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Mixité ou juxtaposition sociale au collège ?
Dans ce collège « privilégié » de Seine-Saint-Denis se côtoient des élèves de toutes origines sociales, des plus défavorisées aux plus favorisées. Cette mixité contribue-t-elle à la réussite du plus grand nombre ? Permet-elle d’enrayer les inégalités ? Ou n’est-elle que juxtaposition sociale ? Le point de vue d’une enseignante de l’établissement, qui explique comment les équipes éducatives s’emparent de ces questions.Je suis professeure dans le meilleur collège de Seine-Saint-Denis. En tous cas, c’est à ce titre que Le Parisien nous a contactés en juin 2025. Nous avons refusé l’interview, car nous ne sommes pas le meilleur collège de Seine-Saint-Denis, loin de là !
De l’extérieur, notre collège c’est « le collège de centre-ville », dans le Bas Montreuil, avec un IPS (Indice de position sociale)1 moyen de 121 (la moyenne en Seine-Saint-Denis est de 94, en France de 106). Chez nous, 42 % d’élèves sont issus de milieux très favorisés (le chiffre est en hausse) et 25 % d’élèves issus de milieux très défavorisés (en hausse aussi).
Notre collège, c’est celui auquel le Dasen répond, lorsque les équipes pédagogiques demandent une audience au moment de la dotation horaire globale : « Mais enfin, vous n’allez quand même pas demander des moyens en plus, au vu de votre situation très privilégiée dans le département et même dans l’académie ! » C’est celui dont certains parents pensent : « Si notre enfant n’était pas inscrit là, on le mettrait dans le privé… »
En résumé, sur le papier, c’est le collège dont tout le monde rêve. Et pourtant, une fois qu’on y est – je cite un chef d’établissement –, « pour certaines choses, c’est pire que les collèges REP de Montreuil ».
Alors, d’où vient cette contradiction ? Tout d’abord, sommes-nous un « bon » collège ? Au diplôme national du brevet, nous obtenons 86 % de réussite, mais cela reste en dessous de ce qui serait attendu de nous (– 3 points). Pourquoi ? Parce que nous sommes plus sévères sur le contrôle continu (ou exigeants, selon le point de vue).
Il y a, dans nos classes, de nombreux élèves de bon niveau, voire d’excellent niveau, avec un capital culturel fort. Donc, on avance souvent au rythme de ces élèves-là, on les nourrit, on veille à ce qu’ils ne s’ennuient pas. Les parents de ces élèves sont très présents et veillent à ce que leurs enfants aient l’éducation à laquelle ils ont droit.
Pourtant, jamais, aucun collègue ne s’est dit : « Tant pis pour les autres, moi j’avance dans mes cours. » Au contraire, la quasi-totalité de nos conversations, de nos réunions, des dispositifs que nous mettons en place sont pour les élèves les plus en difficulté. Ce sont eux qui sont au centre de nos préoccupations sincères.
Il y a quatre ou cinq ans, lors d’une réunion plénière, notre ancien chef d’établissement nous annonce des résultats sur notre « valeur ajoutée », c’est-à-dire le différentiel de réussite de nos élèves de 3e par rapport à ce qu’ils sont à leur arrivée en 6e.
Le résultat était sans appel : on n’est pas bons. On n’apporte pas de plus-value aux élèves. Plus exactement, nos bons élèves réussissent bien, voire très bien, chez nous et après dans leurs études. Mais nous n’apportons rien aux élèves les plus en difficulté et même, ils réussissent moins bien qu’ailleurs.
Alors, sommes-nous un collège mixte ? Quand je suis arrivée dans ce collège, je venais d’un établissement bien plus « difficile » à Torcy (Seine-et-Marne). La première fois que je suis rentrée dans la cour, ce que j’ai vu, c’était des groupes d’élèves : un atelier cirque, un atelier échecs, des élèves assis qui jouent aux cartes, des élèves qui courent partout (comme partout) et… d’autres groupes d’élèves, reconnaissables au premier coup d’œil : des élèves racisés. Tous ces groupes ne se mélangeaient pas.
Pourtant, toute l’équipe éducative cherche à promouvoir le mélange des élèves : par exemple, on a une classe bilangue allemand, dont les élèves sont répartis dans plusieurs classes pour éviter la constitution d’une classe d’élite.
Or, ce qu’on voit à l’œuvre dans le collège, ce n’est pas de la mixité mais de la juxtaposition. Les élèves sont comme l’eau et l’huile : tu peux les mettre ensemble dans un bocal et secouer, tu penses que le mélange a pris, mais dès que tu laisses reposer, tu vois clairement que le mélange ne se fait pas.
