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Derrière les mots, un vrai métier

Valérie Piccolo

Valérie PiccoloAu livre L’école à cœur ouvert édité par la coopérative Dire le travail, Valérie Piccolo apporte une touche poétique avec un récit au long cours de son quotidien d’AESH (Accompagnante d’élèves en situation de handicap), entre scénettes posées comme des instantanés et échos sur un temps plus étendu de son métier. Ses textes sont une fenêtre ouverte sur ce qui d’ordinaire est peu raconté. Rencontre avec une personne investie et au regard singulier, sachant poser les mots qui nous donnent, à notre tour, l’envie de regarder.

Ce sont les arts plastiques qui accueillent ses premiers pas professionnels. Valérie Piccolo commence des études aux beaux-arts de Lyon puis s’en détourne, mue par « le désir d’être dans le vrai monde, de mettre les mains dans le cambouis ». Elle travaille, entre autres, dans une librairie spécialisée dans la photographie ou encore, pendant trois ans, comme dessinatrice pour un site d’archéologie.

Cette expérience, avec un projet de livre grand public, accroit son intérêt pour le graphisme. Elle n’en fait pas immédiatement son activité principale, travaillant ensuite pour une compagnie de théâtre, sur le versant administratif. C’est avec cette troupe qu’elle franchit le pas en devenant graphiste indépendante. « C’était très chouette d’avoir un boulot créatif au profit d’autres créatifs. Cela me rapportait peu d’argent mais beaucoup de liberté et du temps pour mes enfants. J’avais le sentiment de gagner ma vie pour quelque chose d’utile. »

Le fruit du hasard

Pendant quinze ans, elle travaille auprès de compagnies de spectacle vivant. Au fil du temps, elle constate qu’il y a de moins en moins de subventions pour ce secteur artistique et son trouble grandit à l’idée que l’argent qui lui est versé pour ses graphismes serait plus utile pour financer les spectacles et payer les acteurs et techniciens.

Elle prend une pause sous forme de congé parental après la naissance de son troisième enfant, afin de prendre du recul et de trouver un nouveau chemin professionnel.

Mais les difficultés pour elle s’enchainent et l’amènent à une situation de précarité financière. Ses projets restent vagues ou infructueux, la nécessité de travailler devient impérieuse. La directrice d’une école l’informe qu’un poste d’AESH sera disponible rapidement. « Je suis devenue AESH par hasard et non par choix. Pendant toute la scolarité de mes enfants, j’ai été très investie comme représentante des parents, avec un travail sur la coéducation, ou encore le soutien aux parents sans-papiers. J’en avais ras-le-bol de l’école. »

Un sentiment d’utilité

Se retrouver de nouveau dans une école lui parait tout à fait inattendu. Elle se sent toutefois vite bien dans un lieu où elle se sent utile auprès « d’enfants qui, pour des raisons très diverses, ne sont pas dans le moule de ce qu’on attend des enfants à l’école ».

Ce travail auprès de l’enfance inadaptée fait écho à son expérience de vie adolescente lorsque, en raison du métier d’éducatrice spécialisée de sa mère, elle partageait le quotidien de mineurs placés dans un lieu d’accueil. Elle est sensible à la différence et le sentiment d’utilité est pour elle un facteur essentiel.

Elle savoure la chance d’avoir démarré à Villeurbanne, dans une école qui n’est pas en réseau d’éducation prioritaire mais en possède toutes les caractéristiques sociologiques. L’équipe enseignante l’accueille à bras ouverts. Elle se sent sur la même longueur d’onde pédagogique, voire politique, avec une vision partagée de ce que devrait être l’école.

Elle qui a, par le passé, quitté des emplois lorsque le cadre l’étouffait, s’étonne de se sentir bien dans une institution qui peut-être pesante. « Le cadre n’était plus ce qui rendait impossible d’y être. Il m’aura fallu toute une expérience de vie pour être en capacité de faire avec et pour envisager que c’était à l’intérieur que l’on pouvait faire les choses. »

Bricolage

Valérie ressent du plaisir à être dans la classe alors qu’elle ne se verrait pas enseignante. « Je n’ai pas les compétences et c’est un travail de dingue qui demande des capacités énormes. » Elle conserve un regard critique tout en se concentrant sur son travail, celui d’accompagner les enfants quel que soit l’environnement. 

