Les Cahiers pédagogiques sont une revue associative qui vit de ses abonnements et ventes au numéro.
Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
,

Revue de presse du dimanche 05 juin

Les premiers pas du nouveau ministre de l’Éducation ont été scrutés cette semaine et plus spécifiquement ses marges de manœuvres, terme élu expression de la semaine. Le jobdating versaillais a fait beaucoup parler dans cette grande manœuvre du recrutement.  Les algorithmes de Parcoursup ont été à l’œuvre pour délivrer les premiers résultats d’orientation à des lycéens et leurs familles sur le grill. Les nouvelles de l’éducation ici et ailleurs sont contrastées. Haut les cœurs !
« Marges de manœuvre » élue expression de la semaine

La sortie de Jean-Michel Blanquer, l’arrivée de Pap Ndiaye avait réjoui nombre d’enseignants. Finie la verticalité, finies les annonces dans la presse, fini le mépris ? Après l’expression de prudents espoirs, voici venu le temps de l’analyse de la liberté d’action du ministre. The Conversation a interrogé Claude Lelièvre, historien de l’éducation. « Mais quelle portée un changement à la tête de l’Éducation nationale a-t-il sur le terrain ? De quelle marge de manœuvre un ministre dispose-t-il vraiment à son arrivée étant donné que l’administration ne change pas ? ». François Jarraud décrypte les nominations aux postes clé de l’éducation pour évaluer les probabilités de changements. « Pour autant, l’entourage du ministre envoie plutôt l’image d’une continuité avec le ministre précédent et d’une fidélité au programme présidentiel. De quelle marge de manœuvre disposera Pap Ndiaye ? »

« Pap Ndiaye, tournant ou alibi ? » s’interroge Philippe Watrelot qui questionne aussi la marge de manœuvre du ministre sur le vaste chantier à mener. « Car l’enjeu majeur est de reconstruire la promesse républicaine. L’École française est un des systèmes éducatifs les plus inégalitaires du monde, un de ceux où l’origine sociale joue le plus dans la réussite scolaire. » Dans une tribune publiée par Le Monde (réservée aux abonnés), Laurent Frajerman souligne un obstacle majeur pour la mise en œuvre d’une réforme nécessaire. « Créer les conditions d’une amélioration des pratiques réelles d’enseignement est cardinal pour la qualité de notre système éducatif. C’est impossible avec des enseignants au moral en berne, ulcérés par la faiblesse de leur rémunération. »

Et si réforme il y a, elle devra être de fond pour le collectif composé de « responsables éducation des partis de la Nupes et des experts issus de la communauté éducative. », qui s’exprime dans une tribune dont le titre « Un projet pour l’école, c’est un projet pour la société » semble fort voisine de la devise du CRAP-Cahiers Pédagogiques. Dans cette tribune réservée aux abonnés, le collectif pose des enjeux fondamentaux . « Voulons-nous une école de la compétition qui fracture ou une école de la coopération qui rassemble ? Sommes-nous prêt.e.s à défendre une école commune et publique ? Une chose est sûre : nous avons besoin de générations futures instruites, solidaires, capables de préserver la planète et la démocratie. »

Le voyage marseillais ce jeudi du Président de la République et du nouveau ministre était l’occasion de collecter des indices à la fois sur la teneur du projet et sur l’étendue des marges de manœuvre. « Le chef de l’État et le nouveau ministre de l’Éducation sont en déplacement à Marseille pour évoquer « l’école du futur », une expérimentation contestée par les syndicats d’enseignants qui réclament avant tout une « feuille de route » pour la rentrée », le décor est planté par Sud-Ouest. Le président a détaillé ses intentions en matière d’éducation, le ministre a écouté. « Au cours d’une visite dans une école primaire de la ville, Emmanuel Macron a annoncé la généralisation sur tout le territoire, « à partir de l’automne », de l’expérimentation de « l’école du futur », testée à Marseille depuis septembre 2021. L’idée : donner plus de moyens et « plus de liberté pédagogique aux enseignants, en lien avec les parents d’élèves, le périscolaire, les élus ». » explique Public Sénat dans un article qui détaille les autres mesures annoncées pour l’école dont « le retour des maths « en option » en première dès la rentrée » et un nouveau système de rémunération des enseignants. Le Monde a recueilli des réactions politiques et syndicales sur les annonces présidentielles. « Le dispositif en test à Marseille permet notamment à un directeur d’établissement de participer au recrutement de son équipe pédagogique. Des représentants syndicaux craignent une rupture d’égalité de traitement et une « école à deux vitesses ». « Mélenchon dénonce « l’école du futur » et promet un « quoi qu’il en coûte » dans l’éducation » explique de son côté Sud-Ouest.

