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Prévenir sans culpabiliser : repenser la place de l’enfant dans sa propre protection

© Association Caméléon

Face aux violences et cyberviolences sexuelles, l’école et les associations sont de plus en plus sollicitées pour soutenir le développement psychosocial des enfants et renforcer leurs capacités d’autoprotection. Mais que peuvent réellement faire les élèves ? À partir de situations vécues en primaire et au collège, cet article interroge les possibilités et les limites de l’autoprotection et rappelle le rôle décisif des adultes et des cadres éducatifs.

Lors d’un atelier mené dans une classe de 4e, plusieurs élèves évoquent les messages qu’ils reçoivent sur les réseaux sociaux : photos sexuelles non sollicitées, images truquées, propos explicites, tentatives de grooming1, demandes insistantes, voire situations de sextorsion2. La plupart qualifient immédiatement ces échanges de problématiques.

« C’est pas normal qu’on m’envoie ça », explique une élève. Un autre ajoute : « Tout le temps sur Snapchat, je reçois des photos gênantes de gars que je ne connais pas. » Les mots sont parfois maladroits, mais le ressenti est clair.

Ces échanges montrent que les adolescents ne sont pas ignorants. Ils identifient des situations de violences sexuelles ou de mise en danger, en ligne comme hors ligne. Ils savent que certaines demandes sont interdites, que les images intimes ne devraient pas circuler et que le consentement est indispensable. Cette capacité à reconnaitre une situation anormale constitue déjà une première forme d’autoprotection.

Ce que les enfants savent faire… et ce qu’ils n’osent pas faire

Lorsque la discussion se prolonge, un autre aspect apparait. Plusieurs élèves expliquent qu’ils n’ont parlé de ces situations à personne. Non par méconnaissance, mais par peur. Peur d’être privés de téléphone — « si j’en parle, ma mère me casse mon téléphone » — peur que les adultes s’affolent, peur qu’on leur reproche leurs usages numériques.

« Je pensais pouvoir gérer », disent certains, convaincus qu’ils pourraient bloquer ou interrompre la conversation au bon moment.

Cette illusion de contrôle revient fréquemment. Les élèves pensent pouvoir se protéger seuls, jusqu’à ce que la pression augmente ou que la situation devienne réellement dangereuse. L’autoprotection se heurte alors à des freins puissants : la solitude face à l’agresseur, la peur des conséquences, la difficulté à demander de l’aide et à identifier des adultes de confiance.

Quand se protéger devient une injonction

Dans les actions de prévention, les messages adressés aux élèves sont souvent clairs : dire non, bloquer, signaler, parler à un adulte. Ces repères sont indispensables. Mais lorsqu’ils sont centrés sur la réaction attendue de l’enfant, ils peuvent se transformer en une injonction implicite à savoir se protéger seul.

Sur le terrain, cela produit une culpabilisation silencieuse. Plusieurs élèves expliquent, après coup, qu’ils « auraient dû » agir autrement : « j’aurais dû bloquer », « j’ai pas dit non », « j’ai répondu quand même ». Ces paroles traduisent moins une méconnaissance qu’un écart entre ce qu’ils savent et ce qu’ils ont pu faire réellement.

Cette culpabilité s’installe souvent après la situation, lorsqu’ils repensent aux faits à la lumière des consignes. Une élève de 5e raconte : « Au début c’était normal, après c’est devenu bizarre… mais j’ai pas arrêté tout de suite. » Un autre confie : « Je savais que c’était pas normal, mais j’ai laissé. » Certains anticipent même le jugement des adultes : « On va dire que c’est ma faute. » Cette crainte peut freiner la parole.

Dans les violences sexuelles, ce mécanisme est particulièrement problématique. Il repose sur l’idée que l’enfant pourrait toujours réagir, alors que des phénomènes comme la sidération, la peur ou la manipulation progressive limitent ses capacités d’action. L’interaction ne bascule pas toujours d’un coup : elle s’installe, évolue et brouille les repères, empêchant une réaction immédiate.

Faire reposer la protection sur le mineur revient alors à invisibiliser ces réalités et à déplacer la responsabilité. Cela peut renforcer la honte et retarder la demande d’aide. À l’inverse, il est essentiel de rappeler que ne pas avoir pu réagir n’est jamais une faute, et que la responsabilité incombe toujours à l’auteur. L’enjeu n’est pas que l’enfant ait su se protéger seul, mais qu’il ou elle ne reste pas seul ou seule avec ce qu’il a vécu.

Un environnement outillé qui rend la protection possible

À l’inverse, certaines situations montrent ce qui fait réellement la différence.

Dans une école primaire engagée dans un parcours pédagogique sur les droits de l’enfant et la prévention des violences et cyberviolences sexuelles, les élèves de CM2 réinvestissent spontanément les notions travaillées en classe. Ils rappellent le consentement dans des situations ordinaires : « La dame des poux est venue toucher nos cheveux, et on n’a pas dit oui tout de suite parce qu’elle n’avait pas demandé l’autorisation. » Ils identifient sans hésiter des adultes de confiance et utilisent des mots précis pour parler de leur corps et de leurs limites.

Ici, l’autoprotection ne repose pas sur le courage individuel, mais sur un environnement éducatif lisible. Les adultes sont identifiés, les règles sont répétées, la parole est accueillie sans jugement. L’enfant repère des adultes protecteurs vers lesquels se tourner et comprend que parler ne lui vaudra ni sanction ni perte de droits.

Replacer la responsabilité du côté des adultes

Ces constats invitent à déplacer le regard. Si les enfants disposent de capacités d’autoprotection, celles‑ci peuvent être travaillées et renforcées, mais ne suffisent jamais à elles seules face aux violences sexuelles, et plus encore face aux cyberviolences, qui brouillent les frontières entre espace intime et espace public.

L’enjeu éducatif n’est donc pas de rendre les enfants autonomes face aux dangers, mais de leur garantir qu’ils ne resteront pas seuls avec ce qu’ils vivent. Former les élèves à repérer les situations à risque est indispensable, mais cela n’a de sens que si les adultes sont tout autant formés à accueillir la parole, à la croire et à agir.

Reconnaitre le discernement des enfants, c’est leur faire confiance ; reconnaitre leurs limites, c’est assumer pleinement la responsabilité protectrice des adultes et des institutions. C’est dans cet équilibre que la prévention peut devenir un véritable levier de protection et d’émancipation, plutôt qu’une injonction supplémentaire pesant sur les enfants.

Raphaëlle Debruyne
Responsable de prévention dans l’association Caméléon

Encadré :

Ressources accessibles


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Sur notre librairie

Couverture du numéro 561, « L’éducation à la sexualité »

Notes
  1. Grooming : ensemble de stratégies mises en place par un adulte (ou une personne se faisant passer pour tel) pour instaurer progressivement une relation de confiance avec un mineur, souvent en ligne, en vue de violences ou d’une exploitation sexuelle.
  2. Sextorsion : forme de chantage consistant à menacer une personne de diffuser des images intimes si elle ne répond pas à des exigences, souvent financières ou sexuelles.