Pensez à vous abonner sur notre librairie en ligne, c’est grâce à cela que nous tenons bon !
Clémentine Beauvais : « Il faut interroger l’idée que l’excellence et la compétition vont de pair »

© Corentin Fohlen
J’en ai de très bons de l’école primaire, beaucoup moins du collège et du lycée. J’étais dans une toute petite école, très « ancienne mode » mais je garde des souvenirs très précis et très bons de mes maitresses et maitres, qui étaient assez âgés, mais pas trop autoritaires. Ils avaient des méthodes assez traditionnelles, mais on faisait pas mal de projets, et il y avait beaucoup de créativité. Et puis on avait une toute petite BCD (bibliothèque centre documentaire) sur une mezzanine, la bibliothécaire adorait l’Oulipo, proposait toujours des activités avec le langage. Elle était vraiment exceptionnelle !
Puis je suis arrivée dans un collège de 1 000 élèves. J’étais très malheureuse, j’ai eu une phobie scolaire, j’ai été harcelée. Ensuite, au lycée, j’étais dans un système extrêmement compétitif et intensif. Je faisais semblant d’être malade les jours où on rendait les contrôles, parce que j’étais très angoissée par le rendu des copies dans l’ordre des notes. J’étais très sage et disciplinée, soucieuse de bien faire, et je prenais très au sérieux les humiliations.
Non, certainement pas ! J’adorais la littérature jeunesse, je n’ai jamais arrêté d’en lire, et je voulais être autrice jeunesse déjà en primaire. J’étais très friande de ce tout qui avait trait à l’enfance. Certains de mes enseignants en primaire et au collège savaient que je voulais écrire, mais je n’ai jamais dit que c’était pour la jeunesse. Ça ne me serait même pas venu à l’idée. J’entends encore ma mère me dire que je ne devais pas me dévaloriser et que je pourrais écrire pour les adultes quand je serais plus grande…
Je n’avais pas les outils intellectuels pour parler de ce que représentait la littérature jeunesse, mais je voyais bien qu’elle n’était pas considérée. Au lycée, j’ai voulu faire un exposé sur la philosophie des albums pour enfant, mais l’enseignante m’a fait comprendre que ça n’avait pas de sens, parce qu’il ne pouvait rien avoir d’intellectuel dans ces livres.
Ce qui me gêne beaucoup, c’est cette joie glaciale à imaginer l’échec d’enfants – parce que les adolescents sont des enfants. C’est étrangement cruel. Dire « le monde est comme ça, il faut bien le leur apprendre », cela signifie qu’on n’a pas du tout envie que le système change. C’est sans pitié, d’un cynisme absolu. On apprend beaucoup d’une société dans la manière dont elle traite ses enfants et ses adolescents…
Il faut interroger l’idée que l’excellence et la compétition vont de pair. L’idée que le nombre de personnes qui échouent serait une mesure de l’excellence d’un examen est un paradoxe français qui n’a pas lieu d’être.
C’est quand même un problème d’échouer à un examen auquel on est préparé depuis plusieurs années ! Le rôle de l’école est de donner à tout le monde un capital culturel décidé collectivement.
Certains ont l’impression qu’il y a une certaine justice dans l’écrémage de ceux qui seraient « naturellement » arrivés à l’excellence. Mais on ne peut pas nier que l’école reconnait comme siens ceux et celles qui arrivent avec déjà tout un nombre de codes intégrés, dans leur voix, leur corps, etc.
La notion d’excellence en France est attachée à de tout petits parcours, de véritables goulots d’étranglement, et à côté de ça, les parcours non sélectifs, par exemple à l’université, sont considérés de facto comme des filières « poubelle », alors qu’ils peuvent aussi être des parcours de passion et d’excellence.
On fait de plus en plus de travail de groupe à l’école, mais ce n’est pas forcément noté et ça passe parfois sous les radars. On pourrait considérer que l’excellence est le produit de complémentarités, de dynamiques de groupe, parce que dans le monde du travail, on est rarement seul à travailler sur un projet. Mais cela reste une « qualité » individuelle…
Enfin, les épreuves telles que conçues aujourd’hui sont en décalage total avec les sciences de l’éducation qui depuis longtemps savent qu’un examen sur table n’est pas la meilleure façon de tester les compétences clés. C’est très excluant, parce qu’il y a tout un tas de gens qui sont pas capables de cet effort monstrueux de mémorisation. Les examens ne testent pas réellement des formes d’intelligence, mais plutôt la persévérance, la détermination, la capacité à s’entrainer.
Tout cela est douloureux, voire violent pour celles et ceux qui passent par ce système, et se sentent définis par leur réussite ou leur échec. Hélas, les gens qui arrivent aux postes de décision ont un complexe du survivant et ne veulent pas remettre en question un système qui leur a permis de réussir.
Oui, pour beaucoup de penseurs de l’éducation qui m’inspirent, l’éducation peut et doit réfléchir à ce qui ne va pas dans la société pour la changer. Mais on peut aussi estimer que l’éducation doit permettre de s’intégrer dans un système.
Les systèmes éducatifs reposent sur des valeurs, un curriculum caché, un programme implicite. Le système français est conservateur : la société est comme elle est, il faut s’endurcir pour ne pas couler, car personne ne vous fera de cadeau. Mais ça n’est jamais dit aux élèves, ni même aux enseignants ou aux parents.
Quand je suis arrivée en Angleterre, à Cambridge, pour étudier les sciences de l’éducation, j’ai découvert qu’il est possible de proposer un enseignement d’élite et d’excellence sans avoir recours à la compétition, à l’humiliation des élèves en faisant état publiquement de leur niveau. Il y a énormément de travail collaboratif et de discussions entre pairs.
Mes étudiants internationaux sont très surpris qu’on leur demande autant d’échanger pendant les cours. De ces discussions émergent des idées que l’on va relier à des théories en sciences de l’éducation. Mais souvent, dans le feedback à la fin du trimestre, ils disent qu’ils voudraient moins de discussions et savoir la vérité que détiennent les enseignants. J’avais moi aussi cette idée à leur âge, mais j’ai depuis compris que ce n’est pas une donnée naturelle de l’enseignement que l’enseignant sache tout et l’élève rien.
Je crois que c’est le bon moment pour changer le système. On commence à parler des violences intrafamiliales sur les enfants, des violences éducative. La réflexion sur inégalités a été intégrée par plus de monde, je pense que bientôt, en sus de tout ce qu’on dit sur origines ethniques, handicap, orientation sexuelle, les maltraitances contre les enfants vont s’inscrire dans ce mouvement.