On pourrait donc se dire que la mixité, ça ne marche pas ! Alors que tous les voyants sont au vert, le résultat n’est pas là. Pourquoi ?
D’abord, il y a peut-être des manquements de l’institution : aucun moyen médicosocial (pas d’assistante sociale, pas de médecin scolaire, une infirmière super mais très peu présente), alors qu’un tiers de nos élèves sont dans des situations sociales très dures. Nous n’avons pas de moyens sur la DHG pour faire des dédoublements, du suivi de la grande difficulté ou du décrochage scolaire.
Les écarts sont très (trop ?) grands entre les catégories d’élèves. Qui fait le lien entre eux ?
Entre nous, le mot clé de notre travail au sein du collège est l’hétérogénéité. Parfois cela crée de la frustration, le sentiment de ne pas réussir à remplir une des missions de l’école qui est de réduire les inégalités. Mais, au contraire, de les aggraver.
Pourtant, il reste chez chacun la volonté de trouver des solutions, d’inventer ou de réinventer. De réfléchir ensemble. De continuer d’essayer. De planter des graines. Sur le plan pédagogique, quelles sont ces graines ?
Première graine : adapter son enseignement en différenciant. C’est très chronophage pour les enseignants. C’est très compliqué à mettre en œuvre dans des classes avec des effectifs importants. Et même cela peut creuser les écarts : tu pousses plus loin ceux qui ont déjà les clés et les moyens. Tu peux arriver même à renforcer l’image que chaque élève se fait de lui-même, surtout quand cette image est dégradée.
Par exemple, tu as préparé une évaluation adaptée pour aider les élèves les plus en difficulté mais l’élève, lui, la refuse parce qu’il ne veut pas ou ne peut pas être vu comme cet élève qui n’y arrive pas tout seul.
Poussé à l’extrême, tu renforces une logique libérale, individualiste, consumériste de l’école : on doit s’adapter à chaque individu et le collectif n’a pas de rôle à jouer.
Deuxième graine : réfléchir à sa pratique et accepter de la remettre en question. C’est combattre nos propres biais. C’est réfléchir à ce qu’on attend d’un élève et l’expliciter. C’est regarder chaque élève comme un immense potentiel. Faire le pari encore une fois du « tous capables » de l’éducation nouvelle.
Tous les profs de notre collège ne sont pas abonnés aux Cahiers pédagogiques… Mais on essaye, les mains dans le cambouis. On réfléchit ensemble, en équipe. On a fait appel à la Cardie. On est en train de rédiger un CVE (Contrat de valorisation expérimental). Il faut la volonté de l’équipe, mais il faut aussi et surtout le temps pour le faire. Et du temps, on en manque…
Troisième graine : faire collectif. L’école (c’est admis) est un lieu essentiel pour apprendre à vivre ensemble. Mais on oublie souvent qu’il faut aussi y apprendre à apprendre ensemble.
Comment apprend-on à apprendre ensemble ? On sort de l’espace classe : on organise des voyages et des sorties scolaires, des classes dehors (dans la cour, dans le quartier, dans le parc d’à-côté), pour casser les dynamiques qui se jouent et se reproduisent en salle de classe.
On déconstruit l’idée de la méritocratie sans renoncer à apprendre le gout de l’effort et la responsabilité de chacun, sa liberté dans sa trajectoire de vie. On introduit un peu de sociologie dans les heures de vie de classe.
On rend compréhensible par tous les élèves les mécanismes de l’apprentissage, on cherche à les expliciter. On favorise la métacognition.
Et puis, on initie des classes coopératives et des pratiques coopératives : des marchés de connaissances, des classes puzzle, du travail en groupe, des conseils d’élèves… Et parfois, parfois seulement, ça change des vies.
Pour conclure, je dirai qu’on peut tirer deux enseignements de notre situation. Tout d’abord, on fait les mêmes constats dans les questions de mixité sociale que dans celles liées au genre ou à l’inclusion : ça n’est pas parce qu’on met des personnes différentes ensemble qu’elles apprennent et s’enrichissent de ce mélange. Si on n’y prend pas garde, cela profite aux « dominants ».
Ensuite, la mixité ne se décrète pas. Elle doit s’accompagner. Dans l’école, les choix pédagogiques faits sont essentiels à sa réussite ou à son échec. Même dans les situations favorables, elle nécessite un travail constant et conscient de la part des enseignants mais aussi de l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale.
Ce travail doit être accompagné par l’institution, et réalisé sur le terrain par les professionnels que sont les CPE, les AED, les AESH, les personnels médicosociaux, les personnels de direction… et, bien sûr, les enseignants.
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