Le portrait de David Benoit et Jérémie Fontanieu, que nous avons récemment publié, relate le projet « Réconciliations » qu’ils mènent au lycée Eugène-Delacroix de Drancy dans l’objectif de 100% de réussite au bac. Un cocktail de bienveillance, d’exigence et de coéducation au goût détonnant dont d’anciens élèves, représentant toutes les promotions de 2014 à 2020, se souviennent et qu’ils racontent. Tous les enseignants, toutes les équipes, cherchent à faire réussir leurs élèves, tous cherchent à accorder exigence et bienveillance, selon  des dosages et avec des pratiques variées. L’aventure ici présentée repose sur un formidable engagement, un projet mobilisateur, et aussi un accord singulier, imparfait, entre les finalités de la scolarité. Cela pourra paraître parfois excessif, avec un petit côté «pensionnat de Chavagne». Ce portrait collectif présente des résultats et des témoignages de satisfaction que l’on n’a aucune raison de mettre en doute, même s’ils paraissent parfois presque trop beaux et trop unanimes pour être totalement crédibles. Pour autant, précisément du fait de la netteté des choix et du caractère tranché des commentaires, cela donne envie d’en savoir davantage, cela interroge, cela ouvre la discussion : l’efficacité est-elle la seule mesure de la réussite pédagogique ? Est-elle la seule promesse éducative ?

Dès le premier jour, ils l’ont tous ressenti, quelque chose de spécial allait se passer pendant leur terminale ES (ancienne filière économique et sociale). « Le silence régnait dans la salle de classe. J’ai vite compris que l’année n’allait pas être simple. J’avais cette impression de ne plus être dans une simple classe où l’on enseigne les matières classiques mais bien plus que ça, une classe où la discipline et le respect sont également pris en compte. ». Le niveau d’exigence cueille Mehmet, aujourd’hui étudiant en Master 2 Finance. Respect à la lettre des règles de politesse, manque de ponctualité systématiquement sanctionné, le cadre est très strict.

Laura, à la fête de fin d’année 2014.

« Les premières briques du projet se sont manifestées par la prise de contact régulière avec nos parents, mise en place de révisions régulières avec des évaluations hebdomadaires » explique Laura, cadre dans un cabinet conseil, qui appartenait à la première promotion. « Au départ, nous étions réticents à cette approche, car c’était la première fois de notre scolarité qu’un professeur portait ce discours. Il y a eu un sentiment de défiance au départ qui s’est très vite transformé en sentiment de confiance » modère-t-elle.

La confiance naît des encouragements, de l’attention portée. «Habituellement, les professeurs nous mettent une sorte de “pression” pour notre année de terminale, mais mes professeurs, Monsieur Benoît et Monsieur Fontanieu, n’ont pas procédé ainsi. Justement, ils ont fait l’inverse. Ils nous ont rassurés et nous ont promis de nous aider tout au long de l’année sans jamais nous lâcher », témoigne Dihya.

Des élèves réfractaires

Au fil des années, l’ambition « 100% de réussite au bac » reste affichée au fronton de la terminale, mais l’effet surprise s’estompe. La réputation du duo se propage chez les élèves comme chez les parents. Adem, bachelier l’an passé, a intégré la classe sur l’insistance de sa mère : « Elle s’est battue pour que je puisse intégrer la classe terminale économique et sociale de Monsieur Fontanieu et Monsieur Benoit. Grâce au bouche-à-oreille, elle était persuadée que c’était le seul moyen pour moi d’obtenir mon bac et par conséquent de réussir mon avenir. » Elle n’a pas été contredite puisqu’il a intégré l’école Kourtrajmé du cinéaste Ladj Ly , une première grande réussite pour réaliser son projet professionnel. Les parents sont associés. Ils sont informés des résultats aux QCM, évaluant l’acquisition des connaissances, et des éventuelles difficultés à suivre les règles, contribuent même à la mise en place des sanctions. « Avant ce projet, mes parents ne s’intéressaient pas énormément à ma scolarité, ce projet à permis un plus fort investissement de ma famille », se souvient Lorenzo.

Karim, prononçant son discours à la fête de fin d’année 2018.

« Au départ, nous étions assez sceptiques sur la façon dont nous devions travailler, la méthode mise en place par M. Fontanieu était intensive avec des bacs blancs chaque mois et des QCM chaque semaine pour vérifier nos connaissances. Au lycée Eugène Delacroix nous n’avions pas l’habitude de travailler de cette manière, c’est pour cela qu’au départ nous étions assez réfractaires » témoigne Laureen. Kenza se souvient de la difficulté à vivre avec la pression en début d’année lorsque ses parents étaient prévenus de ses résultats insuffisants.

Pour certains comme Karim, l’adaptation est longue, voire douloureuse : « Durant deux mois j’ai eu du mal à me plier aux exigences de ce projet qui était nouveau pour moi. Je tardais en récréation et arrivais en retard en cours, je me faisais coller tous les samedis. » Après échanges entre ses parents et les enseignants, il est privé de téléphone puis d’ordinateur portable du fait de ses retards et d’un travail estimé peu suffisant. Les punitions s’enchaînent, s’accroissent jusqu’à ce que le déclic se produise, à l’issue d’un dialogue avec son enseignant à la fin d’une énième retenue.

