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Double regard en centre éducatif fermé
Au centre éducatif fermé du Domaine du Repaire, près de Limoges, un projet original de ludothèque montre comment la coopération entre un enseignant et un éducateur technique peut transformer les parcours de jeunes en rupture. Retour sur une expérience où le bois, les maths et la patience deviennent les outils d’une réinsertion possible.Créés par la loi d’orientation et de programmation pour la justice du 9 septembre 2002, les centres éducatifs fermés (CEF) sont des établissements sociaux et médicosociaux accueillant des jeunes ayant commis des actes de délinquance particulièrement graves ou pour lesquels les mesures éducatives mises en place ont échoué.
Le cadre prévu par les textes est éducatif : les CEF ne sont pas des lieux de détention, mais des structures relevant de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), où l’accompagnement vers la réinsertion est priorisé.
Pourtant, ils ont montré des limites de fonctionnement, telles qu’un nombre conséquent et récurrent de fugues et des taux importants de récidive à la sortie. En 2025, le ministre de la Justice annonce leur transformation en foyers d’éducation renforcée, avec une réaffirmation de la prévalence du projet éducatif.
Le projet que nous présentons ici a été mis en place au CEF du Domaine du Repaire, près de Limoges. L’établissement relève du secteur associatif habilité, géré par l’association Don Bosco. Les jeunes accueillis sont placés par un juge des enfants ou un juge d’instruction, en fonction du délit ou du crime commis. Ils sont âgés de 13 à 16 ans.
Depuis 2021, les adolescents sont placés entre dix jours et trois mois avant une prise de décision par le juge lors d’une audience de culpabilité. C’est seulement à la suite de celle-ci que le jeune peut être placé pour six mois.
Le CEF fonctionne avec une équipe pluriprofessionnelle constituée d’un psychologue, une infirmière, une cuisinière, une maitresse de maison, un agent d’entretien, douze éducateurs d’internat, trois éducateurs techniques, deux veilleurs de nuit. Un enseignant est affecté à la structure.
Les journées des jeunes placés au CEF sont organisées autour d’un planning hebdomadaire d’activités. Chaque jeune dispose d’un projet personnalisé comportant des objectifs à atteindre. Des stages en entreprises peuvent être organisés dans le cadre du projet d’insertion sociale et professionnelle, et un partenariat peut être établi avec des établissements scolaires de formation.
La genèse du projet repose sur un constat récurrent en CEF, celui de la dégradation fréquente du bien commun. Les jeux de société mis à la disposition des jeunes n’y échappant pas, l’enseignant du CEF et un éducateur technique, tous deux spécialisés, décident de faire construire par les jeunes des jeux traditionnels en bois, plus solides, pour les responsabiliser et leur montrer le temps de travail nécessaire à leur fabrication.
Le premier jeu de société mis en projet de fabrication a été celui d’un billard japonais, né de l’accompagnement d’un élève un peu singulier. Cet adolescent, identifié comme « cas complexe », mettait en difficulté toutes les propositions élaborées par l’équipe mobilisée autour de son parcours. Ce jeune, qui exprimait une appétence pour le jeu, ne montrait rien de ses capacités en classe.
Une co-intervention enseignant et éducateur technique se met alors en place. Le choix du jeu par l’élève est validé de manière conjointe avec l’éducateur et les compétences travaillées identifiées par la double expertise professionnelle :
Mathématiques
CHERCHER : s’engager dans une démarche, observer, manipuler, expérimenter en mobilisant des outils ou des procédures mathématiques déjà rencontrées.MODÉLISER : reconnaitre des situations réelles pouvant être modélisées par des relations géométriques (alignement, parallélisme, perpendicularité, symétrie).
REPRÉSENTER : utiliser le dessin pour représenter un problème.
RAISONNER : en géométrie, passer progressivement de la perception au contrôle par les instruments pour amorcer des raisonnements s’appuyant uniquement sur des propriétés de figures et sur des relations entre objets.
CALCULER : calculer avec des nombres décimaux, de manière exacte ou approchée en utilisant des stratégies ou des techniques appropriées (mentalement, en ligne ou en colonne).
Français
COMPRENDRE ET S’EXPRIMER À L’ORAL : écouter pour comprendre un message oral. Participer à des échanges.
ÉCRIRE : produire un texte particulier (une règle d’un jeu).
Compétences psychosociales
- Mener un projet du début à la fin.
- Gérer les moments de frustration.
- Identifier ses réussites et ses échecs.
- Minimiser ses échecs, valoriser ses réussites.
La préparation (schématisation, approche du dessin technique, de la perspective cavalière et la formalisation d’une feuille de débit en vue des achats) est réalisée en classe. L’élève présente ensuite le travail à l’éducateur afin de planifier les achats. Ces derniers sont réalisés en présence du jeune et des deux professionnels, de manière à pouvoir réajuster en fonction de nouveaux besoins identifiés.
