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Marc Bloch, l’historien combattant

Présenter l’album Marc Bloch. L’historien combattant comme le récit de la vie et de l’œuvre de Marc Bloch en bande dessinée serait particulièrement réducteur – même si c’est bien sûr cela aussi. Sous son allure de documentaire bien rangé, il propose une réflexion sur l’histoire, telle que Marc Bloch l’a vécue, cherchée, écrite, enseignée, dans un parcours en spirale qui entremêle la double vie évoquée par le titre. À lire à l’heure de la panthéonisation de cet historien remarquable, le 23 juin 2026.

L’historien est du côté de la recherche des faits, du patient prélèvement d’indices pour comprendre les sociétés du passé : le récit fait des pauses pour présenter de façon synthétique les écrits de l’historien. Le combattant est du côté de l’action, de la guerre, de la résistance à l’occupation et à l’oppression.

Dans Marc Bloch. L’historien combattant1, cette dualité est soulignée par la palette des couleurs : les nombreuses vignettes qui montrent la guerre à hauteur des combattants (on pense à Tardi), l’occupation, la Résistance, la répression, le Marc Bloch combattant, baignent dans une sombre lumière brune ; les images qui montrent les moments de paix, d’amitié, de vie familiale et le Marc Bloch historien ont des fonds d’un jaune sable plus lumineux.

Mais les transitions de l’une à l’autre sont douces, aussi fragiles que les espoirs de paix et signifiant les relations fortes entre les deux versants du personnage.

Quelques images sortent aussi de cette opposition : celles qui décrivent les jours heureux dans la campagne creusoise montrent quelques ciels presque aussi bleus que ceux des dessins représentant la vie quotidienne dans les pages qui présentent le grand ouvrage de l’historien, La société féodale2.

Ça commence par la fin

Le début de l’album fait entorse au déroulé chronologique par un procédé narratif très classique et cinématographique. Le récit commence par le dénouement : l’exécution de Bloch et d’autres prisonniers de la prison de Montluc à Lyon sous les ordres de l’obersturmfüfhrer Klaus Babie. Il faut reconnaitre qu’un suspense eut été bien inutile.

Les exécutions sont précédées d’un appel qui m’a immédiatement renvoyé au film de Spielberg, La liste de Schindler, qui débute également par un appel et la constitution d’une liste.

Chez Spielberg, le spectateur sait qu’il s’agit de ceux qui vont être sauvés, les nommer revient à les réinscrire dans l’humanité et ce début appelle l’ultime séquence du film dans une démarche totalement emprunte d’une dimension mémorielle et religieuse.

Interdire la récupération

Rien de cela ici, non seulement parce qu’il n’y a aucun survivant au massacre, mais aussi parce que la gravité de la situation est tournée en dérision par les victimes avec un humour désespéré qui marque le rejet de toute transcendance : le sens n’est pas dans la mort des combattants mais dans leur combat ! Marc Bloch n’est pas un martyre, sa mort est juste dégueulasse. Ce sont ses combats, les idées qu’il défendait qui justifient l’admiration et interdisent toute récupération.

L’album montre aussi, de façon plus répétitive, son engagement patriotique. Là aussi c’est en prévenant la récupération : la patrie de Marc Bloch est montrée comme la France de la Révolution française, des droits de l’Homme, la France républicaine et laïque, sociale et accueillante. Le voilà, le sens du combat.

Flashbacks

Le récit s’organise comme une série de flashbacks en spirale. Le premier évoque rapidement la naissance et la formation universitaire. Le suivant nous projette en mars 1941 pour évoquer le moment où il confie le manuscrit de L’étrange défaite3 à son ami, le géographe Philippe Arbos, camarade de promo à Normale Sup, qui devient alors le narrateur et fait une série de nouveaux flashbacks sur la vie de Bloch dans les tranchées en rapport avec son article de 19214, qui vient illustrer la porosité totale entre la vie du combattant et la réflexion de l’historien.

