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Nouveaux programmes de français en lycée

« Ils ne sont pas là pour apprendre à penser »

Entretien avec Julien Martin et Sébastien Souhaité

31 janvier 2020

C’est peu de dire que les nouveaux programmes de lycée en français ne satisfont pas les enseignants concernés ! Ils sont perçus comme surchargés, surannés, trop injonctifs. Nous publions sur ce site et dans la revue une série d’articles de ces enseignants de Lettres désorientés ou en colère. Cette semaine, le point de vue de deux professeurs de Lettres à Meaux (Seine-et-Marne).


Après un premier trimestre de mise en application des nouveaux programmes de français, quels constats pouvez-vous faire ?
Julien Martin : Il semble malheureusement que nos pires craintes se réalisent. Les collègues sont en grande majorité excédés, découragés, fatigués et en colère devant des programmes qui ne répondent en rien au plaisir de l’enseignement ou de l’apprentissage de la littérature. Les changements apportés peuvent paraître mineurs mais c’est la philosophie même des programmes ainsi que la charge de travail conséquente tant pour les enseignants que pour les élèves qui posent problèmes. Le programme de première générale est exemplaire de ce que à quoi nous nous heurtons depuis un trimestre.
Sébastien Souhaité : L’enseignant est maintenant confronté à un corpus d’œuvres imposées parmi lesquelles il doit faire un choix tant pour l’écrit que pour l’oral. Cela provoque un rétrécissement important d’une liberté pédagogique qui permettait d’adapter les cours à des publics fort différents. Pour les élèves, le contrôle continu mis en place implique que toutes les notes comptent, de la première à la dernière. Ils n’ont plus de droit à l’erreur, de possibilité de progresser, de passer, par un travail soutenu et régulier sur l’échec et sur la difficulté en début de première, à un niveau bien supérieur.
Julien Martin : Les élèves de première sont coincés entre trois modes d’évaluation, les épreuves finales, le contrôle continu, les épreuves communes organisées et corrigées à l’intérieur des établissement. Ils sont cernés ! La notion d’évaluation formative tend à disparaître.
Sébastien Souhaité : Ils vont devoir, entre autres choses et uniquement pour le français, maîtriser quatre œuvres dont ils n’auront pas le texte lors de l’épreuve finale. Ils sont censés les maîtriser suffisamment pour être capables de faire une dissertation de quatre heures sur l’une d’entre elles. Ils devront savoir en parler et nourrir d’exemples la question associée à son étude. Ils devront apprendre par cœur des citations... Dans les anciens programmes, l’épreuve durait déjà quatre heures, mais elle comprenait deux parties : une question sur un corpus de textes puis, au choix, une dissertation, un commentaire ou une écriture d’invention. Déjà, c’était long.
La nouvelle épreuve est totalement déconnectée de ce que sont capables de fournir nos élèves de première dans des lycées qui ne sont ni Henri-IV ni l’École alsacienne. Une telle déconnexion de la réalité scolaire de la part du ministère est catastrophique. Les œuvres sont complexes, difficiles et si la charge de travail est objectivement écrasante pour l’écrit, les élèves sont également censés maîtriser entre vingt et vingt-quatre explications de texte linéaires qu’ils présenteront à l’écrit ! Dans le lycée où j’enseigne, il me fallait un rythme soutenu pour étudier au plus dix-huit textes les années précédentes. Nous ne parlons là que de l’épreuve de français, alors que le contrôle continu concerne toutes les disciplines et qu’ils ont d’autres épreuves anticipées.
Julien Martin : Nous avons l’impression que ces programmes ont été faits pour l’élève idéal tel que les gens qui ont conçu la réforme étaient, il y a vingt ans, trente ans. Ça se voit aussi dans le choix des œuvres qui sont certes essentielles, mais qui ne laissent presque pas de place à la littérature contemporaine. La littérature française semble s’arrêter en 1960. Elle paraît, pour les élèves, celle d’écrivains morts. Il y a peu de place pour les vivants : les écrivains morts ont-ils seuls la légitimité pour entrer dans le « patrimoine littéraire » ?
Sébastien Souhaité : On a l’impression que le candidat doit apprendre par cœur le cours qu’il devra réciter lors de son épreuve. La réflexion n’est plus centrale, et c’est symptomatique des nouveaux programmes, jusqu’aux noms des objets d’études. Par exemple, la partie « Écriture poétique et quête du sens » qui plaçait le sens au cœur du projet est devenue : « La poésie du 19e siècle au 21e siècle ». Il faut que la tête soit bien pleine, bien gorgée, et tout ce qui est de l’ordre de la mise en perspective est évacué. L’enseignement devient uniquement magistral car on n’a de toute façon pas le temps de faire les choses autrement.La charge de travail est écrasante, c’est comme cela que je le vis cette année. D’ailleurs, de nombreux enseignants de français des lycées de Meaux viennent d’écrire une lettre commune à leurs IPR, lettre qui pourrait avoir pour titre « Nous n’y arrivons pas ! ». Tous les enseignants sont déjà hors délais et ont la sensation de mal travailler, d’aller trop vite tout en sachant que c’est vain.
Julien Martin : L’institution elle-même paraît avoir accepté l’idée qu’on n’y arriverait pas.Il y a un tiraillement insupportable entre préparer les élèves et leur faire faire du français, ce qui n’est pas la même chose. Dans les nouveaux programmes, les deux activités sont nettement séparées. Aimer et découvrir des textes, la littérature, réfléchir, faire écrire, le plaisir des mots, des phrases, tout cela n’est pas interdit, mais seulement si on a fait le reste avant ; un reste que, de toute façon, on n’arrivera pas à faire.
Sébastien Souhaité : Le préambule des programmes pourrait se résumer, en miroir de la lettre des enseignants, à : « Vous n’y arriverez pas, vous allez échouer ». Pour moi, l’institution est maltraitante pour les professeurs et pour les élèves. Les enseignants sont épuisés et je ne suis pas loin de penser qu’on nous met en danger, en risque de surmenage. Il y aura toujours le discours qui expliquera que si le prof de français va mal, c’est qu’il y a d’autres raisons. C’est cela qui est terrible. Dans quels lycées de France est-il possible d’appliquer les programmes tels qu’ils sont conçus ?
Julien Martin : On peut y arriver à une seule condition : ne pas tenir compte des élèves ; on avance, on fait un cours magistral, peu importe ce qui est intégré, on distribue des photocopies, on fait de la mécanique. Il y aura toujours des gens qui diront que c’est possible, mais à quel prix ? 80% des élèves sur le bord du chemin ? Nous ne refusons pas les réformes, le système était en bout de course. Mais pas cela, mis en place dans la précipitation, pas à marche forcée. Il faut une réforme qui prenne en compte tous les interlocuteurs, les différents enjeux : l’institution, les enseignants, les élèves, les terrains. Nous ne sommes pas conservateurs, comme on veut bien souvent le dire d’enseignants qui ne voudraient pas changer. La réforme est ici bien plus conservatrice que ce qui était en place avant. Les conservateurs sont ceux qui la mettent en place ou la défendent.

