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Appel des pôles : des collégiens apprentis ethnologues
Étudier le Groenland en mettant de côté notre vision occidentale au profit d’une approche ethnographique est le point de départ de ce projet proposé à des collégiens nazairiens. De pagaie en lecture, les élèves ont créé un slam et un clip vidéo, et interviewé Tillie Martinussen, femme politique inuit.« L’appel des pôles » est une action éducative qui vise à sensibiliser les élèves aux enjeux des mondes polaires arctique et antarctique. Les élèves apprennent à relier ces mondes lointains aux enjeux de développement durable sous nos latitudes. « L’appel des pôles » est mené en partenariat avec l’association le Cercle polaire, qui a pour objet d’élaborer et de promouvoir une authentique culture scientifique des zones polaires. C’est dans ce cadre que nos élèves ont pu étudier le Groenland.
Étudier le Groenland ? Mais comment ? Une première démarche aurait pu consister à appréhender ce pays d’un point de vue extérieur en y appliquant nos connaissances occidentales. Avec cette approche, l’Arctique serait vu comme une page blanche en attente du regard d’autrui, et viendrait conforter un arcticisme, comme le décrivent Fabienne Joliet et Laine Chanteloup1, c’est-à-dire la construction d’une image projetée ignorant le point de vue inuit.
De notre côté, nous avons choisi une autre démarche, qui consiste à apprendre du Groenland en mettant en suspens nos aprioris occidentaux, ou, autrement dit, en décolonisant notre façon de penser l’autre2. C’est donc une démarche quasi ethnologique du peuple inuit, peu coutumière à l’école, et parfois jugée inaccessible pour des collégiens, qui a été empruntée par les élèves de 3e du collège Saint-Louis à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique).
Depuis vingt ans, nos élèves de 3e apprennent le Groenland par la pratique du kayak de mer. Ils y découvrent la culture inuite par l’apprentissage de gestes traditionnels (esquimautage3, maniement de la pagaie bois, manœuvres de sécurité). Polis par des siècles d’une pratique vitale, ces techniques portent l’empreinte des circonstances dans lesquelles les chasseurs évoluaient. Elles sont un conservatoire en acte de leur agilité, de leur relation au monde, de leur histoire4.

En 2025, dans le cadre de « L’appel des pôles », les élèves ont également produit un clip vidéo qui rendait hommage aux Groenlandais. À partir d’un slam adoptant le point de vue d’un kayak traditionnel, ce clip, réalisé avec l’aide de leurs enseignants d’EPS, de français et d’éducation musicale, superpose leurs propres vidéos sur l’eau et des vidéos d’archive. En voici le texte :
Dans la peau d’un kayak inuit
« Dans ces peuples dits primitifs, la sagesse est générale » (Jean Malaurie)
Je suis né des mains d’un peuple premier,
Des mains qui connaissent la mer comme on connaît un frère,
D’une « terre humaine » qui sait murmurer :
Que seuls les glaces et le temps sont maîtres.
Vous m’avez donné vie avec ce que vous aviez :
Du bois, des tendons, tout ce que la mer donnait.
Mes lignes s’inspirent des corps marins.
Je suis vivant comme vous, créé de vos mains
Je suis un objet, mais deux âmes vivent en moi :
Celle de la peau du phoque attaché sur mon bois,
Celle que tu m’as donnée depuis le commencement,
Car finalement dans ce monde rien ne meurt vraiment.
Chaque fibre, chaque couture est un précieux savoir,
Des siècles d’écoute, les gestes d’une mémoire.
D’un animal naît une tradition,
Un geste polaire, une résurrection.
Objet flottant, objet vivant,
Je sais me couler dans mon environnement.
Sans moteur, sans bruit, juste une pagaie bois,
Témoin d’un peuple qu’on ne regarde pas.
Entre toi et l’eau, entre les vagues et le vent,
Je glisse, je danse, je suis l’écho du temps.
Minimalisme inuit : rien de trop, rien de moins,
Un des chefs-d’œuvre de ce monde lointain.
Dans ma peau, tu comprends l’harmonie,
Pas la domination, mais l’accord avec la vie.
Chaque coup de pagaie, chaque mouvement,
Précis et pur, c’est l’héritage du temps.
Quand je me faufile, tu apprends à lire,
Les courants, le vent, les mouvements qui respirent.
Je ne suis pas une barrière, je suis une extension,
Un pont fragile entre toi et l’horizon.
Être avec moi, c’est savoir s’adapter.
Je suis le résultat de savoirs concentrés.
Dans la fragilité, tu écoutes ton corps.
Avec la mer, nous unissons nos efforts.
Quand tu plonges sous l’eau et qu’elle devient sombre,
Tu sais te relever malgré la pénombre.
Et quand tu ressurgis avec l’eau pour amie,
C’est une joie profonde, une vie éclaircie.
Je suis plus qu’un outil, je suis une mémoire,
Un fragment d’un peuple, un éclat d’histoire.
Vous avez gravé en moi votre intelligence.
Ensemble nous menons une vie pleine de sens.
Kayak inuit, témoin d’un monde entier,
Où chaque geste compte, où tout est connecté.
Tends l’oreille, la nature parle doucement.
Moi je murmure avec elle car je suis vivant.
Ce que d’autres voient comme une évolution
N’est rien d’autre qu’une révolution.
