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Rencontre avec Heïdi Sevestre : une glaciologue pour échauffer les esprits

Carnet de bord : où l’on verra comment l’étude de récits de voyage en 5e s’est terminée en beauté par une rencontre avec une scientifique enthousiaste et engagée dans la préservation du vivant.

Fin juin, un mercredi après-midi dans la salle de spectacle d’une petite ville de Touraine, le thermomètre dépasse les 40 °C. Une salle comble, essentiellement des collégiennes et collégiens venus, de leur propre chef, sur leur temps libre, à la rencontre d’Heïdi Sevestre, jeune et néanmoins célèbre glaciologue française.

Dès le début de la rencontre, les adultes présents (parents accompagnateurs, équipe municipale, enseignants, etc.) se mettent en retrait. Entre la scientifique et son jeune public, le dialogue s’ouvre, les questions fusent, sans discontinuer, pendant une heure et demie. Et ce, sans support filmique, ni diaporama, ni mise en activité ludique. « D’où vous est venue l’envie d’étudier les glaciers ? », « Qu’est-ce que vous emportez en expédition ? », « Est-ce qu’il y a de l’herbe sur les glaciers ? », « C’est quoi votre pire souvenir avec les glaciers ? », « Comment on pèse un glacier ? », « Qu’est-ce qu’on peut faire, nous, pour aider les glaciers ? », etc.

Résonance

On est loin du déversement d’informations abstraites, couplé à des séries d’injonctions culpabilisantes, encore souvent associées à l’éducation à l’environnement en contexte scolaire1. Cette action, bien que largement improvisée, a mis en résonance un public, un milieu naturel et une personnalité scientifique médiatrice, créant un contexte particulièrement favorable à l’éveil écocitoyen.

D’où est venue l’idée de faire venir une glaciologue ? Le hasard ou presque. Tout a commencé par l’étude en 5e d’une œuvre de fiction, Les Derniers Géants, de François Place, pour laquelle j’ai proposé aux élèves de mener un travail interprétatif très inspiré des courants de l’écocritique.

Cette étude s’est prolongée au chapitre suivant par une série d’exposés-interviews2 sur des personnalités scientifiques ou militantes qui défendent ou ont défendu le vivant. Parmi dix-sept personnalités figure Heïdi Sevestre.

Une exposition au CDI

Frappée par la qualité du travail fourni par mes élèves, par l’intérêt que beaucoup semblaient porter à diverses questions écologiques à mesure qu’ils les découvraient et par leur enthousiasme à incarner les personnalités sur lesquelles ils enquêtaient, j’ai proposé une exposition de leurs travaux au CDI avec la complicité de mes collègues documentalistes, afin de déployer plus largement le projet.

Au passage, j’en ai informé Martine Deniort, parent déléguée au collège, et que je sais membre d’un groupe écocitoyen au sein de la commune.

C’est cette dernière qui a eu l’idée de prendre contact avec Heïdi Sevestre, dont elle admire beaucoup le travail. Elle lui a envoyé un message via les réseaux sociaux, pour l’informer des projets menés avec mes deux classes. « On verra bien, m’a-t-elle dit, Heïdi est très réceptive aux sollicitations des jeunes. Et puis, qui ne tente rien… »

Bouteille jetée à la mer, ballottée dans le flot incessant des échanges numériques, mais dont le message a suffisamment retenu l’attention de notre interlocutrice pour qu’elle accepte de venir jusqu’à nous !

Du Svarlbard à Tours

La chercheuse vit et travaille au Svalbard, un archipel norvégien en zone arctique. Néanmoins, comme il était prévu qu’elle se rende à Tours pour présenter un film documentaire, elle a accepté de faire escale dans notre commune, située dans la zone périurbaine de Tours, à condition de réunir suffisamment de jeunes participants.

Maintenant que nous avions un accord de principe de la chercheuse, comment faire venir des collégiens sur la base du volontariat, un mercredi après-midi de la fin du mois de juin, qui plus est à la veille du brevet ? Il était assez facile de solliciter mes deux groupes de 5e, avec lesquels j’avais travaillé sur des sujets écologiques pendant plusieurs semaines, mais quid des 500 autres élèves de l’établissement ?

Tout s’emballe

Je me suis donc lancée dans une campagne de communication : des affiches colorées à destination des jeunes, avec le visage de la scientifique assorti d’un énorme point d’interrogation, que j’ai placardées partout au collège. Un petit dossier informatif à destination des adultes, réalisé par Martine Deniort, a été disposé en salle des profs.