Prendre confiance en soi

D’autres dès le premier jour adhèrent au discours et aux méthodes qui les interpellent, leur parlent de réussite possible de leur projet lorsque leur ambition semblait mouchée par les préjugés liés à leur lieu de vie, leur origine, la classe sociale de leurs parents. « Je suis rentrée chez moi “confiante” mais surtout bien entourée et encadrée. C’était la première fois que je ressentais ça », explique Dihya qui retentait le bac après avoir décroché scolairement. Le rythme imposé avec des heures de révision obligatoires rajoutées à l’emploi du temps suscite des réactions opposées. « J’étais le style d’étudiante qui n’avait aucune attache à la scolarité, sans cet emploi du temps “chargé”, sans cette autorité et sans les retours sur mes journées à mes parents, je n’aurai pas été celle que je suis aujourd’hui : étudiante en psychopédagogie épanouie scolairement et professionnellement », poursuit-elle.

Une année, des élèves se plaignent du rythme, obtiennent un allégement et un volontariat pour les heures de révision. « Au début d’année très peu d’élèves y allaient, il me semble que nous étions sept ou huit. Au fur et à mesure du temps, les élèves venaient par eux-mêmes en voyant que le travail régulier avait des conséquences positives. En fin d’année, les élèves de la classe entière venaient aux heures d’étude volontairement », constate Krishvin. Dans ces créneaux d’études, beaucoup de choses se jouent, s’acquièrent, des méthodes de travail et de la confiance en soi. « En période d’examens, on étudiait toutes les matières et à la moindre difficulté nos deux professeurs principaux étaient là pour nous aider. Le but n’était pas d’avoir strictement la moyenne pour passer mais plutôt de travailler et voir qu’on était bien capable d’obtenir des notes dignes de notre niveau, ce qui n’était pas que la moyenne mais bien plus parfois » explique Saba.

Solidarité entre élèves

À la dureté des premiers jours succèdent les joies de progresser, individuellement et tous ensemble. « Ce projet pour ma part, ma beaucoup aidée car il m’a permis de prendre conscience que je pouvais y arriver, que l’on pouvait tous y arriver en se soutenant et en s’aidant », témoigne Alexia. « À la fin de l’année, on ne formait plus qu’un, plus qu’une classe, une famille car nous avons surmonté les épreuves ensemble, nous nous sommes tirés vers le haut, “souffert ensemble” mais surtout réussi ensemble », poursuit Mehmet. L’effort individuel se décuple en collectif, la parole relie. « Monsieur Fontanieu m’expliquait que la prise de parole peut être inspirante pour les autres élèves notamment ceux qui se trouvent assis à côté de vous. Je ne comprenais pas vraiment ce concept et je ne participais au fond que pour moi-même. Mais ce processus m’a permis d’observer la montée en puissance de mon binôme de classe, un élève qui ne participait que rarement au départ », explique Turab.

L’investissement du duo d’enseignants étonne et rassure, empruntant parfois les accents du coaching. « Ils nous ont aidés et nous ont soutenus, quand nous relâchions nos efforts, ils nous poussaient, ils voulaient qu’on montre de quoi nous étions capables, que l’on montre notre meilleure version de nous-mêmes », se souvient Alexia. Les conseils pour l’orientation, les encouragements pour que les projets d’avenir deviennent possibles estompent progressivement la pression pour faire de l’exigence une règle partagée. Ce qui est appris s’insère dans une réalité, une projection envisageable vers l’avenir, y trouve un sens.

Dihya, à la fête de fin d’année 2020.

Cette année pas comme les autres a ancré des habitudes, des méthodes. « Cette détermination acquise depuis le lycée m’a beaucoup aidée dans ma vie d’adulte, ayant un parcours atypique, j’ai repris mes études 4 ans après mon bac et je n’ai jamais perdu de vue mon objectif de reprendre les études » confie Laureen. Pour Turab, « ce projet est l’opportunité pour chacun des élèves de grandir sur le plan humain et sur le plan intellectuel. Au-delà des connaissances scolaires nous avons appris à nous battre pour nos objectifs, ne jamais abandonner. » Ils voient l’expérience comme une chance, un projet « avant-gardiste mais également archaïque », pour Adem. Lorenzo, lui, parle de « réinvention de la scolarité dite publique ». Étudiant en master management des ressources humaines, il donne des cours particuliers à des élèves inscrits dans des écoles privées dont les exigences lui rappellent son année de terminale. Il s’interroge « pourquoi ces conditions ne sont atteintes que par ce projet dans les écoles publiques ? » « Cette force que nous avons reçue et que nous voulons partager est réelle », souligne Turab. La plupart d’entre eux gardent un lien avec le projet, continuent à le suivre, témoignent de leur reconnaissance et encouragent à leur tour les élèves qui y entrent et le duo d’enseignants qui l’initie.

Monique Royer

Le portrait de David Benoit et Jérémie Fontanieu


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N° 564, La coéducation permanente

Coordonné par Andreea Capitanescu Benetti et Monique Royer

Que pouvons-nous faire ensemble pour aider tous les enfants à grandir et mieux apprendre à l’école? Pour ne pas se contenter d’une cohabitation plus ou moins forcée mais réfléchir à la place de chacun, croiser les regards et conjuguer les actions au bénéfice des enfants?

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