Bernard porte le bénévolat en bandoulière et brandit la culture comme un sésame à partager avec ceux qui, à priori, sont privés de son accès. Il le fait notamment avec les élèves allophones du lycée Blaise-Pascal de Forbach. Auprès d’Omar Kaced, l’enseignant coordonnateur du dispositif, il apporte sa touche et sa passion aux projets menés. Rencontre avec un engagé de l’humanisme.

Lors de ma rencontre avec les élèves d’UPE2A (Unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants) du lycée Blaise-Pascal de Forbach (Moselle), le prénom de Bernard circulait dans les échanges oraux, dans les textes partagés, par des remerciements ou des mentions de sa présence dans les projets. Lui, tout simplement, affirme : « Ils m’apportent beaucoup plus que ce que j’arrive à leur donner.  » Il s’émerveille lorsqu’il voit ces jeunes migrants « retomber en enfance », eux dont l’enfance a été stoppée nette par la douloureuse nécessité de quitter leur ville, leur pays. Sans doute est-ce pour lui une petite et belle victoire, ces portes que l’on pensait murées et qui, à nouveau, s’ouvrent vers l’imaginaire et des possibles inconnus. Il se souvient de Marcelina, une Angolaise de 18 ans, fabriquant son premier bonhomme de neige, un jour gris de fatigue. « C’était magique, on avait l’impression que c’était une gamine de 12 ans.  »

Les élèves travaillaient alors à la préparation du festival Migrations, organisé par l’ATMF (Association des travailleurs maghrébins de France) et l’ASBH (Association d’action sociale et sportive du Bassin houiller). Ils avaient contribué en racontant leurs routes, leur parcours « s’ils le voulaient », car le récit, même dessiné, pouvait s’avérer douloureux. Rosanna, la sœur de Marcelina, a chanté de sa belle voix pour la première fois en public à la clôture du festival. « Ce sont des gamins qui en veulent, qui savent d’où ils viennent, avec souvent d’effroyables étapes. C’est un privilège pour moi d’être avec eux, de les amener vers la culture. »

Des Rolling Stones à Mahler

La culture et le bénévolat ont changé la vie de Bernard. L’une ne va pas sans l’autre, les deux se nourrissent, grandissent ensemble. Enfant catholique de la Sarre (en Allemagne, près de la frontière française et luxembourgeoise), il n’avait pas le droit de jouer avec les protestants. De cette interdiction incompréhensible est née sa révolte. Il a été un adolescent rebelle, découvrant par la lecture Angela Davis à 13 ans et, petit à petit, Martin Luther King, Gandhi, des activistes et des penseurs qui l’ont ouvert aux différences. Petit, la culture lui était interdite. Adulte, il la dévore. Il s’amuse « d’avoir basculé des Rolling Stones à Mahler » tout en les rapprochant. Il a repris les cours du soir à 28 ans, pratiqué la danse contemporaine à 40 ans. Il est passionné de photo, de lecture, de poésie, fait du théâtre avec des amis, peint aussi.

La culture sous toutes ses formes est un royaume qu’il ne se lasse pas de partager. « Je n’aimerais pas qu’un enfant souffre parce qu’il n’a pas de droits à la culture ou à l’éducation. » Mais, lorsqu’il propose une activité, il ne contraint jamais. « Dimanche, il y avait un atelier danse avec arpentage au carreau de la Mine. Des élèves ont pris du plaisir, d’autres n’ont pas aimé. C’est normal. Je ne leur impose pas, si on impose quelque chose, ça ne marche pas. »

Le droit de se cultiver

Jeune adulte, il a été « un peu perdu » puis, militaire réserviste, il s’est « découvert tel qu’[il est. Il a] appris beaucoup de choses ». Son goût du bénévolat a germé là et, longtemps après, il continue de s’épanouir. Il est engagé auprès d’Emmaüs où il « comprend mieux les difficultés d’inclusion des personnes fragiles ». Il fait partie de l’association des spectateurs de la scène nationale du Carreau, une structure rare en France, où chaque adhérent peut offrir une place de spectacle à des personnes qui n’en ont pas les moyens. Les élèves du dispositif UPE2A en bénéficient. Bernard prend conseil auprès des professionnels de la scène nationale pour sélectionner les spectacles qu’il partagera. Il invite les élèves qui le souhaitent à venir avant pour recevoir des explications sur ce qu’ils vont voir. Il a des liens aussi avec le « Castel Coucou », l’espace d’art contemporain local.

