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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Militer pour la curiosité

Stéphanie Pestel

4 mars 2021

Professeure-documentaliste au lycée agricole de Mirande, dans le Gers, Stéphanie Pestel nous raconte la richesse de son métier, une profession essentielle pour ouvrir les esprits et enrichir la pédagogie.


Elle a choisi le « métier polyvalent » de professeure documentaliste parce qu’il lui semblait qu’elle « pourrait faire plein de choses différentes dans une journée  ». Elle opte pour l’enseignement agricole où elle sait qu’elle dispensera des cours. Elle réussit jeune le concours, quitte sa Bretagne pour Toulouse et l’École nationale supérieure de formation de l’Enseignement agricole.

Après son année de stage du côté de Nantes, elle prend son premier poste en Mayenne « dans un CDI où il y avait tout à faire, à commencer par l’informatisation. J’ai pu mettre en pratique tout ce que j’avais appris en formation. » Elle travaille dans la confiance avec une équipe pédagogique qui n’avait jamais eu de collègue professeure-documentaliste. Elle y reste trois ans pour partir dans le Sud en 2003 et se retrouve par un pur hasard à Mirande dans le Gers.

Elle ne pensait pas y rester longtemps, elle y travaille encore. Là aussi, elle vit son métier avec enthousiasme. « C’était un âge d’or pour l’enseignement agricole, il suffisait de proposer un truc, et on pouvait expérimenter avec des moyens. » Elle cite le Club Unesco, monté dans le cadre de la mission coopération internationale de l’enseignement agricole. « On se bougeait avec des élèves volontaires pour trouver de l’argent. En 2006, on est partis au Maroc. » Elle s’investit à plein : «  Je voulais revendiquer, justifier le statut de professeure-documentaliste. » Et puis, elle se rend compte qu’elle n’a rien à justifier, que progressivement, elle n’a plus rien à prouver auprès de ses collègues comme de ses supérieurs qui posent un regard bienveillant sur son travail.

Changements

Elle perçoit des changements aux environs de 2010. Une certaine autonomie et un budget appréciables lui permettent toujours d’expérimenter, d’explorer les possibilités du numérique, de mettre en œuvre des activités transversales, d’aménager les espaces. Son métier et sa façon de l’investir sont les mêmes, mais elle perçoit une nette évolution du public. « J’ai senti que les élèves étaient moins curieux, plus difficiles à mobiliser. Je me posais beaucoup de questions. » Elle continue à tenter des choses pour adapter le lieu CDI et les pratiques qu’il permet.

En 2015, elle obtient un congé formation pour suivre à distance un Master 2 gestion de l‘information et médiation documentaire. « C’était une année intense où j’ai travaillé à distance en groupe avec des gens que je ne connaissais pas et pendant laquelle je suis allée prendre des idées du côté des médiathèques. » Elle va voir du côté des jeux, de leur intérêt en tant que support culturel, de leur place dans un centre de documentation, de la médiation à installer autour. Elle travaille sur ce sujet avec la Médiathèque départementale du Gers.

Elle retourne dans son établissement avec envie mais avec le constat renouvelé de l’évolution des élèves. « Ce n’est pas le métier qui change, toujours autour de l’éducation à l’information et aux médias, mais le lieu CDI et les services qu’il propose. » Elle est persuadée qu’il faut les faire bouger, car ce n’est plus ce qu’en attendent les élèves et les jeunes enseignants.

Des jeux, des poufs et des casques antibruits

Elle souhaite « casser l’image de l’ancien CDI  », le réaménage dans une cohabitation entre espaces de loisirs et espaces de travail. Elle s’adapte aux usages, mêle les jeux, les magazines et les livres, propose des casques antibruits pour des élèves souhaitant s’isoler. « Il y a même des endroits où les élèves peuvent s’affaler sur des poufs, ce que je n’aurais jamais accepté au début de ma carrière. »

Elle place à portée de regard et de bras des périodiques pour faire venir vers l’information ceux qui en sont éloignés. « Je fais du marketing documentaire avec les pratiques de loisirs comme produit d’appel. » Elle refait la signalétique, va dans les classes à la rencontre des élèves et des enseignants, écouter les attentes, dépoussiérer les représentations. « Le CDI est un service documentaire plus qu’un lieu, qui n’est qu’une partie du CDI ».

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Le CDI de Stéphanie

Elle titille la curiosité pour amener vers la lecture, vers l’objet livre qui n’attire plus, et vers l’écrit qui n’est plus le support naturel de l’information, notamment pour des élèves parfois en difficultés dans leur rapport à l’enseignement « traditionnel ». Sur le portail documentaire elle a créé une « boîte à curiosités » où elle poste des éléments insolites destinés à ouvrir le champ possible des découvertes pour les élèves. Mais, là encore, son but est aussi de susciter des clics vers d’autres espaces du site.

