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Deux albums jeunesse et un jeu pour développer l’imagination créatrice des élèves

Mélika fait la tortue. Photo : Sylvie Meric-Pons
Comme nous l’avions vu dans le premier volet de notre expérimentation, l’album C’est dingue ! de Francesco Pittau et Bernadette Gervais (Gallimard jeunesse, 2005) présente sur chaque double page la fusion, sur la base d’une parenté formelle, d’un animal et d’un objet pour composer un nouvel animal. Les élèves prennent conscience du processus créatif par la découverte de l’album puis sont conduits à l’expérimenter.
Les dix-sept élèves de la classe, en produisant une combinaison sur le modèle de l’album, ont eu recours à la pensée associative, qui intervient dans le processus créatif (combiner, regrouper, fusionner, associer des éléments à priori indépendants1).
Neuf d’entre eux ont réussi une bissociation2 « dingue » : par exemple, « une fourmi + de la ficelle, ça fait une araignée », « une poule + des feuilles d’automne, ça fait un coq », « un chat + un nuage ça fait un mouton ». Les huit autres élèves restent à mi-chemin de la réussite, car la parenté qu’ils établissent entre l’animal obtenu et l’une de ses sources n’est pas juste. Nous émettons l’hypothèse qu’ils ont compris le processus créatif mais qu’ils n’ont pas su le mettre en acte.
La seconde étape s’appuie sur l’album La Chaise bleue de Claude Boujon (L’école des loisirs, 1996), que les élèves ne découvrent pas immédiatement. Dans un premier temps, ils sont invités à se rendre avec leur chaise dans la salle de motricité attenante. Suite à une phase d’échauffement, la consigne est donnée : « Vous allez maintenant vous déplacer dans l’espace avec votre chaise. Allez-y. » Après un temps d’échanges, les élèves s’organisent en binômes : les acteurs imaginent le déplacement avec la chaise, les spectateurs imaginent l’intention du partenaire et notent ce à quoi cela leur fait penser.
Le processus créatif engagé fait écho au processus créatif explicité dans le premier volet de l’expérimentation : les élèves associent la vision de la chaise (objet) à la représentation mentale de ce qu’ils veulent représenter (autre objet ou situation) pour donner au spectateur une nouvelle vision de la chaise.
Leur imagination a pu s’exprimer via leur aptitude à faire semblant, comme dans le jeu symbolique3 : à l’appui de leurs connaissances sur le monde, la chaise devient un autre objet qui s’inscrit dans un schème ou un scénario (« conduire une voiture », « conduire un avion », « sauter en parachute », « faire la tortue », « elle avance à la vitesse de l’escargot », « comme si je portais un meuble »).
Un élève a même effectué un rapprochement explicite avec C’est dingue ! (« avec les chaises, on a transformé les chaises en volant comme dans C’est dingue ! ») ; un autre élève mentionne un album étudié lors de la séquence consacrée à la conscientisation du concept d’imagination (« dans Piccadilly ils transformaient le manège en bus »). Le tissage que ces deux élèves opèrent témoigne de l’intérêt d’une phase préalable d’explicitation du processus créatif.
Un temps d’échanges a fait émerger trois degrés d’imagination identifiés et définis par les élèves : niveau 0, je décris ce que je vois (« Il porte quelque chose de lourd. ») ; niveau 1, je transforme la chaise en objet (« Il porte un meuble. ») ; niveau 2, j’invente une histoire (« Elle conduit une voiture. »).
Enfin, l’album est lu. La grille de critères lui est appliquée : « C’est une chaise » (p. 5) niveau 0 ; « On peut s’en faire un abri » (p. 8) niveau 1 ; « On peut la transformer en traineau à chiens… » (p. 9) niveau 2.
Pour terminer, une séance a été consacrée au « jeu du balai ». Les élèves, en tant qu’acteurs et que spectateurs, mobilisent, tout d’abord en individuel, puis en binôme ou trinôme, leurs ressources imaginatives au sujet de l’objet balai.
