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Projets collectifs d’enseignants : comment relever le défi sans s’épuiser ?

Vous vous êtes lancés dans un projet regroupant plusieurs enseignants ? Vous vous demandez comment vous allez le porter sur le long terme ? Deux enseignantes et un enseignant du Val d’Oise, engagés tous les trois dans des projets collectifs, s’interrogent mutuellement sur ce qui les a motivés à faire ce pari du collectif et ce qui les pousse à poursuivre sur ce chemin semé d’embûches.

Cécile Morzadec : Daria, qu’est-ce qui t’a poussée à vouloir créer, l’an dernier, une équipe autour d’un projet de classe coopérative ? Dirais-tu qu’il a été facile de lancer ce projet ?

Daria Bardellotto : Je suis enseignante d’une « petite » matière : l’italien. « Petite », au sens où je ne vois mes classes que deux heures ou deux heures et demie par semaine. Je me suis vite aperçu que mes tentatives d’enseigner autrement ou d’encourager des postures plus coopératives et plus réflexives n’avaient pas suffisamment d’impact sur mes élèves… J’avais l’impression qu’il fallait être plusieurs pour les habituer à ne pas apprendre uniquement pour les notes, à voir l’école comme un lieu où l’on découvre le monde et où l’on apprend à vivre avec les autres.

J’observais aussi mes collègues : beaucoup de bonne volonté, beaucoup d’idées, beaucoup d’espoir… mais chacun menait son bateau de son côté. Quel gâchis ! Et si on essayait de se mettre ensemble pour mener le bateau à plusieurs, en ramant dans la même direction ? C’est là que l’idée de créer une classe coopérative m’est venue.

C. M. : Comment les collègues ont-ils réagi ? Y a-t-il eu des craintes liées au travail collectif ?

D. B. : Certains disaient que la manière d’enseigner qu’ils avaient toujours utilisée semblait ne plus fonctionner avec nos élèves, qu’ils avaient envie de renouveler leurs pratiques, de faire une sorte de « révolution copernicienne », mais que le temps et parfois l’énergie leur manquaient. Ils ont vu dans ma proposition l’occasion de se lancer. D’autres vivaient mal le fait d’être toujours seuls et parfois démunis face aux élèves et, même si l’idée d’une classe coopérative ne leur parlait pas encore vraiment, ils se sont dit que cela valait le coup d’essayer.

D. B. : Cécile et Clément, vous coordonnez des dispositifs coopératifs depuis dix ans : j’ai beaucoup à apprendre de votre expérience. À quelles principales problématiques êtes-vous confrontés ?

C. M. : Je dirais que la contrainte majeure est le temps. Nous en manquons pour nous rencontrer, échanger et travailler ensemble sur notre projet. Durant plusieurs années, nous avons réussi à obtenir une heure hebdomadaire de concertation : c’est ce qui nous a permis de tenir dans la durée. Cette année, nous n’avons pas pu nous voir et cela s’est ressenti. Des enseignants se sont découragés face à l’attitude de certains élèves, commençant à remettre en question les fondements du projet, tandis que les élèves ont pointé du doigt le manque d’harmonisation dans nos pratiques.

Clément Delacroix : Au Lycée de la nouvelle chance (LNC), un des enjeux majeurs est notre effectif d’élèves. Les élèves étant au maximum vingt par classe, nous coutons plus cher en termes de ratio H/E (heures par élève), qui est l’indicateur de pilotage du ministère. Mais comment comptabiliser le cout à long terme d’un jeune sorti du système scolaire ? Nos effectifs ont baissé après le covid, ce qui nous a inquiétés pour la pérennité de la structure. Nous avons alors cherché à davantage nous faire connaitre, à faire le tour des missions locales, des écoles de la 2e Chance (E2C) et des Centre d’Information et d’Orientation (CIO). Depuis deux ans, nos effectifs repartent à la hausse.

Autre enjeu majeur, la stabilité des collègues : nos coordonnateurs se sont presque tous épuisés ou abimés à cause de la charge mentale parfois lourde, d’une posture peut-être trop sacrificielle et d’une institution pas toujours bienveillante ou facilitatrice. Au bout de quatre à cinq ans, ils passaient la main ou, pire, s’arrêtaient ou partaient. Face à notre difficulté à trouver des remplaçants, nous avons décidé d’alléger leur charge en étant plus nombreux (on est passé de trois à cinq coordonnateurs), mais avec moins de décharge. Il faut se rappeler les objectifs de ce beau projet, faciliter les initiatives et veiller à prendre soin du collectif

Autre difficulté, le fait d’accompagner un peu plus globalement nos élèves via un dispositif de référence déplace notre professionnalité : nous sommes avant tout enseignants, mais nous avons développé des compétences dans l’accompagnement de nos jeunes aux problématiques diverses (médicales, psychologiques, sociales, etc.), notamment via le travail partenarial (psychologues de l’Éducation nationale, assistants sociaux, éducateurs, monde médical, insertion professionnelle). Ce point a pendant longtemps été mal compris et mal considéré par l’institution.

C. M. : Qu’est-ce qui vous motive à continuer malgré les difficultés ?

C. D. : Le fait d’être plusieurs coordonnateurs nous permet de nous rassurer et de partager les responsabilités, surtout quand il y a des soucis… Nous avons également le privilège d’avoir du temps pour travailler en équipe (deux heures par semaine) ce qui est vraiment stimulant. Nous avons une culture de l’expérimentation, nous osons tenter de nouveaux dispositifs, de nouveaux projets, ce qui crée une dynamique enthousiasmante.