Elle apprécie de travailler dans des classes différentes avec un fonctionnement et une ambiance chaque fois singulière. Cette année, elle accompagne sept élèves dont un avec une notification de douze heures hebdomadaires. Pour les six autres, elle partage son temps, en concertation avec ses trois collègues dans l’école et avec l’équipe enseignante, avec la préoccupation de ne léser personne, aucun élève, aucun parent, aucun professeur.

Elle souligne le manque d’accompagnants. Dans son école, elles et ils devraient être quatre, le bricolage est à l’œuvre pour que chaque enfant notifié soit accompagné. Elle explique que les besoins sont souvent plus vastes que ceux inscrits dans la notification de la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) qui arrive parfois trop tard. « Il faudrait accompagner dès tout petit, pour que les enfants ne perdent pas pied, pour qu’ils se sentent bien à l’école. »

Un travail en concertation

Le chemin est long pour que les parents prennent conscience, acceptent les difficultés de leur enfant, un cheminement allongé par la lourdeur du dossier à constituer et par la durée de réponse. « Alors, quand au bout, il n’y a pas d’AESH pour accompagner malgré la notification, c’est maltraitant pour les enfants, les familles et les professionnels, avec des enseignants qui se retrouvent avec des élèves en grande difficulté sans aide. »

Valérie constate que l’organisation varie d’une école à l’autre, selon les volontés et approches individuelles. Elle apprécie la chance de pouvoir travailler en concertation avec l’équipe enseignante, dans une réflexion collective pour faciliter l’accueil et la scolarisation des élèves à besoins particuliers.

Elle ne jette pas pourtant la pierre aux enseignants plus réticents en regardant l’historique de l’accompagnement des enfants en situation de handicap. « Il y a quinze ans, les enseignants ont vu un adulte débarquer dans leur classe qui les regarde travailler, et avec qui ils devaient envisager un travail de collaboration alors que l’accompagnant n’avait pas toujours envie d’être là ou n’avait pas le profil. »

Compenser les failles de l’institution

Elle constate qu’aujourd’hui, la plupart des AESH (très majoritairement des femmes) exercent le métier en étant motivées, qu’elles se sont professionnalisées, en se formant, en s’investissant, comme pour compenser les failles de l’institution, « comme les profs ».

Certes, le travail commun avec les enseignants n’est toujours pas envisagé dans les programmes de formation, les liens se construisent de façon irrégulière d’une école à l’autre. Pour elle, cela tient plus au manque de reconnaissance, voire à la méconnaissance du métier par l’institution, malgré l’importance des liens par exemple avec les enseignants, les élèves, les parents. « Dans les textes, on n’a pas le droit de communiquer avec les parents. Or, notre travail, c’est du lien. C’est comme si l’institution ne nous faisait pas confiance pour communiquer. »

Un métier peu valorisé

Elle sent sur son travail un regard d’incompréhension, d’interrogation, sans doute parce que le métier est peu valorisé, payé au SMIC et à temps partiel. Alors, quand Patrice Bride, animateur de la coopérative Dire le travail, lui a proposé de publier ses textes dans le cadre du projet L’école à cœur ouvert, elle a vu l’opportunité de partager son quotidien professionnel au-delà du cercle de ses proches.

Depuis cinq ans, elle écrit des textes sur les situations qui l’ont marquée, des scènes de vie en classe. Et puis, une collègue l’a encouragée à aller raconter son métier, ses écueils, ses doutes et ses joies. « J’ai hésité et puis je me suis rendu compte que ce que je critique dans cet emploi, ses failles, c’est ce qui me permet de m’y sentir bien. L’entrée était là, dans ce paradoxe. »

Elle sait qu’elle se dévoile, qu’elle va au-delà de ce que l’on imagine être une AESH, et sans doute est-ce là la gageure, partager un quotidien tout en professionalité, que l’on méconnait.

Monique Royer

L’école à cœur ouvert, collectif, Dire le travail, aout 2025


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