Recrutement : les grandes manœuvres

Illustration Fabien Crégut

L’école d’aujourd’hui, quant à elle, manque de bras. Et avant de s’attaquer à l’école du futur, avoir un enseignant dans chaque classe à la rentrée est le problème n°1. « Mais à trois mois du jour J, la situation dont hérite Pap Ndiaye, tout juste nommé Rue de Grenelle, n’a rien d’habituelle. Jamais, de mémoire de syndicats d’enseignants, la crise du recrutement n’a semblé aussi aiguë. » souligne Le Monde (réservé aux abonnés). Pour s’attaquer au problème, l’académie de Versailles a choisi un moyen digne de la start-up nation : un job dating géant. D’autres académies lui emboîtent le pas comme celle d’Amiens dans une sorte d’élan innovant et disruptif. « L’Académie de Versailles est à l’origine de ce job dating, car elle manque de bras. Elle propose ainsi 2 000 postes de contractuels de la fonction publique. Pour postuler, et peut-être devenir enseignant, il faut passer un entretien de 30 minutes. Les candidats retenus seront convoqués pour un second entretien et pourront exercer dès la rentrée de septembre. » explique France-Info. 30 minutes pour convaincre. « “On vient chercher un état d’esprit et une manière de se représenter les choses qui correspondent au rôle de l’enseignant, explique-t-elle, une fois l’entretien terminé. Si quelqu’un nous dit qu’un perturbateur doit tout de suite être exclu, on va le questionner là-dessus. On vise des postures bienveillantes car au bout, il y a l’élève quand même.” » explique une conseillère pédagogique, membre d’un jury.

Samuel Gontier a regardé un reportage dithyrambique de France 2 sur l’initiative et nous en fait un récit hilarant. « Pour postuler, un bac +3 suffit. » En effet, être titulaire d’une licence de commerce, des métiers du nautisme ou des métiers de l’emballage passée il y a vingt ans paraît tout indiqué pour enseigner l’histoire, la géographie, les sciences et vie de la terre ou la physique-chimie. »

Vousnousils a scruté les réactions des enseignants : « Sur les réseaux sociaux, les enseignants se montrent critiques envers ce mode de recrutement. Ils évoquent notamment le manque de formation de ces nouveaux personnels, le manque d’attractivité de leur métier et des politiques éducatives trop libérales. » Monsieur Samovar, professeur de lettres, exprime dans son blog ses inquiétudes pour les élèves et le système éducatif dans son entier. « Ce qui se passe est grave pour les élèves et incidemment, ces nantis de profs. » « Tant qu’on ne se sera pas posé ces questions, tant qu’on ne sera pas demandé, tout simplement à quoi sert l’éducation de nos enfants, le job dating aura encore de beaux jours devant lui. » conclut-il. Son inquiétude est proche de celle de Paul Devin : « Les jobs dating organisés pour recruter des enseignants ne sont pas seulement des aberrations en terme de recrutement… Ce sont aussi les instruments d’une transformation en profondeur de la profession enseignante et des finalités de l’école. »

La crise du recrutement ne touche pas seulement la France et des méthodes tout aussi surprenantes pour y remédier se développent ailleurs. Au Québec, la campagne « Enseignez à nos jeunes, bâtissez l’avenir » est lancée dans les médias. « Celle-ci vise les personnes retraitées titulaires d’une autorisation d’enseigner et les individus ayant complété ou étant sur le point d’obtenir un baccalauréat ou un diplôme équivalent dans une discipline enseignée dans les écoles préscolaires, primaires, secondaires, de formation professionnelle ou d’éducation aux adultes du Québec. » Dans les Échos (réservé aux abonnés), le signal d’alarme est actionné. « Crise des vocations dans l’enseignement en France, renoncement à enseigner les langues étrangères dans certaines universités chinoises : ces deux signaux, inquiétants, laissent entrevoir ce que serait une société où l’éducation n’est plus assurée et où l’ouverture aux autres est jugée accessoire, s’inquiète Jacques Attali. »

Les algorithmes à l’œuvre

Certes, infographie à l’appui, l’Étudiant explique que « La tendance est stable. Selon un sondage BVA pour l’Étudiant mené fin avril 2022 auprès de 1.829 jeunes entre la seconde et le bac+2, 73% des jeunes interrogés se disent satisfaits de leur choix d’orientation. » Avec un bémol, celui des incidences de la crise sanitaire : « Cette année encore, le baromètre de confiance dans l’avenir des 15–20 ans concernant l’orientation des jeunes sonde précisément les effets de la pandémie sur leurs choix et leur état d’esprit. Et en 2022, malgré une forme de normalisation, les effets de la crise sanitaire demeurent encore significatifs. »