Et la pédagogie ?
Sébastien Souhaité : Je suis tellement dans l’urgence que je travaille le contenu du cours mais je n’ai pas le temps ou à peine le temps de réfléchir à sa mise en application. Il n’y a plus de dimension pédagogique, nous devons faire au moins 80% de cours magistraux car ce n’est plus possible de faire autrement. C’est une défaite totale de ce que devrait être l’enseignement aujourd’hui.
Julien Martin : Il y a une perte de sens, de la discipline et du métier. C’est palpable dans la façon dont les programmes ont été rédigés. Prenons la grammaire qui revient dans les programmes de lycée. C’est une grammaire déconnectée du sens et de la littérature. C’est risible en fait. Il faut prendre un exemple : « L’expression de la négation », mon préféré ! On nous demande d’étudier les différentes formes de la négation en classe de première ? Pourquoi ? La négation est-elle en danger ? L’expression de la négation est symbolique ! Tout le monde a été nié dans cette réforme. C’est la négation de ce qu’on est en tant qu’enseignant ou élève.

Comment réagissent les élèves ?
Sébastien Souhaité : En première, leur angoisse est palpable. Ce qu’ils ont retenu est qu’ils vont constamment être soumis au stress de l’évaluation et que la charge de travail est énorme, qu’ils vont passer le baccalauréat pendant deux ans. C’est une négation de ce qu’est un adolescent, étymologiquement celui qui est en train de grandir, qui évolue, qui passe par des phases très diverses avec des moments d’euphorie, de passages à vide qui maintenant risquent de lui coûter cher. C’est aussi nier le fait qu’un élève est quelqu’un qui progresse tant dans les connaissances que dans la méthode. Il faut qu’il soit opérationnel tout de suite, dès les premiers contrôles.

Quelles conclusions tirez-vous de ces nouveaux programmes ?
Sébastien Souhaité : Il y a cette idée sous-jacente qu’il faut revenir aux « fondamentaux  », ce qui sous-entend qu’on les aurait abandonnés, ce qui est faux. On est dans une conception patrimoniale de la littérature déconnectée du contemporain, du vivant, au moins dans la classe de première. On nous demande un enseignement muséal :on visite le musée de la littérature et la frontière est étanche. Rien ne laisse entendre dans les programmes tels qu’ils sont formulés qu’on est invité à mettre en perspective le contenu de l’enseignement avec la réalité telle qu’on la perçoit quand on a seize ou dix-huit ans. C’est une conception de la culture et de la littérature qui est un vernis. On n’est plus invité à se questionner, à penser, à réfléchir. Pour le coup, je pense que c’est profondément idéologique et même politique : les élèves ne sont surtout pas là pour apprendre à penser, et les enseignants doivent se remettre au travail !

Propos recueillis par Jean-Charles Léon


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