J’ai enfin préparé un kit de présentation numérique « clé en main » pour les professeurs principaux, afin qu’ils informent leurs élèves de l’évènement en trois minutes : un flyer à projeter, deux teasers vidéo où l’on voit présentée l’une des dernières expéditions d’Heïdi, la traversée de l’Antarctique d’est en ouest en kite-ski3, afin de collecter des données glaciologiques et climatiques !

J’ai doublé l’information auprès des familles, cette fois via une information Pronote, avec un sondage pour estimer le nombre d’élèves intéressés. De son côté, Martine Deniort a pris contact avec les écoles élémentaires. Il fallait savoir en amont si on réservait une petite salle de la mairie pour accueillir vingt personnes, ou carrément la salle de spectacle accolée à la médiathèque, pouvant en accueillir près de dix fois plus.

En quelques jours, nous avons reçu une cinquantaine de réponses positives au sondage, et cinq semaines plus tard, à la date de clôture des inscriptions, nous étions près de 150 ! Pour la plupart des collégiens, les plus jeunes étant accompagnés de leurs parents. Une petite dizaine de collègues sont également venus, malgré la chaleur redoutable. La salle de spectacle était donc réservée, prêtée gracieusement par la mairie.

Impliquer un jeune auditoire

Bien que l’organisation ait été le fait des adultes, la glaciologue se déplaçait pour les collégiens, Martine Deniort et moi ne voulions donc pas qu’ils viennent à cette conférence en spectateurs passifs, mais bien en futurs citoyens amenés à comprendre les écosystèmes et questionner leur avenir.

Martine a eu l’idée de demander au binôme qui avait préparé trois mois plus tôt l’exposé sur Heïdi Sevestre de venir le présenter, sur scène, au début de la conférence.

Cela s’y prêtait d’autant plus que j’avais donné comme contrainte à tous les groupes de faire une présentation des informations recueillies sous la forme d’interview, avec un élève incarnant la personnalité choisie, et l’autre un ou une journaliste. Noé, qui a joué Heïdi Sevestre, a accepté sans hésiter, Justine n’était pas disponible mais un camarade de la classe, Owen, a spontanément proposé de reprendre le rôle du journaliste.

Noé et Owen jouant l'interview

Noé et Owen jouant l’interview.

Un rôle à jouer sans s’autocensurer

En parallèle, je souhaitais que les élèves présents dans la salle aient un rôle à jouer sans se laisser intimider, ni par l’assistance nombreuse ni par la présence d’une scientifique reconnue… L’autocensure n’est pas rare dans ce genre de cas, il fallait donc tout faire pour éviter le sentiment d’illégitimité chez nos jeunes spectateurs.

J’ai organisé avec les groupes que j’ai en classe un bref brainstorming, en réunissant des questions à destination d’Heïdi Sevestre, sur des liasses de petits papiers. Là aussi, l’activité n’était pas totalement neuve, car nous nous étions entrainés toute l’année à nous poser les questions de base (qui, quoi, où, quand, comment, pourquoi) avant de démarrer une recherche, de résumer un texte, etc.

Le jour de la rencontre, j’ai distribué quelques-unes de ces liasses de questions aux élèves qui faisaient la queue. Il faut plutôt voir dans cette préparation une sorte de filet de sécurité : en réalité, les questions sont venues, pour la plupart, de façon spontanée.

Une glaciologue à l’écoute des élèves

La posture d’Heïdi Sevestre a beaucoup aidé. Communicante chevronnée, la glaciologue fait montre le jour J d’une très grande réceptivité, répondant avec un enthousiasme égal à toutes les questions posées, valorisant la pertinence de chaque interrogation, la curiosité de l’énonciateur, la richesse qui peut se cacher derrière une remarque apparemment anodine, naviguant allègrement entre son vocabulaire technique et un lexique plus oral, proche du langage des élèves.

Aucune de ses interventions ne donne l’impression d’être plaquée sur la remarque d’un enfant, comme cela peut arriver avec des orateurs à la rhétorique un peu trop huilée. Cette posture a eu un effet réellement désinhibant sur l’auditoire, alors même qu’il est essentiellement constitué d’adolescents, souvent réservés quand il s’agit d’interactions publiques avec les adultes.

Glaciologie, une discipline aux mille et une facettes

Pendant la conférence, on en apprend à la fois sur la nature géologique des glaciers, leur matérialité (leurs couleurs, les sons qu’ils produisent, l’aspect extérieur et intérieur de la glace), l’écosystème qui leur est associé, leur répartition sur la planète, leur santé, mais aussi les expéditions polaires, leurs objectifs scientifiques, les préparations physiques et techniques que cela requiert, sans oublier les dérèglements climatiques, l’inaction du monde politique, les mobilisations citoyennes et scientifiques. Et ce, sans utiliser aucun support visuel.