Alors ? A l’heure de l’orientation, la sérénité est de mise ? Que nenni ! Jeudi 2 juin, les premiers résultats sont sortis de la plateforme entraînant soupirs de soulagement ou désespoir selon les cas et bien souvent sentiment d’incompréhension. La presse locale est partie à la rencontre des lycéens à l’instar de l’Éclaireur à Chateaubriant. « L’incertitude va planer au dessus des têtes des élèves pendant plusieurs jours, semaines voire plus. Une situation qui génère chez certains du stress, des inquiétudes et même un sentiment de dévalorisation parfois. » Qu’on se rassure, il est possible de papoter avec la plateforme : « les familles ont désormais la possibilité de joindre Parcoursup via un appel téléphonique au 0 800 400 070. » explique France-Info.

Les réponses apportées au téléphone dissoudront-elles l’opacité des algorithmes ? « Le fonctionnement de Parcoursup repose sur un choix politique. Celui d’un accès à l’université non pas à partir du choix des bacheliers mais de leur classement par les formations, selon des critères peu lisibles. Cela se traduit sur le plan technique par la non-hiérarchisation des vœux émis par les postulants dans la plateforme, et par un cout estimé à 2,6 millions d’heures d’enseignants de terminale. » L’alerte du collectif Nos services publics est relayée sur le site des Cahiers Pédagogiques.

L’Humanité fait écho au rapport de «Nos services publics » et s’inquiète : « Au-delà de ces conséquences immédiates, faire prévaloir les choix de l’État sur celui des élèves en matière de formation induit une certaine vision de la société. Derrière cette option se profile la volonté de cantonner une partie des jeunes aux fonctions requises par le marché du travail. »

Stéphane Troussel, président du département de la Seine-Saint Denis, publie une tribune dans Libération dans laquelle il dénonce lui aussi les travers du système, « A la violence de l’algorithme, dont nous sommes nombreux à continuer de réclamer depuis le début la transparence des critères s’ajoute ainsi l’angoisse d’une procédure trop lente, où toute une moitié de la jeunesse est sommée d’attendre que la moitié la «mieux classée» fasse ruisseler le rebut des choix dont elle n’aura pas voulu. »

« Parcoursup n’est pas une procédure d’affectation, c’est un système de classement. Peu importent les préférences des élèves, peu importe leur motivation ou leur projet personnel. Seuls celles et ceux qui auront été bien classés auront le droit de choisir l’orientation qui leur convient le mieux. Les autres devront se contenter de prendre ce qu’on leur aura laissé. », explique Emmanuel Zemmour, enseignant en sciences économiques et sociales, dans une tribune réservée aux abonnés du Monde. Aux antipodes, Jean-François Pecresse estime dans les Echos (pour les abonnés) : « La plateforme d’affectation des lycéens dans le supérieur répond bien à l’objectif d’égalité des chances qui lui est assigné. ».

Une égalité toute relative du côté des formations proposées. Sciences-Po a eu droit à un délai supplémentaire pour examiner les candidatures. « Ce retard d’une semaine pourrait avoir des effets sur des milliers de jeunes qui resteront « bloqués » plus longtemps que prévu dans l’attente d’une réponse, augmentant leur stress en conséquence. », explique le Journal de Saône et Loire.

Parcoursup est aussi un baromètre des tendances en matière d’orientation. Les classes prépas sont par exemple moins en vogue, supplantées par les les cycles pluridisciplinaires d’études supérieures (CPES). « Ces formations postbac en trois ans, dispensées à la fois par des universitaires et des professeurs de classes préparatoires, permettent d’obtenir une licence. Une vingtaine vont ouvrir à la rentrée 2022. » nous dit Le Monde (réservé aux abonnés).

Le quotidien souligne aussi l’essor des formations par apprentissage. « Sur Parcoursup, les formations proposées en apprentissage n’ont jamais été aussi nombreuses : la plate-forme en recense 7 400, parmi les 21 000 proposées aux lycéens sur tout le territoire. Elles n’étaient que 2 600 en 2018, année du lancement de Parcoursup. » Les incertitudes sur les primes octroyées aux employeurs d’apprentis se sont de plus envolées avec l’annonce gouvernementale de leur prolongation. « Le ministre du Travail a annoncé la prolongation jusqu’à fin décembre 2022 de l’aide financière exceptionnelle accordée aux employeurs qui recrutent des apprentis. » lit-on dans les Échos.