Des sourires à faire passer

Pendant le confinement, elle a développé cette boîte et partagé des informations et activités culturelles. Elle organise de temps en temps, des campagnes de psychologie positive, avec un libre service de citations, une distribution de sourires glissés dans les bandes dessinées, les emprunts ou dans les casiers des collègues, à faire passer ensuite à d’autres personnes. Elle milite « pour que le CDI soit d’abord un lieu où les élèves se sentent bien  ». Elle est aussi une militant pour la curiosité qu’elle vante auprès des élèves, qu’elle perçoit dans un monde clos, enfermés par le numérique. « Être curieux, c’est être libre, c’est un acte de résistance. Sinon, on est consommateur, on consomme ce que l’on nous donne. »

Les cours qu’elle dispense favorisent la complicité avec les élèves, de la 4e au bac pro, et lui offrent une place pleine au sein de l’équipe pédagogique. Avec les premières bac pro, elle travaille sur le thème de l’agriculture du futur, dans le cadre de ses cours débouchant sur la validation d’un contrôle en cours de formation (CCF) prévu au référentiel. Elle a choisi de les faire sur une semaine entière, pendant vingt-huit heures. « Avec une heure par semaine tout au long de l’année, on risque de les perdre. Là, c’est presque un huis-clos et les élèves mettent plus de sens.  »

Classe inversée

L’effectif est important, alors elle a choisi de fonctionner en classe inversée en demi-groupe avec des vidéos et des activités numériques comme supports, alternant avec des travaux collectifs. « Cela leur laisse de l’autonomie dans la gestion du temps et de leur travail. Ça les bouscule un peu, car c’est à eux de venir me voir quand ils ont besoin d’explications et d’aide dans leurs travaux.  » Toute la semaine, ils travaillent sur un sujet qui concerne leur futur métier et le valorise. Ils découvrent d’autres façons de pratiquer l’agriculture.

Le travail est prolongé par la réalisation de podcasts en éducation socio-culturelle (ESC) pour parler de façon positive de la profession qu’ils ont choisie et agir à leur mesure contre l’agribashing. Elle intervient sur le thème de l’orientation en 1ère et terminale bac pro, en leur faisant découvrir des ressources et réfléchir plus largement sur leur image numérique de professionnel et la gestion des données personnelles. « Ils sont demandeurs mais avec l’impression de tout savoir. Or, une grande partie d’entre eux ne sont pas vraiment à l’aise ont une utilisation superficielle du numérique. On est loin de la maîtrise qu’on imaginait. » L’usage du numérique est pourtant désormais une nécessité pour la plupart des métiers agricoles.

Ses cours varient en fonction des niveaux des classes. Ils ont en commun l’éducation aux médias, à l’information et à l’esprit critique. Dans le cadre d’un enseignement à l’initiative de l’établissement (EIE), en seconde, elle vante les avantages de la presse écrite professionnelle par rapport aux vidéos trouvées sur Youtube, et les médias développés par les marques et souvent attractifs. Elle explique les coulisses de Google et autres GAFA, pour leur donner les clés et affûter leur esprit critique, « mettre juste des graines pour qu’ils aient les moyens de décider, en temps utile et librement, de leur gestion de leurs données personnelles ». Elle intervient aussi en appui de ses collègues pour trouver des solutions pédagogiques face à des difficultés ou développer des projets.

Infini, polyvalence et liberté

Elle aime son métier qui lui offre « une position transversale. C’est fabuleux, on a cette chance énorme de pouvoir travailler avec toutes les matières. Le champ des possibles est infini. » Elle en apprécie la polyvalence, la liberté pédagogique, les projets partagés avec différents interlocuteurs, de l’infirmière à l’enseignant de machinisme agricole. Elle est pleinement reconnue en tant qu’enseignante par ses collègues comme par les élèves, avec qui elle noue des contacts différents grâce à ses rôles conjugués de professeure et de documentaliste.

Alors, lorsqu’elle a appris qu’à l’instar des professeurs-documentalistes de l’Éducation nationale, elle n’aurait peut-être pas le droit à la prime informatique dévolue aux autres enseignants, elle a ressenti à la fois de la révolte et du découragement. Cette exclusion sonnait comme une méconnaissance de sa profession par les services régaliens alors que les cours dispensés par les enseignants documentalistes sont inscrits dans les référentiels de diplôme. « C’est violent pour nous. On n’imaginait pas qu’on allait devoir justifier ça, trente ans après la création du CAPESA. »

Elle n’est pas la seule à être tombée des nues. Ses collègues, son proviseur, le sont aussi. La mobilisation a été forte en Occitanie, au sein du réseau des professeurs-documentalistes de l’enseignement agricole et au-delà, pour réaffirmer une reconnaissance pleine et entière de ce métier éminemment pédagogique par temps de confinement et en temps ordinaire.

Monique Royer

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