avais plutôt des facilités – j’avais même envie d’enseigner, l’histoire-géographie ou la philosophie. C’est le métier que j’ai le plus longtemps eu envie de faire.

Pourquoi ne l’avez-vous finalement pas choisi ?

Parce que j’ai choisi mes études supérieures au coup par coup, sans plan d’ensemble, en me demandant à chaque étape ce que j’avais envie d’apprendre de plus ou de différent : après le lycée, je voulais m’ouvrir sur le monde, comprendre mieux ce que je lisais dans les journaux, puis j’ai voulu approfondir les grands outils (droit, économie, finances publiques) qui me permettaient de comprendre le fonctionnement de la société. Même pour ce qui est de faire l’ENA, je me suis décidé pas tant pour les cours que pour les stages en préfecture, en ambassade et en entreprise. J’y ai beaucoup appris, parfois malgré l’institution.

À quel moment avez-vous développé votre intérêt pour le service public ?

En fait, ma volonté de comprendre la société s’est prolongée dans une volonté de m’y engager. D’abord via le syndicalisme étudiant, pour la démocratisation du service public d’enseignement supérieur. C’était une manière très concrète de m’engager, sur des enjeux précis : les frais d’inscription, le cursus de mes camarades étudiants entre sélection et liberté de choisir ses études.

Ça m’a beaucoup appris et a construit chez moi une vision très ancrée de ce que devrait être le service public pour construire la liberté et l’égalité, pour permettre des choix de vie.

Professionnellement, le service public correspondait à mon envie – un peu naïve mais réelle – d’aider les gens au quotidien et de servir l’outil dont dispose la société pour s’orienter elle-même, le grand projet démocratique du service public. Mais ça n’est devenu un combat formulé comme tel qu’avec la création du collectif Nos services publics.

Quel bilan fait le collectif sur l’état de l’école ? Est-ce le service public le plus « malade » ?

C’est en tout cas un des services publics qui vont vraiment mal. Pour plusieurs raisons.

C’est l’un de ceux qui prennent de plein fouet le cercle vicieux de la crise d’attractivité professionnelle, peut-être le plus. L’absence de recrutements rend plus difficiles les conditions de travail des enseignants (et pas uniquement eux) en poste, cela pèse sur le sens du travail et rend plus difficile le recrutement de nouvelles personnes, etc.

C’est aussi un service public qui produit de la violence : la reproduction sociale, la reproduction des manières d’apprendre des catégories sociales supérieures, qui peut produire un rejet du service public, notamment chez les classes populaires. Ça tient notamment à un système scolaire très centré sur la transmission des connaissances, et sur les enseignants plus que sur une communauté pédagogique pluriprofessionnelle, qui pourrait prendre en charge, d’une manière globale, le bienêtre des élèves. C’est révélateur d’une conception particulière de ce que doit être l’école : la transmission de connaissances par des experts. Et l’école peine à prendre en charge ceux qui ne rentrent pas dans ce modèle.

Le rapport sur l’état des services publics publié par le collectif en 2023 pointait cet impensé du bienêtre des élèves à l’école, en France. Partout dans l’Union européenne, le sentiment qu’ont les jeunes d’être soutenus par leurs enseignants chute entre 11 et 15 ans, mais en France il est plus faible que la moyenne, tout comme le pourcentage d’adolescents qui déclarent aimer l’école.

Parcoursup participe de ce système ?

Parcoursup, c’est un peu le paroxysme de ce système qui met sous pression et se désintéresse de la compréhension par les élèves de ce qui leur est demandé. On a construit en lieu et place d’APB un système encore plus anxiogène, incompréhensible, pour introduire une sélection à l’entrée de l’enseignement supérieur sans l’assumer. Un chiffre m’a marqué : avec APB, le jour des résultats, quatre jeunes sur cinq avaient une proposition, aujourd’hui, c’est un sur deux.

Bien sûr, ce n’est pas Parcoursup qui a créé la pénurie de places dans l’enseignement supérieur, mais il va plus loin dans une logique qui n’était que sous-jacente : le système saurait mieux que les élèves ce qui est bon pour eux, et on serait capable, du haut du ministère, de déterminer le nombre de places souhaitables dans telle ou telle filière pour tel ou tel débouché. C’est très problématique et dangereux. On sait qu’il n’y a pas d’adéquation directe entre études et emploi exercé. Surtout, on refuse aux jeunes d’être pleinement acteurs de leur parcours, on ne les prend pas au sérieux pour construire la société de demain.

Quelles seraient les premières mesures à prendre pour un ministre de l’Éducation nationale ?

Je ne me sens pas les compétences d’un ministre de l’Éducation nationale. En revanche, je pense qu’il faut que celles et ceux qui y aspirent soient conscients de l’ampleur de la tension et de la défiance entre la communauté éducative et le ministère. Il me semble qu’il faut assumer, sauf sur quelques points extrêmement bloquants, d’arrêter de réformer et de se contenter de donner aux professionnels les moyens de travailler.

Cela commence par revaloriser les rémunérations. Il faut aussi déprécariser tous les professionnels de la vie scolaire, titulariser les AESH sur des temps pleins, afin de créer les conditions pour qu’émerge une véritable communauté éducative. Enfin il y a la question du recrutement, y compris avec des enseignants en surnombre par rapport au nombre de classes, pour permettre de dégager du temps pour d’autres fonctions, des projets, de la coordination.

C’est indispensable pour créer plus de collectif au sein de la communauté éducative, pour passer de l’objectif « enseigner à des élèves » à « faire grandir des enfants ». Enfin, je suis convaincu qu’on a besoin de redonner de l’enthousiasme et de rappeler le sens de l’école, de montrer une direction commune. Nous avons besoin d’un travail en commun sur le sujet, avec les professionnels, les élèves, les parents et l’ensemble de la société. Peut-être n’est-il même pas nécessaire d’attendre un futur ministre…

Propos recueillis par Cécile Blanchard

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Couverture du numéro 603, « École et pauvreté »