 

Visite à Emmaüs à Forbach

Tous ses engagements ouvrent des portes aux jeunes migrants scolarisés, facilitent les projets comme l’exposition sur Emmaüs qu’ils ont réalisée au lycée Blaise-Pascal et donnent aussi accès à du matériel pour développer leurs talents artistiques. Ses actions bénévoles lient le culturel et l’humanisme, les fusionnent même dans le refus de l’exclusion, de la privation d’un droit, celui de se cultiver, d’apprendre. « La culture pour tous, c’est le moteur de l’action. »

L’art comme un vecteur d’apprentissage

Dans son partage de ses passions, il trouve « un deuxième poumon, une grande bouffée d’oxygène ». Il explique la linogravure, la sérigraphie, la photo à ceux qui le souhaitent, met le matériel à disposition. Il tisse des liens, des chemins comme pour les deux sœurs Nora et Iran, qui ont été reçues à la scène nationale pour présenter leurs dessins sur le confinement. Il se souvient d’une petite Syrienne qui parlait peu français et qui, par la photo, a commencé à s’exprimer. « Je leur dis : “Quand vous rentrez chez vous, lisez un quart d’heure, vous parlerez de mieux en mieux” ».

L’art comme un vecteur d’apprentissage. « Ce n’est pas grave de faire des erreurs quand on parle. On corrige et on apprend. » Il le dit en sachant que son accent allemand revient de temps à autre et transforme les mots. Il a en tête cette phrase de Pina Bausch : « J’aime danser parce que j’avais peur de parler. »

Danse avec le Castel Coucou

Pendant la période de confinement, les partages se sont poursuivis par le biais d’Internet, en empruntant les chemins de la poésie. Il choisit des poètes qui ont fui leur pays  comme Alejandra Pizarnik, Pablo Neruda ou Alain Bosquet. Il leur a raconté le pourquoi de leur exil. Ils ont lu et enregistré pour la chaine locale TV8 le poème Liberté de Paul Éluard. « Ils se sont retrouvés dans ce texte et se sont appliqués pour le dire. » Il constate les progrès, se régale de les voir apprivoiser le français. « Je remarque le plaisir de l’élève quand il comprend. Je ne force jamais, je les laisse prendre la direction qu’ils veulent pour qu’ils découvrent par eux-mêmes. Ils viennent vers moi quand ils le souhaitent pour bien comprendre. Le principal, c’est qu’ils arrivent à s’épanouir. »

Changer les regards

Les élèves restent peu de temps dans le dispositif UPE2A. Ils partent ensuite vers un chemin scolaire plus ordinaire. Ils ne manquent pas de saluer Bernard lorsqu’ils le croisent dans les rues de Forbach, de lui donner des nouvelles. Cet « éternel recommencement » ne le lasse pas. Il sait que chaque petite pierre est essentielle pour que ces jeunes se sentent des élèves à part entière, qu’ils retrouvent l’enfance qui leur a été confisquée. Et puis, « apolitique, j’ai vécu toute ma vie contre les discriminations » justifie-t-il. Alors il a cette saine ambition de changer les regards sur ceux qui viennent d’ailleurs dans une ville où les difficultés sociales voilent les représentations.

L’exposition sur Emmaüs avait fait mouche : comment des jeunes migrants pouvaient-ils raconter aussi bien l’Abbé Pierre et la Fondation ? Leurs gestes solidaires, les traces qu’ils laissent dans les dessins, les échos de leurs projets à la télévision locale sont autant de brèches dans le mur du rejet. « Les gens ont des préjugés alors qu’ils ne savent pas de quoi ils parlent. C’est important de changer les regards pour changer le monde. » Et pour tisser encore plus de liens, il rejoindra bientôt l’association ASBH de Moselle, dont les valeurs « diversité, écoute, respect, laïcité, partage » sont au diapason des siennes. Lui qui porte au fronton de ses engagements cette phrase de Victor Hugo : « Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

Monique Royer


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Article d’Omar Kaced et Claire Hornung sur le dispositif UPE2A de Forbach