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L’organisation spatiale de la classe : enjeux corporels et pédagogiques

Couverture du numéro 603, « École et pauvreté »

Logo de l’IFE (Institut français de l’éducation)

Des travaux en microgéographie (étude des usages et interactions quotidiennes au sein de microespaces, par exemple les gares, les jardins, ou les salles de classe) montrent que la façon de concevoir différentes spatialités pédagogiques de l’espace-classe est une variable à considérer pour optimiser l’apprentissage. Analysé comme un micro-espace par les géographes Labinal et Mendibil1, il se caractérise par la superposition d’interactions verticales (enseignant-élève) et horizontales (entre pairs).

Ces dernières donnent lieu au phénomène de microterritorialisation, c’est-à-dire le processus par lequel les élèves s’approprient, marquent et défendent des zones spécifiques qui échappent en partie au contrôle pédagogique. L’analyse de ces dynamiques permet de mieux appréhender les configurations d’apprentissage des élèves, et de souligner la tension constante entre ses différentes dimensions. « Dans le petit espace de la salle de classe, comme dans l’ensemble des situations microgéographiques, le corps est central2. »

Les trois ordres de l’espace-classe

La schématisation de l’espace-classe proposée par Labinal et Mendibil permet de distinguer trois dimensions géographiques qui conditionnent son fonctionnement et dont l’articulation influence directement les modalités d’apprentissage :

  • L’ordre distributionnel, qui correspond aux éléments matériels fixes (architecture, taille de la salle, mobilier, éclairage et équipements). Cette dimension constitue le cadre physique dans lequel se déploient les activités d’enseignement.
  • L’ordre fonctionnel, qui concerne l’organisation pédagogique mise en place par la personne enseignante. Il se traduit par la disposition stratégique du mobilier, l’orientation du tableau, la définition des axes de circulation et l’établissement d’un pôle de contrôle. Cette « mise en scène » vise à structurer l’espace afin d’optimiser la transmission des savoirs.
  • L’ordre transactionnel, qui renvoie à l’expérience vécue et à l’appropriation de l’espace par les élèves. Il englobe l’espace parcouru et les microespaces individuels. Cette dimension subjective crée une tension permanente avec les ordres distributionnel et fonctionnel imposés.

L’enseignante ou l’enseignant compose en permanence avec les contraintes matérielles (distributionnelles) pour organiser l’espace selon ses intentions (fonctionnelles), tandis que les élèves s’approprient cet espace selon leurs propres besoins sociaux et affectifs (transactionnels).

Le corps de l’enseignant : un outil pédagogique

Si l’agencement spatial et le type de mobilier de la classe ont une forte incidence sur les apprentissages3, son appropriation par la personne enseignante module directement l’impact des dynamiques corporelles.

Le concept de proxémie didactique (étude des comportements sociaux en matière d’espace et de distances), développé par Forest dans ses travaux en sciences de l’éducation4, fournit un cadre de référence pour appréhender le corps comme « outil professionnel ».

Dans l’ordre fonctionnel, la personne enseignante utilise sa présence corporelle pour structurer l’espace pédagogique. Ses déplacements définissent des itinéraires et des positions tactiques. La circulation entre les rangées et la proximité calculée avec certains élèves sont autant de moyens de contrôle et de stimulation. Ses gestes étayent et orchestrent la prise de parole, maintiennent la discipline et focalisent l’attention. Son regard sert à la fois à valoriser et à contrôler, tandis que ses postures expriment l’autorité ou la disponibilité. Enfin, les éléments paraverbaux utilisés (ton, intensité vocale, débit et rythme) créent des contrastes qui maintiennent l’attention.

L’analyse des configurations spatiales associées aux dynamiques proxémiques de ce « corps-outil » permet de réinterroger certaines modalités d’apprentissage. Toutefois, considérer l’organisation de la classe comme un élément constitutif de l’acte pédagogique et non comme un simple choix technique implique de repenser l’articulation entre les intentions didactiques, les contraintes matérielles et les besoins des élèves.

Marie Gaussel
Médiatrice scientifique, équipe Veille et analyse, Institut français de l’éducation, ENS de Lyon

Pour aller plus loin

Marie Gaussel, « Le corps au cœur de l’école », Édubref n° 24, 2024. https://veille-et-analyses.ens-lyon.fr/EB-Veille/Edubref-decembre-2024.pdf?v=1731664380.

Marie Gaussel, « Que fait le corps à l’école ? », Dossier de veille de l’IFÉ n° 126, 2018. https://veille-et-analyses.ens-lyon.fr/DA-Veille/126-novembre-2018.pdf?v=1546507831.


Sur notre librairie

Couverture du numéro 603, « École et pauvreté »


Notes
  1. Guilhem Labinal et Didier Mendibil, « Structures et proxémie dans la classe », Géoconfluences, 2021.
  2. Pascal Clerc, « La salle de classe : un objet géographique », Géocarrefour n° 94 (1), 2020.
  3. Sonia Vermeulen Steyaert, « Espaces scolaires : influence des caractéristiques architecturales et ergonomiques sur l’auto-efficacité, l’engagement et le bien-être au travail des enseignants », thèse, Université libre de Bruxelles et CY Cergy Paris université, 2025 ; Sylvain Connac, Catherine Hueber et Laurent Lanneau, « Aménagements flexibles et coopération entre élèves », Didactique n° 3 (1), 2022, p. 11‑36.
  4. Dominique Forest, « Analyse proxémique d’interactions didactiques », Carrefours de l’éducation n° 21, 2006, p. 73‑94.