L’implication auprès de nos élèves aux parcours souvent difficiles nous engage émotionnellement avec les jeunes que l’on accompagne. Les progrès qu’ils réalisent, leurs réussites, leurs remerciements en fin d’année ou le fait qu’ils reviennent souvent nous voir, nous donnent le sentiment de l’utilité de notre travail. Enfin, le travail partenarial (psy-EN, assistantes sociales, éducateurs, monde médical, insertion professionnelle) élargit notre horizon d’enseignant et enrichit notre vision d’une école plus ouverte, plus intégrée avec l’extérieur et donc plus cohérente.

D. B. : Avec le recul, quelles conditions favorisent selon vous l’émergence d’un collectif ouvert et inclusif ?

C. M. : Je pense qu’il faut bien penser l’accueil des nouveaux, l’organisation des réunions et la communication dans l’équipe. Certaines années, nous étions venus à la prérentrée pour présenter notre projet aux nouveaux autour d’un piquenique partagé, cela avait été très apprécié. Pendant les réunions d’équipe, il faut garder un temps de « quoi de neuf » pour accueillir la parole de tout le monde ainsi que les émotions. Il faut savoir entendre que tout le monde n’est pas à l’aise avec le dispositif, que certains peuvent être découragés.

D. B. : Cela peut être compliqué avec certains enseignants, qui préfèrent rester en retrait, comment les inciter à parler, à donner leur avis, sans les brusquer ?

C. D. : L’accueil des nouveaux est effectivement un sujet important ; nous le faisons encore trop de façon informelle, en prenant le temps d’échanger avec les collègues, mais nous peinons à formaliser des documents pour les nouveaux. C’est un des chantiers en cours.

Concernant la prise en compte de la parole de chacun lors des réunions de concertation, le rôle du distributeur de parole lors de la concertation permet d’éviter que certains monopolisent la parole comme c’est souvent le cas dans les grandes réunions au lycée. C’est parfois frustrant et imparfait, mais ça aide.

Sur l’implication des collègues dans la prise des décisions : il faut arriver à trouver l’équilibre entre les impliquer suffisamment mais pas trop ; quelles décisions méritent de consulter l’équipe ? Nous sommes souvent en désaccord, entre coordonnateurs, sur ce sujet-là.

Il me semble important également de prendre le temps de revenir sur les règles de fonctionnement du collectif et de les adapter si nécessaire pour qu’elles aient du sens pour chacun. Ceci permet de travailler sur les tensions qui peuvent émerger et d’essayer d’y remédier.

Enfin, le compromis à trouver entre l’efficacité d’une réunion avec un ordre du jour que l’on voudrait dense et qu’on aimerait tenir jusqu’au bout et la nécessaire écoute des ressentis des collègues sur leurs difficultés ou leurs envies. Le quoi de neuf ou dix minutes d’expression libre permet, en partie, d’y remédier.

C. M. : Et toi Daria, comment fais-tu pour que tout le monde se sente intégré au projet ?

D. B. : Cela me semblait peu coopératif de le prendre en charge seule, alors j’ai imaginé un pilotage à trois : deux professeures principales et une coordonnatrice. C’est comme cela que nous avons fonctionné cette année, et nous allons continuer, en essayant de préciser progressivement les responsabilités de la coordonnatrice et des professeures principales, tout en gardant de la souplesse et le réflexe de venir en aide aux collègues quand c’est nécessaire.

D. B. : Cécile et Clément, au cours de ces dix années, avez-vous rencontré d’autres structures proches de la vôtre ? Quels liens avez-vous tissés avec elles ?

C. M. : Je suis convaincue que c’est la mise en réseau qui m’a fait tenir ! J’ai toujours cherché à créer des liens avec d’autres projets du même genre, comme celui du lycée Jacques-Feyder d’Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) ou du collège Édouard-Vaillant de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), avec lesquels nous avions organisé une rencontre sous le regard attentif de Sylvain Connac.

C’est la raison pour laquelle j’ai tout de suite été emballée à l’idée d’organiser une nouvelle rencontre, cette fois entre les équipes de classes coopératives du Val d’Oise. Une semaine après cette matinée de travail, l’équipe de mon lycée s’est d’ailleurs réunie pour refonder entièrement notre référentiel de compétences ! Il faudra organiser un autre temps de travail en commun l’année prochaine !

C. D. : De notre côté, le LNC est né de la volonté du proviseur de l’époque de créer une structure sur le modèle des microlycées de l’académie de Créteil, lesquels sont membres de la Fespi, la Fédération des établissements scolaires publics innovants. Les collègues de ces microlycées nous ont beaucoup formés, et nous avons copié une grande partie de leur fonctionnement. Par ailleurs, cette fédération organise plusieurs fois par an des séminaires, des temps d’échanges de pratiques professionnelles ou encore des temps d’échange spécifiques aux coordos. En alliant des réflexions pratiques et théoriques, cela permet de prendre un peu de hauteur, de se replonger dans la pédagogie, de relativiser nos difficultés et de se remotiver collectivement.

C. M. : Oui tu as raison, pour moi aussi le fait de croiser les regards est une des forces du travail en collectif, d’ailleurs j’ai hâte de retrouver mes collègues et ma nouvelle classe pour expérimenter les nouveaux outils que nous avons créés ensemble !

Daria Bardellotto
Professeure d’italien au lycée Alfred-Kastler de Cergy-Pontoise
Clément Delacroix
Professeur de SVT au Lycée de la nouvelle chance de Cergy-Pontoise
Cécile Morzadec
Professeure d’espagnol au lycée Louis-Armand d’Eaubonne, membre du CRAP-Cahiers pédagogiques

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