L’étape de fabrication est réalisée aux ateliers (prises de mesures, techniques utilisées, outils adaptés à la réalisation des gestes) en présence de l’enseignant et de l’éducateur technique. C’est un moment privilégié durant lequel l’élève doit montrer toutes ses potentialités. Les temps d’échanges et de confrontation de points de vue sont nombreux ; rien n’est fait sans un accord unanime.
La fabrication du billard aura demandé vingt-sept heures de travail, et aboutit sur l’inestimable fierté du jeune de voir les autres prendre du plaisir à jouer avec le fruit de son travail.

Le projet conduit par le binôme enseignant-éducateur technique a lancé une dynamique positive au sein de l’établissement, dont un cycle de fabrication de plusieurs jeux alimentant une ludothèque installée au sein du CEF.
Le coup de projecteur porté sur un projet élaboré par un enseignant et un éducateur est l’occasion d’interroger ce dernier sur le regard qu’il porte sur l’expertise d’un enseignant.
Cet éducateur dispose lui-même d’une première expérience de menuisier décorateur, puis d’un solide parcours dans le secteur médicosocial auprès d’adultes en situation de handicap et de jeunes relevant de structures sociales. Il définit son expertise professionnelle par sa polyvalence, sa capacité d’adaptation et une solide expérience de terrain, au croisement du travail manuel, de l’insertion professionnelle et de l’accompagnement socioéducatif.
Invité à définir le métier d’enseignant en milieu spécialisé, nous reprenons des extraits significatifs de son témoignage :
« Tout au long de mon parcours professionnel, j’ai régulièrement exercé des fonctions en lien avec le milieu scolaire et éducatif. Ces expériences, bien que diverses, m’ont permis de mieux comprendre la richesse et la complexité du métier d’enseignant, en particulier dans des environnements sensibles comme les centres éducatifs fermés.
Il est difficile de résumer un métier aussi dense. Être enseignant, ce n’est pas seulement transmettre un programme : c’est être un passeur de savoir, de sens et parfois même d’espoir. C’est accompagner des jeunes souvent marqués par des parcours difficiles, parfois chaotiques, et redonner une valeur à l’apprentissage, à la rigueur, mais aussi à la relation éducative.
Dans mon rôle actuel d’éducateur technique, je constate à quel point la posture de l’enseignant exige à la fois solidité, flexibilité et bienveillance. Il doit s’adapter constamment, gérer des situations de tension ou de violence, tout en maintenant un cadre sécurisant et structurant. Pour les jeunes, l’enseignant représente parfois une figure associée à l’échec ou au rejet vécu dans le passé. Cela demande un travail constant de reconstruction de la relation, dans le respect de chacun.
Je me reconnais dans cette posture de passeur : transmettre, mais aussi écouter, ajuster, encourager. C’est ce qui me donne aujourd’hui l’envie de continuer à évoluer dans ce champ, avec exigence et humilité. »
Ce témoignage montre le respect qu’il porte à la professionnalité de l’enseignant. Loin d’exprimer de la défiance ou une quelconque lutte de territoire, il privilégie une approche articulée, favorisant une pédagogie différenciée, adaptée aux besoins et aux rythmes de chaque élève, et s’inscrivant dans une démarche de pédagogie coopérative, où l’apprentissage est conçu comme un processus collectif et interactif.
Selon lui, l’enseignant apporte une stabilité émotionnelle essentielle : sa présence rassurante et son écoute attentive permettent de créer un environnement propice à l’expression et à l’apprentissage. Il joue un rôle clé dans la gestion des émotions du jeune, en favorisant un climat de confiance et en l’aidant à surmonter les tensions. Cette approche fondamentale permet au jeune de se sentir compris et soutenu, facilitant ainsi son engagement dans le processus éducatif.
Quant à l’éducateur technique, il apporte un soutien concret et structuré, en intervenant sur le plan pratique. Il guide le jeune dans la conception et la réalisation de projets, en fournissant des solutions techniques adaptées. Lors de la fabrication d’un objet, il aide le jeune à comprendre les étapes nécessaires, à choisir les matériaux appropriés et à appliquer des méthodes de travail rigoureuses. Cette approche permet au jeune de développer des compétences techniques, d’intégrer les exigences et attendus d’une insertion professionnelle tout en renforçant sa confiance en ses capacités.
La posture de l’éducateur, et en réciprocité celle de l’enseignant, basées sur le respect et la complémentarité, effacent les éventuelles questions de légitimité pour garantir l’appropriation d’apprentissages faisant sens pour les jeunes.
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