Mémoire et histoire

Au collège et au lycée, les programmes et les enseignants et enseignantes d’histoire différencient nettement mémoire et histoire. La mémoire est associée à la subjectivité assumée, aux émotions, aux constructions d’identités collectives, ce qui la rend toujours un peu suspecte ; l’histoire est associée à la recherche de l’objectivité, à l’identification et la critique des sources (à travers l’usage des « documents »), à la problématisation davantage qu’au récit édifiant.

C’est l’un des grands choix de la revue fondée par Marc Bloch avec Lucien Febvre en 1929, Les annales d’histoire économique et sociale, avec une visée d’émancipation intellectuelle, ce qui lui donne une incontestable valeur scolaire.

Mais cette dichotomie est souvent une impasse. Peut-on étudier la Saint-Barthélémy, la traite et l’esclavage, la boucherie de Verdun, Auschwitz, Hiroshima, etc. sans prendre en compte les émotions que leur évocation produit et travailler aux valeurs dont ces émotions sont l’expression ?

Choisir, comme l’a fait Marc Bloch, l’histoire sociale plutôt que l’histoire de la construction de l’État passant par l’hagiographie des rois, des reines, de Jeanne d’Arc ou de Colbert, cela a aussi un sens qui ne se limite pas à une impossible « neutralité » des savoirs mais suppose une rigueur dans la recherche de la vérité.

Ouvrir à la complexité

Proposer une lecture de L’historien et le combattant aux étudiants en histoire (ceux qui se destinent au professorat notamment) mais aussi aux élèves de terminale (par exemple en spécialité HGGSP) et de 3e, c’est ouvrir à cette complexité.

Il est une dimension parfois négligée de la bande dessinée qui en fait un vecteur privilégié pour cette étude : la construction narrative y fonctionne par ellipses, ce qui la rend parfois difficile à aborder d’ailleurs. Le lecteur est invité à lire entre les cases.

L’écriture de l’histoire est confrontée à sa façon à cette difficulté que Bloch a bien identifiée dans Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien5 et qui a été reprise après lui, par exemple par Carlo Ginzburg (méthode du paradigme indiciaire) : face aux lacunes du savoir historique les historiens « comblent les trous » par comparaison, montée en abstraction, hypothèses.

La rigueur intellectuelle consiste alors à permettre au lecteur de distinguer les faits des propositions de l’auteur. Car qui irait lire des listes d’évènements secs comme des chronologies dont les choix au final sont tout aussi subjectifs ?

Marc Bloch et la pédagogie

En proposant une lecture didactique de cet album, je ne pense pas le détourner de ses objets, ni de la pensée de Bloch qui, dans un article publié en 19436 intervenait dans les débats pédagogiques. Il y faisait une critique acerbe de l’examen et de l’élitisme, du « bourrage de crâne » (pour reprendre une expression qu’il avait largement contribué à faire comprendre).

Aurait-il rejoint les propositions de Langevin et Wallon, aurait-il été intéressé par l’aventure des classes nouvelles fondées à la Libération par d’anciens combattants et résistants comme Gustave Monod ou François Goblot, également fondateurs des Dossiers pédagogiques pour l’enseignement du second degré, qui allaient devenir les Cahiers pédagogiques7 ?

Yannick Mével

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Sur notre librairie

Couverture du n° 546, « L’histoire à l’école : enjeux »

Couverture du numéro 506 des Cahiers pédagogiques, « À l'école de la bande dessinée ».

Notes
  1. De Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot, chez Tallandier, juin 2026.
  2. Marc Bloch, La société féodale, Albin Michel, 2026, première édition 1939.
  3. Marc Bloch, L’étrange défaite : Témoignage écrit en 1940, nouvelle édition, préface de Johann Chapoutot, Gallimard 2026, première édition en 1946.
  4. Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » Revue de synthèse historique, 1921.
  5. Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, Armand Collin 1997, première édition 1949.
  6. Marc Bloch, « Sur la réforme de l’enseignement », Les Cahiers politiques n° 3, juillet 1943.
  7. Le numéro 63 de la revue, en octobre 1963, était intitulé : « Aspects de la réforme à faire », il s’ouvrait sur la reproduction des six pages que Marc Bloch avait consacrées à « Une révolution de l’enseignement » dans L’Étrange défaite.