Cette séance vise à observer leurs capacités de transfert. Avoir conscientisé différents degrés d’imagination à partir du travail conduit sur l’album de Claude Boujon favorise-t-il la recherche d’un niveau de créativité plus élevé ? Les élèves parviennent-ils à s’impliquer davantage dans l’activité créatrice puisque plus conscients de ce qui est attendu ? À ces deux questions, la réponse est oui.
En effet, la majorité des propositions faites en individuel, celles des élèves acteurs comme celles des élèves spectateurs, relèvent du niveau 2 d’imagination : trente propositions contre respectivement trois propositions du niveau 1 et du niveau 0, deux élèves sans idée personnelle ayant repris l’idée d’une autre élève (faire du cheval).
Voici un bref florilège : sauter à la perche, lancer un javelot, passer la serpillière, lever des haltères, faire de la danse à la barre, faire de la balançoire (trébuchet à bascule). Toutes les propositions faites en binôme ou trinôme, à une exception près, relèvent elles aussi du niveau 2 (par exemple : faire du surf, faire de l’escrime, faire de l’accrobranche).
Un bilan a clos la séance, au cours duquel les élèves synthétisent ce qu’est l’imagination, comment elle fonctionne et pourquoi on l’utilise.
Nos expérimentations montrent que la créativité peut devenir un objet d’enseignement grâce à la mise en place d’un dispositif didactique partant de la conscientisation du processus créatif jusqu’à sa mise en œuvre.
La littérature de jeunesse s’avère un support précieux et ludique :
- pour introduire le concept d’imagination et faire comprendre aux élèves le processus créatif à partir d’œuvres de jeunesse, ce qui permet aux élèves de mieux comprendre ces dernières ;
- pour développer l’imaginaire des élèves : en offrant un panel d’états émotionnels et une exploration des possibles4, la fiction permet d’enrichir le répertoire de représentations mentales des élèves.
Toutefois, l’étayage de l’enseignant est indispensable pour accompagner les élèves en leur fournissant un cadre guidant (explicitation de la créativité présente dans les œuvres, consignes comportant des contraintes).
Au terme de ces expérimentations, deux principes sont à retenir pour développer l’imagination créatrice des élèves :
- les faire expérimenter de manière régulière et progressive ;
- les amener à conscientiser le processus créatif avant l’activité de mobilisation de sa propre imagination créatrice, puis lors des synthèses où les élèves reviennent sur la définition ainsi que sur le fonctionnement de l’imagination.
En amont, tout au long de l’année, il est important de développer le bagage culturel des élèves afin qu’ils puissent y puiser lors des activités créatives. « Pour créer quelque chose, on imagine et on retrouve dans nos têtes ce que l’on a vu les autres fois », affirme un des élèves lors de la synthèse portant sur le « jeu du balai ». Outre les lectures d’œuvres de jeunesse, on pourra ainsi proposer aux élèves des jeux de fiction (mimes, jeux de rôles, improvisations orales, etc.), des expériences sensorielles et sensibles diverses.
Le climat de classe et la posture de l’enseignant doivent aussi permettre aux élèves de se sentir autorisés à mobiliser leur imagination créatrice, et ce, dans toutes les disciplines. Elle est précieuse en arts, en production d’écrits, mais encore en mathématiques et dans toutes les disciplines scientifiques.
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Notes
- Marion Botella, Julien Nelson et Franck Zenasni, « Les macro et microprocessus créatifs », dans Isabelle Capron Puozzo (dir.) La créativité en éducation et formation, De Boeck, 2016, p. 33-46.
- La bissociation est l’association de traits ou de caractéristiques d’objets différents, elle constitue l’un des mécanismes cognitifs spécifiques à la créativité. Voir Marion Botella, Nicolas Pichot, Emmanuelle Volle, Mathieu Cassotti, Todd Lubart et Nathalie Bonnardel, « Créativité et cognition », dans Nathalie Bonnardel, Fabien Girandola, Éric Bonetto et Todd Lubart (dir.) La créativité en situations, Dunod, 2023, p. 70-85.
- Paul L. Harris, L’imagination chez l’enfant, Retz, 2007.
- Paul L. Harris, op. cit.