De la base de Thulé aux mystérieuses contrées,
Le monde évolue, mais rien n’a changé
« Le temps est venu où on n’explore plus le monde, on l’exploite » (Jean Malaurie)
Ce message, mis en mots par Ambre, Augustin, Azilis, Calixte, Daphné, Eulalie, Félicie, Gianna, Hector, Hermine, Isaline, Joseph, Lola, Lambert, Louenn, Luis, Marin, Marley, Mathis, Nelson, Noé, Rose, Sarah, Sarah, Simon, Thomas et Valentin, a été vu et commenté par Tillie Martinussen, femme politique groenlandaise.
Celle-ci leur a fait un retour émouvant : « La vidéo et ce que vous avez écrit sur le Groenland m’ont tellement touchée que j’en ai eu les larmes aux yeux. Vous vous êtes intéressés à nous, avant tout ce qui se passe actuellement, avant que tous les journalistes étrangers n’arrivent au Groenland. J’ai montré la vidéo à une dame de 75 ans que je connais depuis que je suis enfant. Elle ne comprend même pas le français. Elle a commencé à pleurer. Puis elle a dit : “C’est tellement cool d’apprendre sur le Groenland.” Et je pense que chaque personne à qui j’ai lu le texte a pleuré. Tout le monde a pleuré. Dans ce que vous avez écrit, on avait le sentiment de voir ce que nous sommes. »
Cette année 2026, c’est en étudiant le roman de Jules Verne Sans dessus dessous, publié en 1889, que les élèves ont poursuivi l’action. Le titre de l’ouvrage – à ne pas confondre avec l’expression « sens dessus dessous » – a été un clin d’œil pour ces élèves désormais habitués à esquimauter en kayak. Mais passé le titre, c’est l’intrigue du roman qui interpelle.
Cette fiction écrite il y a plus d’un siècle rencontre étonnamment l’actualité. Le texte de Jules Verne décrit en effet une vente fictive de territoires autour du pôle Nord, impliquant plusieurs États. Il est frappant de voir comment cette idée anticipait, il y a plus d’un siècle, les enjeux géopolitiques et environnementaux actuels autour de l’Arctique.
Confrontés à cette vision d’un monde où les Inuits (indiscutables autochtones des régions du Nord) ne sont pas consultés sur la gestion des terres qu’ils habitent, les élèves ont souhaité recueillir leur parole. Ils ont repris contact avec Tillie Martinussen.
La politicienne groenlandaise, qui s’est récemment fait connaitre pour avoir critiqué la campagne américaine visant à s’approprier le Groenland, a répondu pendant plus d’une heure à leurs questions5. Elle a partagé avec eux une vision incarnée du monde qu’elle a généreusement illustrée de récits et d’expériences personnelles.
Si les Inuits avaient eu voix au chapitre, voici ce que le reste du monde aurait pu apprendre. Chez ce peuple de chasseurs-cueilleurs, Nuna est la Terre mère. Elle les nourrit et fait partie intégrante de leur corps. Tous lui appartiennent et elle n’appartient à personne. Vendre la Terre serait vécu comme une amputation de leur corps. Quand Tillie Martinussen parle de la Terre, elle parle d’eux-mêmes. La Terre est commune à un peuple qui sait partager. Nuna n’est pas qu’un bout de terre. C’est la Terre vécue. Elle suppose la société inuit, et réciproquement. Elle ne peut donc pas être vendue.
À l’opposé du modèle occidental de domination de l’homme sur la nature, il existe donc un autre mode de relation au monde, l’inuititude. C’est l’essence de la culture inuite, un mode de vie largement éprouvé, produit par les Inuits eux-mêmes. N’étant pas résignés comme les Occidentaux à voir la nature comme un objet extérieur à eux, les Inuits ont construit une vision holiste du monde où tous les existants, humains et non humains, d’hier et d’aujourd’hui, forment un tout indissoluble.
Il en découle un mode de vie où le bien-vivre ne s’oppose pas au bien commun, l’intelligence à la sensibilité, la douceur à l’âpreté, l’agilité à la patience, la simplicité à la complexité, le global au local, le dedans au dehors, la beauté à la dangerosité, la constance aux aléas, l’innovation à la tradition.
Absents dans l’œuvre de Jules Verne, les Inuits ont l’opportunité aujourd’hui de parler au reste du monde : « Maintenant que Trump a fait parler de nous, peut-être devrions-nous nous en servir pour parler aux gens : “Regardez. Continuez à ressentir. Vous devez sentir le vent sur votre peau. Vous devez sentir l’eau sur votre peau”. »
Votre message est transmis, Tillie Martinussen !
À lire sur notre site
Tillie Martinussen : « Au Groenland, la terre appartient à tout le monde », par Nicolas Terré et ses élèves
La voile pour trouver son cap https://www.cahiers-pedagogiques.com/la-voile-pour-trouver-son-cap/
Le potentiel écologique de l’EPS https://www.cahiers-pedagogiques.com/le-potentiel-ecologique-de-leps/
La Terre en partage https://www.cahiers-pedagogiques.com/la-terre-en-partage/
Sur notre librairie
Notes- Fabienne Joliet & Laine Chanteloup, « Le prisme des représentations paysagères arctiques des Inuits et des Qallunaat : l’exemple du Nunavik (Canada) », Géoconfluences, janvier 2020.
- Linda Tuhiwai Smith, Eve Tuck, K. Wayne, Yang Indigenous and Decolonizing Studies in Education, Routledges, 2018.
- L’esquimautage est la technique permettant de redresser un kayak chaviré sans quitter son bateau.
- Nicolas Terré et Pierre-Dominique Jan, Apprentissage du risque en kayak de mer, éditions EP&S, 2019.
- À lire sur notre site : « Au Groenland, la terre appartient à tout le monde ».