On aurait pu s’attendre à une forme de lassitude chez un si jeune auditoire, car la forme proposée, uniquement dialoguée, très lâche, spontanée, était bien différente de celle à laquelle ils sont habitués dans le cadre scolaire : des séquences rythmées, très structurées, ponctuées d’images et de mises en activité.

Par ailleurs, pour un public tourangeau, le glacier n’est pas un élément du paysage, avec lequel on pourrait, comme en Savoie ou dans les Hautes-Alpes, entretenir un rapport de familiarité.

Un auditoire attentif

Et pourtant, ça prend ! Pendant plus d’une heure et demie, l’auditoire est pendu aux lèvres de la glaciologue, qui sait, selon les questions, se faire conteuse, quand elle détaille certaines expéditions en milieux hostiles, prof (de maths !) quand il est question de faire comprendre la méthode pour « peser » un glacier, citoyenne engagée quand elle évoque le volume horaire dérisoire (trente minutes) de la formation scientifique sur les dérèglements du climat reçue par le président de la République durant ses deux mandats, presque poète quand elle trouve les mots pour faire ressentir la matérialité du glacier, les émotions écologiques profondes qu’il suscite chez celui qui vient à sa rencontre.

En experte de la vulgarisation scientifique, elle sait jouer sur différentes cordes, plus encore les faire résonner ensemble. Elle tient en haleine mais aussi rassemble son auditoire : primaires et lycéens, parents et ados, profs et élèves, éducateurs et élus, autour d’un commun à défendre, les glaciers de la planète.

Ce qui reste en suspens

Mon grand regret : les élèves réunis ce mercredi sont tous venus de leur propre chef, puisque nous n’avons pas pu, avec un délai aussi bref, faire venir la scientifique sur le temps scolaire. Les ados présents étaient déjà sensibles à la question, et pour certains déjà très informés.

J’aurais tant aimé que toutes celles et ceux qui ne se sentent pas intéressés, pas concernés, ou qui doutent des réalités du dérèglement climatique, aient pu prendre part à la discussion, en ressortir peut-être pour certains convaincus, du moins titillés, interpellés, questionnés sur ces questions fondamentales. Pour cette première, nous avons prêché des convaincus… Mais tout de même, quel beau prêche !

Heidi Sevestre avec Noé, Owen et Charlotte Michaux.

Heidi Sevestre avec Noé, Owen et Charlotte Michaux.

En fin de session, avant de repartir, Heïdi Sevestre se prête avec bonne grâce au jeu des selfies, posant avec Owen, Noé, leurs familles, les organisateurs de la conférence, dédicaçant son livre pour la famille de Noé qui l’avait apporté tout exprès, affichant une disponibilité joyeuse, qui ferait presque oublier à quel point son temps est compté : projection publique de son documentaire à Tours le soir même, le lendemain matin passage à Radio France – où elle mentionne son passage dans notre commune –, intervention à Londres dans la foulée…

Joie positive et urgence de l’action

Quant à l’écoanxiété, pierre d’achoppement de toute action de sensibilisation environnementale, à fortiori à destination d’un public adolescent, Heïdi Sevestre sait en rediriger l’élan négatif vers une joie positive de la connaissance et vers l’urgence de l’action.

Martine Deniort et moi avions la même exigence quant à l’éducation écocitoyenne des collégiens : leur faire rencontrer une personnalité reconnue par la communauté scientifique, mais qui sait aussi nourrir des énergies constructives chez le jeune public : émerveiller, créer un attachement à l’égard d’un milieu, susciter le désir de savoir, donner corps à ses convictions, et prendre part à l’action collective par l’implication citoyenne.

« Vous voulez agir, ici, à Ballan ? a demandé Heïdi Sevestre aux élèves. Participez au conseil des jeunes de votre municipalité et posez des questions très régulièrement aux élus sur ce qu’ils font pour le climat et pour la biodiversité ! Insistez. Vous êtes les premiers concernés par les décisions prises, vous êtes en droit de demander des comptes. »

Charlotte Michaux
Enseignante de français au collège de Ballan-Miré (Indre-et-Loire)

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Ma planète et moi, par Nicolas Demarthe, Virginie Vitse (article payant)

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Sur notre librairie

Couverture du n° 560 des Cahiers pédagogiques, « Urgence écologique : un défi pour l'école »


Notes
  1. Voir l’enquête de Julien Vitores, La nature à hauteur d’enfant, La Découverte, 2025.
  2. Voir la présentation détaillée de la démarche sur le blog Pratiques des Lettres.
  3. Pratique sportive consistant à glisser sur la neige en se faisant tracter par le vent avec une voile de kite sur des skis ou un snowboard.