Haut les cœurs

Le monde de l’éducation, ce sont aussi des inquiétudes, des luttes avec la précarité en toile de fond. A commencer par les assistants d’éducation. « Des assistants d’éducation seront-ils mis à la porte à la rentrée prochaine ? Les AED sont les surveillants qui encadrent les élèves dans les collèges et lycées. Certains, en fin de contrat, est dans l’incertitude. Une loi devrait leur permettre d’obtenir un CDI mais elle n’est pas appliquée. » explique France-Inter.

La santé mentale des jeunes mise à mal par la crise sanitaire inquiète aussi sans que des mesures appropriées soient prises. « La Défenseure des droits demande un plan d’urgence pour la santé mentale des jeunes » relaie France-Info.

En attendant des mesures plus conséquentes pour lutter contre la précarité des étudiants : « L’exécutif veut faire des gestes pour aider les étudiants à faire face à la crise. Le ticket U à 1 euro pour les étudiants boursiers, qui devait arriver à échéance au 31 août, devrait être prolongé sur l’année universitaire 2022-2023, selon nos informations. », indique Les Échos. Des initiatives locales se poursuivent pour aider les étudiants. « À Nancy, Tim et Bastien, deux étudiants en ingénierie ont lancé un food-truck solidaire. Ils sillonnent les campus universitaires de Lorraine avec leurs repas confectionnés à partir de produits faits maisons aux tarifs abordables. » raconte Le Bien Public.

Il y a aussi encore fort à faire sur l’égalité filles-garçons face à l’orientation. Le Café Pédagogique commente une étude sur le sujet. « Réalisée par le Centre Hubertine Auclert cette enquête sur “les freins à l’accès des filles aux filières informatiques et numériques” débouche sur des perspectives plus larges ».

Bernard Desclaux croise les tensions de l’époque dans un esprit de conciliation des aspirations des générations. « Ces derniers temps, je relève une série d’événements, d’informations. Certains sont commentés à l’aide d’oppositions, souvent d’oppositions de générations, c’est la crise de génération, le conflit de générations. On pourrait dire que chaque époque est une crise. Mais aujourd’hui, il semble bien que ce soit l’accumulation de crises qui caractérise ce moment. Et des générations se croisent dans ces évènements, l’Ag de Total, le job dating de Versailles et des révoltes de l’orientation. »

Ailleurs, des tensions se révèlent aussi. Le Courrier International en fait l’écho. En Grèce : « La présence permanente d’une police spéciale sur les campus grecs, votée l’année dernière par le Parlement et prévue à partir du mois de juin, suscite de violentes réactions des étudiants. La presse se déchire sur la situation des universités du pays. » Au Royaume-Uni « Les étudiants internationaux qui ont décroché un diplôme dans une université britannique bénéficient d’un visa de travail post-études. Mais celui-ci ne dure que deux ans, un délai trop court pour que le pays reste attractif. » Au Vietnam, selon VNA, c’est l’enseignement de l’histoire qui enflamme les débats. « La Commission de la culture et de l’éducation de l’Assemblée nationale a demandé de rendre l’enseignement de l’histoire obligatoire pour les lycées, contredisant le ministère de l’Éducation et de la Formation. »

L’éducation est universelle, les problèmes qui la traversent, la font trembler semblent l’être également. Dans un entretien donné aux Cahiers Pédagogiques, François Taddei préconise : « Penser le temps long est une évidence pour la jeunesse. La voix des jeunes doit être davantage entendue. Peut-être que la « planètoyenneté » est à inventer, en s’inspirant de la citoyenneté et des droits et devoirs que nous avons vis à vis des générations futures et de la Planète. »

Et pour conclure cette tumultueuse et babillarde revue de presse, je vous invite à flâner auprès de Nathalie Teodoresco pour une dose d’enthousiasme auprès des ses élèves allophones.

Une revue de presse moulinée par Monique Royer avec la complicité de Bernard Desclaux et illustrée par Fabien Crégut.

N° 577 – QUE NOUS APPORTENT LES MÉTHODES ?

Coordonné par Céline Walkowiak et Grégory Delboé, mai 2022

Dans quelle mesure la méthode s’impose-t-elle pour apprendre ou au contraire constitue-t-elle un obstacle voire une impasse ? Les méthodes, faut-il les transmettre ou les laisser se construire ? Et finalement, une éducation qui vise l’émancipation des sujets peut-elle se priver de méthodes ?

N° 576 – FORMER LES ÉLÈVES À LA COOPÉRATION

 Coordonné par Sylvain Connac, Cyril Lascassies et Julie Lefort

Il ne suffit pas que quatre élèves travaillent ensemble pour qu’ils en tirent un bénéfice. Sans précautions spécifiques, la coopération peut même décourager les plus fragiles. Un des leviers pour que la coopération soit profitable à tous est la formation des élèves à la coopération, pour leur expliciter les attendus.